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Kasha Nabagesera, ougandaise, lesbienne et libre à tout prix

La militante lesbienne ougandaise, plusieurs fois primée pour son combat pour les droits humains, est plus que jamais déterminée à mettre fin à la violence homophobe dans son pays. Rencontre.

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Kasha Nabagesera, le 4 juin à Montreuil. (Florian Bardou/Konbini)

Les cheveux tressés à la Whoopi Goldberg, Kasha Jacqueline Nabagesera impressionne d’abord par sa discrétion, sa simplicité et son humilité. En cet après-midi orageux du samedi 4 juin, dans un jardin privé de Montreuil (Seine-Saint-Denis), la militante lesbienne et féministe ougandaise se présente à la cool, en survêt’ et casquette de sport. Elle allume une clope et balance d'emblée :

"C'est honteux de voir qu'aucun pays n'agit pour accueillir les réfugiés. Dans ce monde, on est tous un jour ou l'autre un réfugié potentiel. Et puis, en général, tu pars parce que tu n’as pas d’autres options. Il n’y a que des gens courageux pour prendre cette lourde et difficile décision."

"Au fond, peut-être que je suis lâche"

Depuis la veille, l'activiste est à Paris en tant que marraine de #FootForFreedom, un tournoi de foot à destination des réfugiés LGBT. Beaucoup d'entre eux sont des Africains persécutés dans leur pays d’origine, comme la Libye, la Zambie ou le Kenya. Chez elle, en Ouganda, les lesbiennes, les gays, les bis ou les trans sont contraints de vivre cachés pour éviter d'être rejetés, agressés, pourchassés ou d’être condamnés à la prison... voire à la prison à vie pour les relations sexuelles qui vont "contre l'ordre de la nature".

Pourtant, Kasha a préféré demeurer parmi les siens en dépit des menaces. Elle confie : "J’ai fait le choix de rester en Ouganda parce que j’avais de nombreux soutiens. Et puis, j’avais peur de quitter des endroits que je connais si bien. Au fond, peut-être que je suis lâche."

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Kasha Nabagesera, le 4 juin à Montreuil. (Florian Bardou / Konbini)

En vérité, la militante, née en 1980 dans les faubourgs de la capitale Kampala, a plutôt l’âme d’une guerrière dopée à la liberté d’être elle-même. "C'est une femme exceptionnelle d’un rare courage, combattant l’homophobie sous menace de mort", soulignait en 2011 Hans Thoolen, un ancien fonctionnaire néerlandais du Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), au moment de lui remettre le prix Martin Ennals, qui récompense chaque année un défenseur des droits humains dans le monde.

Pour sa détermination à lutter contre la violence homophobe en Ouganda, Kasha Nabagesera a reçu d'autres distinctions : le Prix international des Droits de l’homme de Nuremberg en 2013, ou le prix Nobel alternatif (Right Livelihood Award) en décembre 2015.

Une reconnaissance grâce à laquelle elle s'est retrouvée en costard-cravate-casquette, le poing levé, sur la couverture de la version européenne du magazine Time l’an passé, pour illustrer le combat pugnace des activistes LGBT contre l'homophobie d'État en Afrique.

Des outings dans des tabloïds homophobes

Ses premiers pas militants remontent à 1999. À cette époque, celle qui est désormais célébrée comme la "mère fondatrice" du mouvement LGBT ougandais vient à peine d’intégrer une licence en comptabilité à l’université Nkumba (dans la banlieue de la capitale), après avoir été virée de plusieurs lycées en raison de son orientation sexuelle. Elle déballe :

"J’en avais marre de l’injustice mais j’avais aussi le soutien de mes amis et de ma famille et je n’ai jamais été au placard, donc j’ai saisi cette chance que d’autres n’ont pas pour m’engager."

En prenant à nouveau le risque d’être repérée et d’être agressée, la toute jeune activiste féministe et deux amies lesbiennes décident, quatre ans plus tard, de fonder la première association LGBT ougandaise, Freedom and Roam Uganda (Farug). Depuis plusieurs années déjà, les tabloïds locaux incitaient leurs lecteurs à tuer des homos en livrant dans leurs colonnes leur nom, leur photo et leur adresse.

"Des journaux ont commencé à nous outer dès 2001 car les potins sont très rentables économiquement et les gens les achetaient pour voir s’ils n’étaient pas dedans", se souvient celle qui devient alors la cible récurrente de la presse de caniveau ougandaise. En 2010, alors que Kasha Nabagesera vient d’ouvrir le premier bar LGBT de Kampala pour souder la communauté, l’affaire prend cependant un tournant tragique.

Rolling Stone, un tabloïd étudiant de l’université de Makere, publie une liste de 100 personnes présentées comme homosexuelles avec pour titre "Pendez-les !". Impossible de laisser passer cet outing qui met en danger de mort ces LGBT ougandais. Les activistes gays David Kato, Pepe Onziema et Kasha Nabagesera saisissent la justice qui, à leur surprise, condamne l’hebdomadaire pour son goût immodéré pour la délation homophobe.

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Kasha Nabagesera, le 4 juin à Montreuil. (Florian Bardou / Konbini)

La victoire a, en revanche, un goût amer. À Kampala, les menaces de mort et les agressions se multiplient depuis qu’un député du parti du président Yoweri Museveni, David Bahati a présenté en 2009 une proposition de loi pour punir de la peine de mort les homos ougandais. L’homophobie est alors boostée par les prêches des pasteurs évangéliques américains qui, à l’image de Scott Lively, ont fait de l’Ouganda le point de départ d'une lutte mondiale contre les homosexuels. La situation dégénère pour Kasha Nabagesera lorsque David Kato, l'un de ses plus proches amis, est assassiné à coups de marteau. Elle commente :

"Ça m’a déchiré car perdre un ami, c’est toujours quelque chose de difficile. Ça m’a aussi fait prendre conscience qu’on allait continuer à perdre des militants, des proches ou des amis. Il fallait donc qu’on se mette en sécurité mais qu’en même temps on continue notre combat afin de lui rendre hommage et lui montrer que rien n’a été fait en vain."

Donner une voix aux sans voix

Étonnamment, le deuil, les menaces, le harcèlement ou les arrestations n'on jamais altéré son courage. Au contraire. Kasha Nabagesera est infatigable et s’emploie à tenir sa promesse posthume à David Kato de continuer la lutte.

C’est elle qui, saupoudrée de paillettes, organise en 2012 à Entebbe, sur les bords du lac Victoria, la première gay pride d'Ouganda en dépit de pressions policières. Deux ans plus tard, alors que la violence à l’égard des LGBT s’intensifie, un groupe d’activistes dont elle fait partie, soutenu par la communauté internationale, met également en échec la loi homophobe de David Bahati devant la Cour suprême ougandaise.

Mais gagner une bataille ne revient pas à gagner la guerre. Malgré quelques avancées, Kasha Nabagesera juge qu'il reste beaucoup à faire :

"L’homophobie n’est plus aussi intense qu’elle l’était auparavant mais les agressions, les condamnations et le rejet n’ont pas disparu. C’est plus calme parce qu’on sort d’une période électorale mais des parlementaires peuvent toujours revenir avec un nouveau texte contre les gays."

En pianotant sur son téléphone portable, elle ajoute: "Pour mieux lutter contre l’homophobie, ne plus recevoir de messages de haine, il faut qu’on se protège et qu’on protège nos données personnelles." 

"Avant d'être une lesbienne, je suis un être humain"

Pour la militante, il s'agit de bâtir une communauté solidaire. Avec Bombastic, le magazine LGBT qu’elle a distribué à 15 000 copies dès son premier numéro, et avec Kuchu Times, une plateforme web pour permettre aux gays et aux lesbiennes de s'informer, Kasha Nabagesera espère désormais pouvoir "donner une voix aux sans voix" tout en abolissant les préjugés par "l'empowerment".

"Même des féministes pensent que les lesbiennes ne sont pas des femmes. Pourtant, avant d’être lesbienne, je suis une femme et un être humain."

La liberté à tout prix.

Kasha Nabagesera en cinq dates :

1980 : Naissance à Kampala, capitale de l'Ouganda.
2003 : Fonde l’organisation LGBT Freedom and Roam Uganda (Farug).
2011 : Reçoit le prix Martin Ennals à Genève.
2014 : Lance Bombastic, le premier magazine lesbien, gay, bi, trans et intersexe ougandais.
2015 : Pose en couverture de la version européenne du magazine Time.

(Presque) Journaliste, contributeur Konbini depuis janvier 1302. Musique, illustrations, street art, queer.