Voilà ce qu’il s’est passé avec cette histoire de fusée envoyée par SpaceX

Le 6 février, SpaceX a envoyé dans l’espace la Falcon Heavy, plus grosse fusée jamais construite par l’entreprise. On vous explique tout.

Capture d’écran du feed de SpaceX. (© YouTube)

Mardi 6 février, à 19 h 30 heures française, SpaceX a donc tenu une promesse vieille de sept ans en faisant décoller sa Falcon Heavy, la fusée la plus puissante jamais construite par l’entreprise, depuis le site de lancement LC-39A du Kennedy Space Center de Cap Canaveral − celui-là même qu’empruntaient, en 1969, les astronautes de la mission lunaire Apollo 11.

Avant le lancement, Elon Musk, pourtant peu réputé pour sa prudence, avait rappelé à tout le monde (et notamment aux journalistes spécialisés qui trépignaient d’impatience) que les chances de succès de la mission étaient de "50 % maximum". Cela a vraisemblablement suffi. En 2018, SpaceX et l’espèce humaine possèdent désormais un TGV − presque − fonctionnel pour Mars, une chose qui semblait encore impossible une décennie plus tôt. Pour mieux comprendre les conséquences de ce premier lancement, voici un petit état des lieux.

La Falcon Heavy, c’est quoi ?

La réponse est dans son nom : la Falcon Heavy est la version poids lourd de la fusée "classique" de SpaceX, la Falcon 9, qui lui permet aujourd’hui de ravitailler régulièrement la Station spatiale internationale. De fait, le fonctionnement de la Falcon Heavy n’a rien d’absolument révolutionnaire, puisque son moteur se compose "simplement" de trois cœurs de Falcon 9 assemblés ensemble. Chaque cœur possédant 9 réacteurs (d’où le nom de la fusée, c’est bien, ça suit derrière), soit en tout 27 réacteurs qui offrent à la fusée une puissance inégalée.

Plus précisément, "elle génère 5 millions de livres (2 500 tonnes) de poussée au décollage, soit l’équivalent de 18 Boeing 747", explique SpaceX. Il faut bien cela pour faire décoller ses 70 mètres de haut et ses 1 420 tonnes jusqu’à l’orbite terrestre basse (à 400 kilomètres d’altitude) et rafler enfin le titre de "fusée la plus puissante du monde" - pas tout à fait vrai, d’ailleurs, puisque la Saturn V lancée par la Nasa dans les années 1960 et 1970 affichait 3 500 tonnes de poussée au décollage.

Construire une fusée, c’est bien, mais la faire décoller, c’est mieux. Or, avant le lancement du 6 février, la Falcon Heavy n’avait encore jamais quitté le plancher des vaches, se bornant à un test de lancement statique − en gros, on allume les moteurs en maintenant la fusée accrochée au site de lancement − de douze secondes, certes concluant, mais insuffisant pour offrir des garanties quant à une mise en orbite. D’autant que la mission qui attendait le lanceur lourd était loin d’être évidente.

Vous pouvez admirer le lancement à partir de la 28e minute de la vidéo ci-dessous :

Quelle est sa mission ?

Quitte à lancer une fusée à 90 millions de dollars, même pour un vol d’essai, autant qu’elle serve à quelque chose. Imaginée à l’origine par SpaceX pour devenir la clé de voûte des missions habitées vers la Lune, Mars ou tout simplement pour envoyer les premiers touristes spatiaux de SpaceX faire un petit tour, comme prévu à l’origine pour 2018 par Elon Musk, la Falcon Heavy peut surtout transporter une cargaison de 63 tonnes en orbite terrestre basse, soit trois fois la capacité d’une Falcon 9.

S’il n’est pas encore question d’un voyage interplanétaire, la mission du 6 février avait pour but de tester le processus révolutionnaire de SpaceX, basé sur le recyclage des composants, qui permettra à terme de proposer des voyages spatiaux aux coûts bien inférieurs à ceux de la concurrence. La Nasa, consciente de ce potentiel, a déjà conclu un contrat de 1,6 milliard de dollars avec SpaceX.

Pour résumer, voilà ce qui s’est passé lors du lancement : une fois la fusée sortie de l’atmosphère terrestre, ses deux propulseurs latéraux (qui ne sont rien de moins que des lanceurs Falcon 9 déjà utilisés précédemment) se détachent et rentrent gentiment sur Terre ; quelques minutes plus tard, le troisième lanceur se détache à son tour pour repartir vers la barge navale de SpaceX, Of Course I Still Love You, ne laissant que le vaisseau et sa cargaison (manque de chance, ses moteurs de ré-entrée refuseront de s'allumer, et le lanceur finira sa course non loin de la barge... à près de 500 kilomètres-heure). Et quelle cargaison !

Là où, dans l’avenir, la partie supérieure de la Falcon Heavy contiendra des satellites commerciaux ou des capsules Dragon remplies de matériel pour l’ISS, elle a cette fois-ci embarqué… une voiture Tesla Roadster issue de la collection privée de Musk, avec à son volant "Starman", un mannequin habillé comme un cosmonaute, le coude négligemment posé sur le volant. Destination : une orbite héliocentrique vers Mars, à bonne distance, et à 11 kilomètres-seconde. À l'heure où nous écrivons ces lignes, le cabriolet a dépassé l'orbite martienne et fonce désormais vers la ceinture d'astéroïdes. Tout ça avec l’autoradio balançant "Life on Mars". L’ensemble est filmé par trois caméras pour, je cite, "des plans complètement épiques". Oui, Elon Musk a le don pour envoyer du rêve.

Pourquoi c’est important ?

Outre l’idée extraordinaire(ment inutile) de dépenser 90 millions de dollars pour envoyer un coupé-cabriolet dans l’espace interplanétaire, le lancement inaugural de la Falcon Heavy, qu’il soit couronné de succès ou non, était crucial pour l’agenda de la conquête spatiale. Il rapproche un peu plus SpaceX de son but ultime : faire de l’être humain "une espèce multi-planétaire". Son ratio coût-performance pour le moment inégalé − faire voler la Delta IV d’United Alliance, son plus proche concurrent en termes de capacité de chargement, coûterait 350 millions de dollars, soit quatre fois plus cher − garantit à SpaceX de maintenir son hégémonie sur le marché aérospatial, notamment pour remporter les faramineux appels d’offres de l’agence spatiale américaine.

L’option Falcon Heavy, avec son système de lanceur réutilisable, permettrait à la Nasa de ne plus dépendre des Russes et de leurs capsules Soyouz (les seules capables d’envoyer des êtres humains vers l’ISS), comme c’est le cas depuis l’abandon du programme de navette spatiale − depuis 2010, la Nasa a ainsi versé à la Russie près d’un milliard de dollars pour envoyer ses propres astronautes dans l’espace. Enfin, avec ce lancement, SpaceX (et Musk) prouvent au monde entier (chercheurs, gouvernements, mais aussi concurrents) que le dépassement des délais fixés n’a pas empêché leur réussite.

La prochaine étape, c’est désormais le déploiement de la BFR − littéralement, Big Fucking Rocket − qui servira à emmener des êtres humains vers la planète rouge, tandis que la Falcon Heavy assurera la fourniture des vivres, à moins qu’une autre fusée, la Falcon Super Heavy et ses 4 000 tonnes de poussée au décollage, n’entre également dans les plans de l’agence. Quoi qu’il en soit, la start-up de l’espace progresse désormais plus vite et coûte moins cher que la Nasa, qui ne prévoit aucun vol habité de son futur Space Launch System (SLS) avant 2023.

Article mis à jour le 8 février.

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