Des bas-fonds de Boston aux stars d’Hollywood : rencontre avec le tatoueur Mark Mahoney

Fondateur du Shamrock Social Club, où se pressent en masse les plus grandes célébrités d’Hollywood, Mark Mahoney est une véritable légende vivante du tatouage. À l’occasion du Mondial du tatouage, où il sera pour la première fois membre du jury, le Californien nous a ouvert les portes de son monde mystique.

Mark Mahoney trônant fièrement au cœur de son empire, le Shamrock Social Club. (© Nicole Mahoney)

Malgré la pénombre envahissante du Château Marmont, hôtel mythique de Los Angeles où il m’a donné rendez-vous, sa silhouette se détache au loin, gracieuse et longiligne, couronnée par un filet de cheveux gris gominés en arrière. Physiquement, il est exactement comme je me l’étais imaginé : grand, mince, enveloppé dans un superbe costume des années 1960, dans lequel il semble avoir été moulé.

"J’adore le vintage, et je cire mes chaussures tous les matins : c’est mon rituel avant d’aller travailler", me confie-t-il sous le regard complice et approbateur de Nicole, sa femme, présente à ses côtés. Mark Mahoney appartient à une autre époque. Il a l’allure d’un dandy d’outre-tombe, avec quelque chose d’à la fois mystique et romantique, et parle avec une lenteur apaisante, délivrant ses mots à l’aide d’une voix gutturale, rocailleuse – celle que prennent les obscurs gangsters des films de David Cronenberg.

Bien qu’il voue une véritable fascination pour les hors-la-loi, notre homme n’a rien d’un membre de la pègre. Souvent considéré comme le père fondateur du tatouage en noir et gris, il est l’un des artistes tatoueurs les plus prisés de la scène contemporaine. Situé non loin du Château Marmont, sur le célèbre Sunset Boulevard, son salon, le Shamrock Social Club (là où "l’élite rencontre l’underground", comme l’affirme le slogan), est le lieu de pèlerinage de toutes les célébrités amatrices d’encre. Parmi elles, Rihanna, David Beckham, Lana Del Rey, Jared Leto, Angelina Jolie ou encore Notorious B.I.G., qui est venu se faire tatouer un psaume de la Bible quelques jours seulement avant de mourir.

Ses fidèles clients comptent également plusieurs Français, dont feu Johnny Hallyday, "un type un peu spécial mais en or", et Guillaume Canet, qui a choisi de lui offrir un rôle dans son dernier film, Blood Ties. "Je ne remercierai jamais assez Guillaume pour cela, me dit-il, car ce film m'a vraiment aidé à prendre confiance en moi." Blood Ties n’est cependant pas la première expérience de Mark Mahoney en matière de cinéma.

Après une apparition dans le délicieux True Romance (1993), le tatoueur a pris part aux castings de Déjà vu (2006) et d'Americano (2011), avant de jouer dans Strictly Criminal (2015) aux côtés de Johnny Depp, un autre de ses loyaux aficionados. "Quelque part, je crois que j'ai toujours voulu être acteur, confesse-t-il. Mais je n'aurais jamais eu les couilles de me lancer si ces réalisateurs n'étaient pas venus me chercher. C'est très excitant d'avoir cette nouvelle carrière qui se dessine à plus de 60 ans !"

"Je travaillais jusqu’à 70 heures par semaine"

Avec un pied dans son salon et un autre dans le septième art, Mark Mahoney est quelque part l’un des artistes les plus prolifiques du Sunset Strip. Pourtant, il a commencé loin, très loin, des étoiles glamours d’Hollywood. Sa route vers le succès débute dans le Boston des années 1970. Alors adolescent, il s’acoquine avec un gang de motards et gravite autour de la scène punk, qui l’encourage à développer son style si singulier.

Passionné par le dessin depuis son enfance, notre tatoueur en devenir sait déjà qu’il se dirigera plus tard vers le monde de l’art, mais c’est sa rencontre avec le tatoueur Buddy Mott, propriétaire d’un salon dans le Rhode Island, qui déclenchera sa passion pour le tatouage. "La graine a été plantée à ce moment-là", se souvient-il.

Quelque temps plus tard, Mark Herlehy, un "grand" de son quartier, rentre d’une mission aux côtés des marines équipé d’une machine à tatouer. Mark Mahoney réalise alors sa première pièce ("ou plutôt une moitié de pièce", comme il le précise lui-même), et abandonne ses études. "Ce n’était pas évident de s’immiscer dans le monde du tatouage, car il n’y avait absolument aucun magazine, aucun livre sur le sujet dans les bibliothèques… Tu devais vraiment t’immerger tout entier dedans", retrace-t-il.

Il commence à tatouer de façon professionnelle en 1977, à une époque où le tatouage est encore illégal à Boston. Désireux de pouvoir exercer son métier librement, il décide alors de s’envoler pour New York, où il travaille un temps dans le Lower East Side et tatoue le guitariste Johnny Thunders, avant de s’installer en Californie en 1980. "C’est à ce moment-là que j’ai découvert le tatouage 'black and gray', caractérisé par des lignes très fines, explique-t-il. Ça m’a bouleversé."

Avec son style, Mark Mahoney est considéré comme le père fondateur du tatouage "black and gray". (© Instagram Mark Mahoney)

Inspiré par les tatoueurs Don Ed Hardy, Lyle Tuttle ou Leo Zulueta, qui font alors bouger les lignes du tatouage américain sur la West Coast, Mark Mahoney commence petit à petit à se faire un nom, officiant dans plusieurs salons de la Cité des Anges, parmi lesquels Tattooland, situé dans le quartier d’East L.A..

"J’ai vraiment bossé dur, parfois jusqu’à 70 heures par semaine", affirme-t-il. Ce dur labeur finit par le mener à Hollywood, où il ouvre en 2001 le Shamrock Social Club, depuis devenu une institution. Et lorsqu’on lui demande s’il s’imaginait un jour voir les plus grosses pointures de la planète Hollywood se presser à sa porte, Mark Mahoney, aussi flatté que nostalgique, répond :

"Oh, non, jamais… ! Mais tu sais, je n’imaginais pas non plus que le tatouage serait si important un jour. C’est assez bizarre pour moi de le constater, en fait… Il y a encore peu de temps, une mère aurait dit à son gosse de ne pas regarder de façon trop insistante une personne tatouée dans un supermarché.

Quand ma fille était plus jeune, l’école avait organisé deux journées où les parents étaient invités à venir parler de leur métier à l’école. Les professeurs étaient super enthousiastes à l’idée que j’intervienne, mais le directeur m’en a empêché, expliquant que ce n’était 'pas approprié pour des enfants'."

"L’acte de tatouer me procure un véritable sentiment de paix intérieure"

Aux côtés d’autres pionniers du tatouage occidental comme Tin-Tin, Luke Atkinson, Kari Barba ou Filip Leu, Mark Mahoney fait partie de ceux qui ont vu se produire cette profonde mutation dans le monde du tatouage, ce moment charnière où la bousille est passée de pratique marginale à phénomène de masse. Le Mondial du Tatouage, où il se rendra d’ailleurs ce week-end, en est l’exemple parfait : confidentiel à ses débuts en 1999, ce salon est aujourd’hui l’un des rassemblements culturels les plus importants de France, qui a réuni près de 35 000 personnes en trois jours l’année passée.

"Tout ça est assez déroutant, et je ne suis à vrai dire toujours pas très sûr de ce que je pense de cette évolution, analyse-il. Le fait que les gens soient de plus en plus tatoués, c’est super pour le business. Mais je dois avouer que le côté underground, mystérieux et sombre de cette culture me manque beaucoup. Je me sens très nostalgique de cette époque."

Malgré ce spleen évident, Mark Mahoney compte bien poursuivre ce qu’il a commencé il y a maintenant cinquante ans : mettre son art au service des gens. "L’acte de tatouer me procure un véritable sentiment de paix intérieure, décrypte notre artiste. Je pense que ça m’aide réellement à m’apaiser. Et puis j’aime le fait d’être au contact des gens, aussi. Je crois qu’il y a quelque chose de très spirituel, de presque magique en fait, dans l’acte de tatouer. Preuve en est : le tatouage aide de nombreuses personnes à se sentir mieux dans leur peau. C’est un don de pouvoir leur procurer cette sensation."

Après cinquante ans de carrière, Mark Mahoney n’est pas près de raccrocher le dermographe. (© Nicole Mahoney)

Désireux de transmettre son héritage, Mark Mahoney a enrôlé sa fille, qui depuis un an est l’une des deux femmes tatoueuses du Shamrock Social Club. "Elle comprend à quel point le tatouage est sacré à mes yeux, assure-t-il. Je suis sûre qu’elle parviendra à continuer ce que j’ai réalisé jusque-là, d’autant plus qu’elle a une véritable passion pour l’esthétique old school." Et Nicole Mahoney de confirmer, dans un rire : "Oui, c’est une vieille personne coincée dans le corps d’une gamine de 24 ans !"

Nostalgique mais optimiste, Mark Mahoney lève les yeux au ciel, comme pour conjurer le sort, et, avec le sarcasme qui le caractérise, conclut de sa voix rauque : "La plupart des jeunes tatoueurs d’aujourd’hui ont une marque, une ligne de vêtements basée sur la culture de la weed et vendent des paquets de viande séchée végane… Mais je crois que tu n’as pas besoin de tout ça pour être un bon tatoueur. Tu as juste besoin de remplir ton cœur et ton âme de passion."

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Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.