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314 professeur·e·s s’engagent à ne plus enseigner que "le masculin l’emporte sur le féminin"

Pour enseigner une écriture inclusive, 314 professeures et professeurs s’engagent dans une tribune publiée sur Slate à apprendre à leurs élèves l’accord de proximité – et encouragent tout le monde à suivre leur exemple.

Sara Forestier dans Primaire d’Hélène Angel. (© Studio Canal)

En 2015, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) recommandait, avec la publication d’un guide, une communication publique sans stéréotype de sexe, passant par une écriture inclusive. Ces recommandations ont été entendues par les éditions Hatier qui les ont appliquées dans un manuel d’histoire pour l’année scolaire 2017-2018 destiné aux élèves de CE2, le tout premier à promouvoir l’écriture inclusive. On y lit par exemple que "grâce aux agriculteur·rice·s, aux artisan·e·s et aux commerçant·e·s, la Gaule était un pays riche".

Et ce mardi 7 novembre, 314 membres du corps professoral de tous niveaux et tous publics ont signé une tribune publiée par Slate, dans laquelle ils s’engagent à ne plus enseigner la règle de grammaire selon laquelle "le masculin l’emporte sur le féminin". Les enseignantes et enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur et du français langue étrangère expliquent que leur décision se fonde, d’abord, sur l’histoire de la langue française : cette règle sexiste n’a été mise en place qu’au XVIIe siècle, et pour des raisons politiques.

Les stéréotypes de genre peuvent augmenter les risques de dépression chez les adolescents

"Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle" expliquait ainsi la Grammaire générale de Beauzée en 1767. Avant cette époque, "les accords se faisaient au gré de chacun·e" expliquent les enseignant·e·s, qui soulignent que c’était souvent l’accord "de proximité" venu du latin qui primait. Ainsi Ronsard écrivait-il en 1563 : "Afin que ta cause et la mienne soit connue de tous" (dans sa Réponse aux injures et calomnies).

Puis l’école primaire obligatoire a permis d’appliquer "massivement" la règle faisant primer le masculin sur le féminin, dans un objectif clair d’induire "des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d’un sexe sur l’autre". D’où le constat des enseignant·e·s que "la lutte contre les stéréotypes de genre, qui est essentielle au progrès de l’égalité réelle des femmes et des hommes, ne peut être efficacement menée si cette maxime n’est pas mise au ban de l’école".

Une étude menée sur 450 préadolescents dans 15 pays et publiée le 21 septembre dans le Journal of Adolescent Health a précisément souligné à quel point les stéréotypes de genre sont profondément ancrés chez les enfants dès l’âge de 10 ans. Et que ces stéréotypes ont des conséquences de taille : ils peuvent augmenter les risques de dépression, suicide ou violence chez les adolescents. Le Huffington Post rapporte que selon Robert Blum, le directeur de l’étude, "ce message est constamment renforcé de façon quasi systématique par la fratrie, les camarades de classe, les professeurs, parents, tuteurs, proches, entraîneurs ou membres du clergé". L’école, et les enseignant·e·s, a donc un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre ces stéréotypes.

Vive la règle de proximité !

Les 314 membres du corps professoral déclarent donc qu’ils et elles vont désormais enseigner la règle de proximité (accorder l’adjectif en genre avec le nom le plus près), l’accord de majorité ou l’accord au choix, et appellent leurs consœurs et confrères enseignant le français dans le monde entier à faire de même.

Ils interpellent également le ministère de l’Éducation nationale, pour qu’il donne des instructions précises en ce sens, tout comme les professionnelles et les professionnels de la presse et de l’édition, les correcteurs et correctrices, les écrivaines et les écrivains. Sans oublier les citoyennes et citoyens, qui ont aussi leur part à jouer.

Une centaine de personnalités, journalistes, artistes, autrices, "francophones de toutes professions et qualités", se sont engagées dans une pétition de soutien, expliquant vouloir "ignorer désormais cette règle d’un autre âge, dont l’enseignement incruste dans la tête de chacun et chacune des injonctions contraires à nos valeurs d’égalité, et dont l’usage quotidien les y maintient".

Slate s’est immédiatement engagé à appliquer par défaut l’accord de proximité, ainsi qu’à privilégier l’emploi de mots épicènes, soit ceux "dont la forme ne varie pas entre le masculin et le féminin" (comme élève, membre ou fonctionnaire), ceux qui désignent indifféremment une femme ou un homme, et des mots "englobants" comme le corps professoral, le peuple ou le public). Sans utiliser pour autant le point médian : le but expliqué est d’utiliser "une langue plus inclusive, sans impact pour les plus conservateurs de nos lecteurs et bien plus équitable".

Les lecteurs et lectrices sont d’ailleurs ouvertes à l’écriture inclusive : une étude menée par l’institut de sondage Harris Interactive et l’agence de communication Mots-clés a montré que 81 % des Français·e·s sont d’accord pour utiliser féminin et masculin plutôt que le masculin supposément générique (comme "collaborateurs et collaboratrices" plutôt que simplement "collaborateurs"). Éliane Viennot, professeure de littérature et autrice de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, a analysé pour le Figaro :

"Notre société française a changé. Elle est aujourd’hui plus apte à comprendre les enjeux qu’il y a dans le langage. C’est parce que nous progressons vers l’égalité que l’ancienne manière de s’exprimer tout au masculin nous devient insupportable."