La "filter bubble", ou comment les réseaux sociaux nous ont fait louper Trump

Les algorithmes des réseaux sociaux, en nous montrant uniquement ce qui nous plaît, nous ont enfermés dans une vision du monde au détriment de la réalité.

Ca, c'est votre Internet. Crédit: FlickrCC/ zacktionman

Ça, c'est votre Internet. (© FlickrCC/zacktionman)

On parie que le 9 novembre, vous, vos amis et vos cercles d'amis en ligne avez tous réagi avec effroi et stupéfaction à la victoire de Donald Trump ? Comme des millions de gens, comme des milliers d'observateurs professionnels, d'analystes politiques et de journalistes des deux côtés de l'Atlantique, vous n'avez rien vu venir, persuadés de la victoire facile d'Hillary Clinton. Pourtant, 58 millions d'Américains ont porté Trump jusqu'à la Maison-Blanche. Nous avons collectivement loupé un troupeau d'éléphants dans un corridor. Nous n'avons rien vu, rien entendu grossir autour de nous, pendant que l'électorat Trump croissait, se densifiait, devenait petit à petit une force vive et déterminée. Et si la presse internationale est encore en pleine séance d'autoflagellation – légitime, par ailleurs –, il existe néanmoins une explication concrète à cette hallucination collective : les bulles de filtrage, ou comment les réseaux sociaux façonnent la réalité pour nous enfermer dans un confort idéologique.

C'est The Next Web qui, le premier, a creusé cette hypothèse dans un papier publié le 9 novembre, avant que Numerama ne l'analyse à son tour : combien d'entre vous ont vu s'exprimer des sympathisants pro-Trump sur leur fil d'actualité ? Combien d'entre vous, lecteurs de Konbini, s'informent grâce aux canaux de la droite américaine, Fox News et Breitbart en tête ? De quelle couleur politique sont les comptes Twitter que vous suivez ? Plus important, enfin, quelles suggestions recevez-vous de la part de vos réseaux sociaux ? Comme l'explique Numerama, nos flux d'information, que nous imaginons en toute innocence refléter la diversité des points de vue de nos cercles d'amis, sont artificiellement biaisés.

La planète des trois singes

Nous croyons regarder le monde, mais nous sommes "déjà sur une autre planète", écrit Julien Cadot de Numerama. Généralisons un peu : une planète peuplée d'être humains de moins de 35 ans, urbains, diplômés de hautes études, travaillant dans les nouveaux secteurs de l'information, de la communication ou du numérique. Un monde où la culture s'étale à coups de films d'art et d'essai, de tours du monde, d'échanges linguistiques et d'années sabbatiques, de DJ sets pointus, de commentaires sarcastiques, de hashtags en terrasse, de bons mots et de références "méta". Un monde où l'identité est polyglotte, nomade, kaléidoscopique, où l'insouciance fait loi. "Speak no Evil, Hear no Evil, See no Evil" : nous vivons sur la planète des singes.

Idéologiquement, beaucoup d'entre nous appartenons à la même bulle égalitaire, pro-immigration, libérale ascendant mondialiste, écologiste, avide de progrès social et simultanément trop désabusée pour rallier un drapeau, un parti ou un leader politique – trop désabusée, en fait, pour y aller de son bulletin de vote. Cette bulle inoffensive et consensuelle où on s'engueule pour de faux entre convaincus, par commentaires interposés, tant pour garder la forme que pour s'enorgueillir de sa propre rhétorique.

Allez, on va se l'avouer : on s'y sent bien, dans cette espèce de Disneyland hipster où la pire des escarmouches idéologiques voit s'affronter un végétarien et un vegan à coups de gifs de doigts d'honneur. Nous sommes la majorité qui sait qu'elle a raison, et qui s'en convainc un peu plus chaque fois qu'elle allume son ordinateur. Sauf que dehors, c'est le vrai monde. Et le vrai monde, il vient de nous en coller une, alors qu'on était tranquilles à partager notre sagesse à un auditoire acquis.

L'électorat Trump nous est invisible

La bulle de filtrage, c'est ça. Ce sont les multinationales Facebook, Twitter et les autres qui fidélisent leur clientèle en concevant des algorithmes qui éliminent, toujours plus efficacement, les avis contraires et les dissonances. Qui hiérarchisent l'information. Qui biaisent les réponses à nos requêtes. Qui façonnent des univers microscopiques pour qu'on se sente bien, dans un entre-soi capitonné aux murs bâtis par toutes nos mentions "J'aime", et qu'on souhaite y rester. Un commentaire xénophobe passé entre les mailles de l'algorithme ? "Ne plus voir les publications de cette personne", merci, au revoir. Parce que le cerveau adore les émotions positives, Facebook et les autres en ont dressé un buffet à volonté. Victime collatérale : la réalité.

Résultat : sur Internet, l'Amérique se divise progressivement en deux planètes qui ignorent tout l'une de l'autre et possèdent chacune leur écosystème médiatique. Pas convaincu ? Jetez un œil au projet multimédia "Blue Feed, Red Feed" du Wall Street Journal, qui met côte-à-côte deux exemples de fils d'actualité Facebook, l'un libéral et l'autre républicain. Ils ont à peu près autant de points communs que Minute et L'Humanité. Puis prenez les sondages de la présidentielle américaine, par exemple, fournis entre autres par le New York Times : plus on s'éloigne des villes, plus Trump a du succès. Plus l'électorat vieillit, plus il penche vers les républicains. De là, il est tentant d'y voir le profil type de l'électeur Trump : relativement âgé et vivant hors des mégalopoles. Une autre vie, une autre information, une autre définition du monde.

Le trait est extrêmement gros, bien sûr, d'autant que le milliardaire a aussi engrangé des soutiens chez les jeunes, les femmes et les minorités. La victoire de Trump est le produit d'une tectonique sociétale complexe, qui sera étudiée dans les années à venir. Mais quel que soit leur profil, 58 millions de personnes (soit 27 % des électeurs américains) ont voté pour lui, sous nos yeux. Et nous, et les journalistes des grands quotidiens américains, n'en connaissons pas une et n'avons jamais mis les pieds dans leur monde. D'où nos pronostics péremptoires et, désormais, nos conclusions simplistes et indignées. La majorité de cet électorat, que nous avons transformé en masse indistincte, n'est probablement ni ignorante, ni sous-éduquée, ni miséreuse, et encore moins débile. Mais ses opinions, ses revendications, nous sont invisibles et muettes, loin derrière l'enclos de notre tribu virtuelle. On ne saurait combattre efficacement un adversaire dont on ne sait rien. En France, l'électorat lepéniste prolifère en ligne sur cette même ségrégation, sur notre même stratégie qui consiste à ne rien voir et à répondre en trollant lors des rares confrontations encore permises par les algorithmes. Tenter de le rendre invisible est non seulement vain mais dangereux. L'élection de Trump en est une preuve éclatante.

N'attendez pas que l'information vienne à vous

Pour s'éviter une apocalypse surprise à l'américaine, nous n'avons plus trop le choix : il faut se secouer et éclater la bulle de filtrage, en multipliant et diversifiant nos sources d'information. Soyez prévenus : ce sera dur, inconfortable, voire un peu douloureux. Les bulles de filtrage sont absolument partout, de Google et ses suggestions de recherche personnalisées au catalogue Netflix, en passant évidemment par le tout-puissant algorithme Facebook, qui sculpte jour après jour votre alter ego virtuel. Petit à petit, Internet devient votre Internet, toujours plus serviable, toujours plus étroit et partisan. À chaque mise à jour d'algorithme, comme celle de Facebook en juillet dernier, les bulles de filtrage se resserrent, au nom de la connexion entre "des gens, des lieux et des choses desquels nous sommes proches". Desquels nous sommes déjà proches.

En 2011, déjà, l'activiste Eli Pariser mettait en garde contre la distorsion de la réalité induite par ces plateformes, dans son ouvrage The Filter Bubble et la conférence TED qui l'accompagne, voyant dans les bulles de filtrage un danger pour la démocratie – à raison. Aujourd'hui, selon un sondage du Pew Research Center, 62 % des Américains s'informent via Facebook, en digérant une information préalablement mâchée. Ils étaient 49 % en 2012. Combien seront-ils, disons, lors de la présidentielle 2020 ? Qu'on se le dise une bonne fois pour toute, les réseaux sociaux ne sont pas de bonnes sources d'information. Et comme l'écrivait Motherboard en juillet, le processus s'accélère.

Aussi, pour vous éviter une désagréable surprise à l'avenir, n'attendez pas gentiment que l'information vienne à vous. Faites-vous du mal, et allez la chercher. Sortez de votre routine virtuelle. Diversifiez vos sources. Naviguez en navigation privée sur Google, et faites-en un réflexe – vous verrez, vos résultats de recherche vont vous surprendre. Changez carrément de moteur de recherche. Dotez-vous d'extensions comme Do Not Track ou Ghostery, pour identifier les traqueurs et les semer dans un dédale d'informations contradictoires. Et virez-moi ces p***** de cookies, tant qu'on y est.

Sur Facebook, n'excluez pas de vos cercles vos vieilles connaissances à tendance xénophobe. Gardez-les, observez-les, rappelez-vous leur existence. Cessez de collez des "J'aime" à un rythme industriel, car chacun d'eux rétrécit un peu plus le champ de votre perception du réel. Prenez du recul sur l'information que vous recevez : si tout ce que vous lisez vous passionne et fait résonner vos convictions, il y a probablement un biais quelque part. Gardez en mémoire qu'Internet n'est pas censé être un endroit sympa. Internet est un Verdun libertaire d'une violence inouïe qui voit s'affronter toutes les idéologies possibles en permanence. Si, dans votre Internet, tout le monde est d'accord avec vous et vice-versa, c'est que vous êtes au paradis, pas en démocratie. Loin, trop loin de la réalité.

Article mis à jour le 12 novembre.

Science, tech, culture numérique et galéjades. Internet est mon église.