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La génération Z passée aux rayons X

Ces derniers jours, une nouvelle expression s’est imiscée dans les médias : celle de “génération Z”. Une nouvelle catégorie sociologique qui chasse la génération Y du devant de la scène. Mais que représente-t-elle vraiment ? Et quelles sont ses caractéristiques ? Décryptage.

© Matthieu Sorey Garnier

Valentin Reverdi, 16 ans, au cœur de la génération Z © Matthieu Sorey Garnier

Après les générations X et Y, voici venu le temps de la génération Z. Inventée il y a environ trois ans, cette formule désigne l’ensemble des individus nés à partir de 1995 qui ont grandi avec les technologies de l’information, Internet et ses réseaux sociaux. Une hyperconnectivité innée qui la différencie de son aînée, la génération Y (qui a dû, elle, apprendre à se servir d’Internet), et qui lui vaut également le sobriquet de “Génération C” – pour Communication, Collaboration, Connexion et Créativité.

Si les enfants de la génération Z font aujourd’hui leur apparition dans les médias, c’est qu’ils atteignent l’âge adulte, et ne vont donc pas tarder à faire leur entrée sur le marché du travail. Une arrivée qui peut faire peur à la génération X, à la tête des entreprises actuelles, et à la Y, qui vient à peine de se faire une place dans le monde professionnel.

Au vu de son hyperconnectivité constante, les prophéties au sujet de cette génération se succèdent. Pour démêler le vrai du faux, Konbini a contacté Eric Delcroix et Valentin Reverdi. Le premier, auteur de plusieurs livres sur les médias sociaux, dédie aujourd’hui un site entier à cette génération Z, qu’il tente de déchiffrer au quotidien.

Le second, tout juste âgé de 16 ans, appartient à cette génération Y. Il a quitté les bancs de l’école pour créer plusieurs sites d’information tenus par les plumes de son âge. Avec eux, nous avons décortiqué ce qu’il s’est dit dans les médias, et passé aux rayons X cette génération Z.

Des incompétents ?

En 2012, Le Figaro écrit un article intitulé : “Génération Z” : des connaissances superficielles. Basé sur le rapport “Apprendre autrement à l’ère du numérique” de l’ancien député UMP Jean‐Michel Fourgous, cet article explique que les individus de la génération Z “passent essentiellement leur temps à échanger, s’amuser, flirter via les réseaux sociaux, à naviguer au hasard”. De plus, ils “brassent l’information plus qu’ils ne la comprennent”.

Le titre de l’article du Figaro veut clairement dire que les jeunes sont incompétents, ce qui est choquant, analyse Eric Delcroix. Il y a ici un préjugé et une dévalorisation des jeunes, qui existe d’ailleurs depuis toujours. Les jeunes ne savent pas, pour les adultes.” Selon monsieur Delcroix, l’article du Figaro aurait ainsi titré son article pour attirer l’attention car “quand on est un média, on veut faire parler de nous“.

En revanche, le rapport de Jean-Michel Fourgous, destiné à l’Éducation Nationale, pointe effectivement du doigt la nécessité de former les jeunes très tôt à l’utilisation d’Internet, notamment aux outils de recherche. Car taper un mot dans Google ne signifie pas forcément trouver la réponse à sa question.

C’est à cause de ce manque d’éducation que les jeunes passeraient plus de temps à “brasser l’information” plutôt qu’à la comprendre. “Mais pour moi, ce n’est pas une caractéristique typique de la génération Z. Elle est valable pour tous les utilisateurs d’Internet, poursuit Eric Delcroix. D’ailleurs, c’est ce que monsieur Fourgous a voulu dire : “Ils ne sont pas différents des autres, il faut les former eux aussi”.”

Valentin Reverdi, au cœur de cette génération Z, dénonce d’ailleurs le manque de modernité de l’Education Nationale :

Je ne comprends pas qu’en 2014, les salles de cours ne soient pas équipées d’ordinateurs. Aujourd’hui, tout devrait se faire par Internet. L’argument avancé par les adultes, qui affirment qu’on ne saura plus écrire à la main si on travaille avec des ordinateurs, est ridicule.

“Vous me suivez ou je dégage”

Autre caractéristique de cette génération : le bouleversement des codes qu’elle va engendrer dans le monde du travail. Dans son livre Le Prix de la confiance sorti en 2013, le fondateur de Moons’Factory Didier Pitelet décrit ces moins de 20 ans comme des utopistes peu dociles qui exigeront un nouveau management entrepreneurial.

Un management qui devra être à leur image selon lui :

Canaliser leur énergie à des fins positives supposera de mettre en place des modèles de management structurants, éducatifs et psychologiques.

Même s’il les considère comme de bons éléments, qui “trimbaleront leur maison au bureau et leur bureau à la maison” et “travailleront autant que leurs aînés à condition d’y trouver un intérêt et de donner du sens à leur quotidien”, Didier Pitelet souligne ici la nécessité d’une sorte de guide pratique destiné aux entreprises.

Entreprises qui semblent, à chaque arrivée d’une nouvelle génération, dans l’obligation de revoir entièrement leur système de fonctionnement – on se souvient en effet du nombre incalculable d’études, rapports et autres livres destinés à l’intégration de la génération Y dans le monde du travail : Intégrer et manager la génération Y de Julien Pouget, La génération Y d’Olivier Rollot,  Manager la génération Y de Florence Pinaud et Marie Desplats.

En raison de son hyperconnectivité, cette génération Z sera-t-elle vraiment plus difficile à gérer que la précédente ? “En tout cas, elle implique un management qui sera complètement différent, assure Eric Delcroix. Lorsque la génération Z arrivera sur le monde du travail, c’est la génération Y qui dirigera, et les individus de cette génération sont plus ouverts sur le monde digital que ceux de la génération X, actuellement en place. Ce qui va se passer sera très simple : la génération Z va profiter de cette ouverture et dira : “Vous me suivez, ou je dégage”.”

Le plaisir, condition sine qua non

Car, comme le soulignait également Didier Pitelet dans son livre (“ils travailleront autant que leurs aînés à condition d’y trouver un intérêt et de donner du sens à leur quotidien”), les tâches accomplies par les enfants de la génération Z devront être synonymes de plaisir.

Eric Delcroix poursuit :

Une des caractéristiques de cette génération est qu’elle fonctionne par plaisir. Un exemple tout bête : ma fille est actuellement en train de réaliser un livre de cuisine. Mais elle ne veut absolument pas devenir cuisinière ; elle le fait simplement parce que ça lui fait plaisir.

Idem pour Octave Nitkowski, qui écrit un essai politique à 17 ans ! Il le dit lui-même : “Je ne veux pas devenir homme politique ni journaliste, je fais ça par plaisir, parce que ça m’amuse”.

Faire ce dont on a envie, et vite. Une caractéristique qui définirait de plus en plus ces moins de 20 ans. Valentin Reverdi incarne d’ailleurs parfaitement cette catégorie de nouveaux jeunes adultes. À seulement 16 ans, il a déjà plusieurs fois endossé le costume de chef d’entreprise. “J’ai créé mon premier site à 11 ans. J’aidais des personnes handicapées en Tunisie à avoir accès à un ordinateur“, explique-t-il.

Après avoir fondé deux autres sites, il s’apprête aujourd’hui à lancer Dissemblances, un magazine qui souhaite mettre en valeur le travail de jeunes journalistes. Ceux de la génération Z.

J’ai arrêté l’école en novembre 2013 à l’âge de 16 ans, parce que je m’ennuyais. Je voulais m’insérer tout de suite dans un cursus professionnel“, confie ce jeune entrepreneur.

Se responsabiliser plus vite

Selon plusieurs médias, la figure de proue de cette génération Z serait Tavi Gevinson. Comme Valentin Reverdi, cette jeune Slovène a créé son premier site à 11 ans, Rookie. Grâce à lui – et à son look peu commun – elle s’est rapidement fait remarquer par l’industrie de la mode. Aujourd’hui, avec Rookie, Tavi Gevinson emploie 80 personnes. À seulement 17 ans.

Connue grâce à son utilisation de blogs et des médias sociaux, le jeune Tavi Gevinson a déjà tout d'une femme d'affaires.

Connue grâce à son utilisation des blogs et autres médias sociaux, la jeune Tavi Gevinson a déjà tout d’une femme d’affaires.

Dans son numéro 955 du 19 au 25 mars 2014, Les Inrocks dédiait une page entière aux enfants de la génération Z, et les qualifiait en ces termes : 

Ils ne se souviennent pas d’un monde sans crise et n’ont pas suivi les traces et diplômes des aînés pour s’immerger dans la société.

Traduction : pas besoin de titres scolaires pour qu’ils réussissent professionnellement. “Je suis entièrement d’accord sur cette notion de diplomes et d’aînés. Ils vont tout chambouler à ce niveau-là” confirme Eric Delcroix.

Même s’il est conscient du fait que, à l’image de Tavi Gevinson, il est un cas isolé, Valentin Reverdi constate qu’Internet a permis aux jeunes de sa génération de se responsabiliser plus vite :

Il y a une série sur Canal + qui s’appelle “Vice Versa”, et dans laquelle parents et enfants inversent leur rôle. C’est assez caricatural, mais je trouve cela très représentatif de la réalité. Les enfants sont de plus en plus ouverts, et responsables.

Et les gens qui disent que les jeunes n’en ont rien à foutre, qu’ils écoutent du rap, ne s’intéressent à rien et préfèrent se bourrer la gueule… ont complètement tort. Grâce à Internet, on peut tout voir.

Vie réelle, vie digitale, même combat ?

À cause de cette hyperconnectivité innée, la génération Z est-elle incapable de faire la différence entre la vie réelle et la vie virtuelle ? C’est en tout cas ce que pensent certains adultes des précédentes générations.

Toujours dans cet article des Inrocks, on pouvait lire :

Ils ne font pas de séparation entre la vie réelle et la vie digitale tant cette dernière a joué un rôle‐clé dans leur éducation. Il n’y a pas de différence, donc, entre un travail en communauté et en réseau, entre une rencontre amoureuse sur Tinder ou dans un bar local.

En d’autres termes, les enfants de cette génération seraient bloqués dans le virtuel. Une notion contre laquelle Eric Delcroix s’insurge : “C’est complètement faux ! Il y a plein d’études qui montrent qu’ils savent très bien gérer les deux, c’est justement une de leur caractéristique majeure. Et ils ont besoin des deux.” Et Valentin Reverdi d’ajouter : “Si les personnes qui écrivent ces articles avaient eu 15 ans aujourd’hui, ils se serviraient de ces nouveaux outils tout autant que nous“.

Un avis que partage son aîné Eric Delcroix :

Beaucoup d’adultes ont été choqués par le phénomène des “selfies after sex”. Mais très honnêtement, j’aurais été capable d’en faire moi aussi, si j’avais eu 18 ans aujourd’hui !

Parallèlement, il y a eu un autre phénomène du genre sur Internet : les vidéos “Beautiful Agony”, qui montrent le visage des femmes en plein acte de masturbation. Bizarrement, il n’y a eu que très peu de réactions à ce phénomène viral… Parce que ce sont des adultes qui le font ?

Une projection des craintes adultes

Finalement, voilà peut-être le fond du problème : un jugement à sens unique, et sans possibilité de réponse. Car tous ces articles qui tentent de dresser le portrait la génération Z sont écrits par des personnes issues des générations X et Y, pour qui Internet n’est pas un outil inné. De fait, on semble assister à une projection des peurs des adultes, qui n’ont pas grandi avec Internet et qui, comme beaucoup, ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas.

Eric Delcroix le dit lui-même :

Il y a beaucoup de problèmes sur les médias sociaux au niveau de la compréhension entre adultes et jeunes, qui sont simplement une projection de nos peurs à nous, les adultes.

Ma fille, qui est dyslexique, fait ses devoirs sur l’iPad. Je me suis surpris à l’engueuler plusieurs fois en lui disant : “Tu ferais mieux de réviser ton brevet au lieu de jouer”, parce qu’avec l’iPad, je ne sais jamais si elle joue ou si elle apprend, puisque l’outil est fait pour les deux. Finalement, je me faisais la plupart du temps piéger sur toute la longueur, car effectivement elle travaillait. Mais moi-même n’ayant pas vraiment révisé mon brevet, je projetais mes craintes sur eux.

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que l’arrivée de la génération Z a contribué à accélérer cette phase de transition qu’est le passage à l’âge adulte. Avec les possibilités infinies des réseaux sociaux, le regard en instantané sur le monde que permet Internet et la confrontation directe au “monde des grands” – notamment sur Twitter – les enfants ont comme grandi plus vite.

À l’image de Tavi Gevinson, d’Octave Nitkowski ou encore de Valentin Reverdi, tous semblent chercher le plus rapidement possible à créer et à se faire plaisir, tout en dissociant toujours bien le réel du virtuel. Bienvenue dans la génération Z.

Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.