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Affaire Weinstein : la fashion sphère sort du silence

Après avoir été relativement discrète, la sphère mode commence à témoigner contre les agissements d’Harvey Weinstein, accusé de viols et d’agressions sexuelles.

Harvey Weinstein avec Anna Wintour et Virginia Smith du magazine Vogue durant un défilé de la Fashion Week de New York le 17 février 2016. (© Bennett Raglin/WireImage via Getty Images)

Début octobre, après deux articles retentissants parus dans la presse américaine, le célèbre producteur hollywoodienHarvey Weinstein était accusé de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles, puis de viols par plusieurs mannequins, actrices et assistantes. Le puissant businessman s’est ensuite fait licencier de sa propre société, la Weinstein Company, cofondée avec son frère en 2005. Selon le New York Times, Harvey Weinstein aurait réussi à faire taire ses nombreuses victimes durant des années en leur versant des indemnités. D’après une enquête publiée le 5 octobre dernier par le quotidien américain, huit dossiers révélaient des règlements financiers, négociés entre la fin des années 1990 et 2015.

Depuis que l’affaire a éclaté, s’en sont suivis de nombreux témoignages. Aujourd’hui, au moins une trentaine de femmes ont pris la parole et dénoncé le comportement du producteur, poursuit le New York Times. Mais jusqu’à ce jour, la fashion sphère ne s’était que très peu exprimée sur les accusations portées contre Harvey Weinstein. Pourtant, la sphère mode s’avère être le troisième pilier financier de l’empire Weinstein. En effet, le magnat du cinéma réalise depuis plus de quinze ans de gros investissements financiers dans l’industrie de la mode. Des investissements grâce auquel il espérait étendre son empire, ainsi que le souligne le quotidien américain.

#1. Harvey Weinstein et la mode

Harvey Weinstein a rapidement compris l’importance détenue par l’industrie de la mode au sein de notre société contemporaine. C’est pourquoi le producteur essayait d’y être le plus présent possible. Il a ainsi produit Project Runway. Une émission de téléréalité consacrée à la mode présentée par la mannequin Heidi Klum, avec de nombreuses personnalités dans son jury dont la journaliste spécialisée Nina Garcia et le créateur Michael Kors.

Il a aussi été l’un des principaux collecteurs de fonds pour l’amfAR, l’importante fondation américaine pour le financement de la prévention et de la recherche médicale contre le sida. Le gala traditionnellement organisé par cette fondation pendant le Festival de Cannes est l’un des événements les plus centrés sur la mode dans le monde du cinéma. Harvey Weinstein était également un habitué du Met Gala, la manifestation phare de la fashion sphère, présidée par Anna Wintour depuis 1999, et de la soirée de remise des trophées décernés par le Conseil des créateurs de mode américains (CFDA).

Enfin, LVMH, le conglomérat du luxe français, détient une participation à hauteur de 1 % dans la société Weinstein. En 2007, Harvey Weinstein a même écrit le portrait de Bernard Arnault, le président-directeur général de LVMH, pour la liste des 100 personnes les plus influentes établie par le magazine Time.

#2. Le cinéma : une opportunité pour Weinstein d’affirmer son intérêt pour la mode

Parce que la mode peut aussi être un thème à part entière du cinéma, Harvey Weinstein a su saisir quelques opportunités avec ses deux boîtes de production, Miramax puis la Weinstein Company. Il a notamment produit le film Prêt-à-porter de Robert Altman en 1994. En 2009, il a distribué sur le marché nord-américain A Single Man, le premier film du créateur Tom Ford. Enfin, en 2011, il avait fait l’acquisition de W.E., un film réalisé par Madonna sur Wallis Simpson, la duchesse de Windsor réputée pour son goût et sa magnifique garde-robe. Un film dont les costumes furent quasiment la seule chose qu’épargna la critique. Depuis la révélation de l’affaire, le créateur Tom Ford s’est exprimé :

"Ce qu’Harvey a fait est choquant, indéfendable et dérangeant à plusieurs niveaux. Je savais qu’Harvey aimait très certainement les jolies jeunes femmes. Mais je n’avais aucune idée de son comportement prédateur et abusif ou qu’il avait effectué des règlements financiers avec quiconque."

#3. Anna Wintour brise le silence

Le 13 octobre dernier, Anna Wintour, la rédactrice en chef de Vogue américain (et très certainement la femme la plus influente de la fashion sphère), condamnait le comportement d’Harvey Weinstein. Elle a ainsi expliqué dans le New York Times :

"Un comportement tel que celui-ci est épouvantable et inacceptable. Je me sens si mal par rapport à toutes ces femmes qui ont eu affaire à cet homme, et j’admire très sincèrement leur courage dont elles font preuve en s’exprimant. Mon cœur est avec toutes ces femmes, ainsi que Georgina [Chapman, la femme d’Harvey Weinstsein] et ses enfants. Nous avons tous notre rôle à jouer dans la création d’un environnement plus sûr où chacun peut se sentir libre de travailler sans aucune crainte."

Anna Wintour connaissait personnellement Harvey Weinstein. Ils se croisaient sur de nombreux défilés, mais elle a aussi choisi certaines de "ses" actrices phares pour faire la couverture de Vogue. Elle a aussi régulièrement mis en avant dans les pages du prestigieux magazine la marque Marchesa, cofondée Georgina Chapman, la femme d’Harvey Weinstein, un honneur relativement rare.

Selon l’un des associés d’une grande agence de communication de mode, qui a souhaité rester anonyme :

"Nous savions tous qu’il était demandé à des célébrités de porter du Marchesa si elles étaient dans un film de Weinstein. Elles étaient censées porter la marque au moins une fois. Nous connaissions tous ce fonctionnement."

Mis à part Donna Karan – qui défendait le producteur avant de le critiquer – peu de créateurs se sont encore exprimés sur ces atrocités. Steven Kolb, le président du Conseil des créateurs de mode américains, a pour sa part réagi mardi 10 octobre, déclarant simplement : "J’ai été choqué par cette histoire."

#4. Les révélations du mannequin Trish Goff

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Comme Cara Delevingne, la top-modèle Trish Goff, qui apparaît régulièrement dans Vogue ainsi que dans les campagnes de Dior et Chanel, a révélé avoir elle aussi été victime du comportement d’Harvey Weinstein. Elle a expliqué dans les colonnes du New York Times avoir rencontré le producteur lors d’un cocktail organisé par Anna Wintour en 2003, alors qu’elle avait 25 ans. Elle témoigne :

"Pendant le dîner quelqu’un a dit "oh, il y a Harvey Weinstein !", alors je me suis tournée vers lui et il était en train de me regarder."

Peu de temps après, son agent l’appelait pour lui annoncer qu’Harvey Weinstein souhaitait déjeuner avec elle. Elle poursuit :

"C’était à un moment de ma carrière où je commençais à réfléchir à la suite. J’étais relativement nerveuse parce qu’il avait une certaine réputation, mais j’étais également nerveuse à l’idée de ne pas y aller car j’étais une mère célibataire : que se passerait-il s’il faisait en sorte que je ne puisse plus jamais travailler ? Alors j’ai dit "OK, dis-lui que je vais aller à son déjeuner."

En arrivant au restaurant, Trish Goff découvrit alors que le producteur avait réservé une pièce privée. Elle raconte :

"Je lui ai demandé pourquoi il avait souhaité que l’on déjeune ensemble, il m’a répondu : 'Parce que tu me regardais.' Je lui ai dit : Oui, je vous regardais parce que vous êtes Harvey Weinstein, et que je ne vous avais jamais vu auparavant. Puis il a commencé à me demander si j’avais un petit ami, et si nous avions une relation libre. Je lui ai dit que je n’étais pas intéressée par une relation libre, mais il était insistant, alors j’ai commencé à essayer de mettre un terme à cette conversation et de partir.

Puis il a commencé à mettre ses mains sur mes jambes et je lui ai dit : 'Pouvez-vous arrêter de faire ça ?' Quand nous nous sommes finalement levés, il a réellement commencé à m’agripper, il m’a attrapé les seins, le visage et a essayé de m’embrasser. Je n’arrêtais pas de dire 's’il vous plaît arrêtez, s’il vous plaît arrêtez', mais il ne s’est pas arrêté jusqu’à ce que je parvienne à retourner dans l’espace public."

Trish Goff conclut : "Ce qui est horrible, c’est qu’en tant que mannequin, ce n’est pas si inhabituel que ça d’être dans une situation bizarre où un photographe, ou n’importe qui d’autre, pense qu’il est en droit de faire ce qu’il veut avec notre corps."

#5. L’initiative très inspirante du mannequin Cameron Russell

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Après la révélation de l’affaire Weinstein dans le milieu du cinéma, le mannequin Cameron Russel a décidé de briser le tabou en dénonçant les harcèlements et abus sexuels que les mannequins subissent régulièrement dans la mode. Via Instagram, la jeune femme a récolté de nombreux témoignages poignants de ses consœurs, qu’elle republie anonymement sur son compte. Effectivement, la sphère mode est elle aussi sujette à ce type d’affaire sordide. Le photographe américain Terry Richardson, notamment, a été accusé à maintes reprises d’agressions sexuelles, mais il travaille toujours aussi régulièrement pour la fashion sphère.

En 2005, interviewée en direct à la télévision, Courtney Love mettait en garde les jeunes actrices contre Harvey Weinstein. Ce samedi 14 septembre, elle a commenté sur Twitter :

"Même si je ne suis pas l’une de ses victimes, j’ai été éternellement bannie de la CAA ["Creative Artists Agency", une agence artistique, ndlr] pour avoir parlé contre Harvey Weinstein", rapporte le Huffington Post.

Un avertissement qui ne fait que confirmer le fait que les victimes sont très nombreuses. Dans la mode comme dans d’autres milieux, la parole se libère, et les initiatives se multiplient. En espérant que cette affaire fasse bouger les choses, et change intrinsèquement les mentalités de notre société.