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Confessions d'un accro aux sneakers

Les fous de sneakers sont de grands incompris. Leur amour est si entier, si dévorant qu'il peut être difficile à comprendre pour les profanes, ceux pour qui "nan mais c'est juste des baskets quoi". Alors on a demandé au blogueur et photographe Yellow Kid de nous faire vivre sa passion de l'intérieur. Découvrez ci-dessous ses confessions de sneaker addict.

Crédit image : Yellow Kid

Crédit image : Yellow Kid

Je ne suis pas un sneaker addict. Ni un sneakerhead, ni un accro, ou tout autre nom que vous m’avez déjà donné dans votre tête. Je ne suis pas dépendant. Non. Mais bon, j’imagine que tous les junkies rabâchent la même chose en fait. Comme cet alcoolique qui assure pouvoir décrocher quand il veut. Un verre à l’apéro, un verre au déjeuner, un verre avec les potes. Qui trinque déjà, mais pas comme il le croit. Alors à quoi bon tenter de vous convaincre que mon comportement n’est pas irrationnel ?

Bon j’admets : j’ai commencé à me poser des questions sur moi-même lorsque je me suis rendu compte que la plupart des gens n’achetaient pas une paire (ou plus) par semaine. Quand ma mère a eu l’air navrée d’apprendre que j’allais louer un box pour stocker une partie de mon trésor. Quand l’osthéo a déclaré que je ne pouvais plus porter de baskets si je voulais redresser mon dos et que j’ai compris "tu as un cancer des couilles, on va t’en couper une". Quand mes collègues m’ont demandé combien de paires je possédais et qu’ils ont changé de couleur quand j’ai répondu : "J’ai arrêté de compter après 120 je crois".

Du coup je cache honteusement sous mon bureau chaque colis que je me fais livrer. Et je mens sur le contenu, même si l’emballage est rectangulaire avec un gros logo Foot Locker. Sérieux, j’entasse tellement de cartons que l’équipe de nettoyage doit croire qu’un SDF a emménagé dans l’open space. Si je pouvais, j’imiterais mon pote, qui stocke ses derniers achats dans le coffre de sa voiture pour que sa femme ne les voit pas. Je ferais comme celui qui cache la majeure partie de sa collection dans son garage, et se change une fois sorti pour que sa mère ne lui brise pas les rotules.

Vivre dans le déni parce que l’entourage ne nous comprend pas, ça aussi c’est une bonne phase de toxico non? Mais merde quoi, laissez-nous sombrer en paix. Quand tu ramènes une nouvelle paire à la maison, ta copine ne voit pas ta tenue potentielle qui va lui rappeler pourquoi elle t’aime. Elle ne voit pas le shape travaillé, les matériaux premium, le colorway classique, le pan de culture populaire, le bout de design iconique. Non. Tout ce qu’elle voit, c’est un week-end à Londres ou un dîner romantique dans un bon resto qui vient de disparaître, comme une tache face à une lingette Jason Markk.

Par contre, lors de ce fameux week-end à Londres, elle te fera bien la gueule si tu ne lui déniches pas LA paire d’Air Max 1 qui va rendre jalouses à mort ses copines et collègues de bureau. Faut bien que ta passion serve à quelque chose.

"A mon époque, il fallait mériter sa paire"

Je sais que je me répète, mais je ne suis pas un sneaker addict. Parfois j’ai l’impression que ce mot a été inventé par la même race que les gens qui vénèrent les lipdub, flashmob, ice bucket challenge ou selfie dès qu’on est plus de trois dans un espace confiné. Je ne me reconnais pas dans ce terme. Je n’ai qu’un seul camp out à mon actif, et c’était pour acheter des South Beach 9 à mon contact new-yorkais.

Quand je suis rentré au petit matin après avoir attendu toute la nuit devant la grille du NikeStore et que j’ai croisé le regard de ma meuf, je me suis juré de ne plus jamais recommencer. Même si c’était marrant. Je ne me reconnais pas dans ces pseudo experts qui postent 100 fois la même paire sur Instagram, sous prétexte que c’est un angle différent. Je ne me reconnais pas dans ces events promo où tu croises toujours les mêmes têtes et les mêmes pieds, où tu repars avec la sensation d’être au top parce que tu as raflé un gift bag et 120 likes sur tes photos. Je ne me reconnais pas dans ces gosses de 15 ans qui claquent des sommes indécentes dans des Jordan qui ressemblent à des sabots, grâce à l’argent filé par des parents dépassés qui veulent juste éviter les prises de tête inutiles.

Crédit image : Yellow Kid

Crédit image : Yellow Kid

A mon époque, il fallait mériter sa paire. Décathlon enterrait tous les House of Hoops de la terre, et il fallait décrocher son bac à 14 ans avec 19 de moyenne comme Docteur Doogie pour caresser l’espoir secret d’avoir des Pump, Torsion ou Nike Air à 900 francs. L’âge doré de Jordan et Agassi, difficile de ne pas être marqué à vie. Et là, je m’aperçois que je passe pour le connard aigri de service, persuadé de détenir la vérité absolue. Mais le fait est que je me reconnais désormais davantage dans ces gens qui vendent plus qu’ils n’achètent parce que tu comprends, j’ai plus de place, je veux faire profiter les autres comme d’autres m’ont fait profiter et honnêtement, je me vois mal mettre mes Foam Eggplant pour aller au boulot.

Dans ces gens qui ont des Graal au fond de leur armoire mais ne sont plus trop excités, qui ont dérivé dans la déco intérieure et les montres de luxe (on a tous le même cheminement, avouez). Qui privilégient le beau plutôt que l’engouement populaire. Avec qui tu évoques des anecdotes un peu honteuses, qui te comprennent sans te poser les sempiternelles questions :

"Combien de paires tu as, mais comment tu les stockes, et combien coûte ta paire la plus chère, et tu sais où je peux trouver ces Huarache? Et ces Blazer? Et ces Roshe?"

"L'odeur chimique d'une paire neuve"

Alors oui, malgré tout les habitudes sont tenaces et te collent à la peau comme une Free Flyknit sans socquette. Je fais toujours gaffe à ce que je porte les jours de pluie, aux gens qui marchent sans regarder devant eux dans le métro (mais discrètement, pour pas me faire charrier). Comme les morceaux sur iTunes, j’accumule sans cesse mais j’écoute toujours les mêmes 15 titres. J’ai toujours un frisson de bonheur quand je respire l’odeur chimique d’une paire neuve. Je connais ma taille exacte en fonction des modèles, je n’essaie pas en magasin et je trouve que les gens qui mettent du temps à se décider ou rechignent à lâcher plus de 140 euros sont des crevards. Sur le moment, cette paire est tout ce qui compte.

Puis je l’oublie une semaine plus tard, le plaisir s’évapore aussi vite que le goût d’un chewing gum à la fraise. J’aide toujours les gens désespérés à trouver leur précieux, quitte à me maintenir dans la tentation permanente, ambiance Carlito’s Way. Du coup j’essaie d’acheter moins mais d’acheter mieux, même si ça ressemble à un slogan pourri matraqué par un parti politique qui essaie de te faire oublier la baisse du pouvoir d’achat.

Crédit image : Yellow Kid

Crédit image : Yellow Kid

Jamais la même paire deux jours d’affilée, mais toujours des raretés emballées qui n’ont jamais foulé le sol extérieur. Je culpabilise toujours comme un boulimique qui grignote des cookies entre les repas quand je clique sur “Add to cart”, j’ai toujours une poussée d’adrénaline quand je trouve le modèle que je cherchais à ma taille, je pleure toujours quand je lis « In Store Only ». Je suis toujours comme Sacha dans Pokémon, je veux toutes les attraper. Et quand je vois des trous dans la collection, je regrette qu’il n’existe pas une grille comme à la fin des albums Panini, où tu cochais les cases manquantes et tu faisais un gros chèque pour combler le vide.

J’empoisonne toujours les gens qui me côtoient, d’ailleurs mon père m’a envoyé un MMS de ses Reebok en me disant qu’il avait plus de style que moi. Même mon neveu qui n’a pas encore 3 ans a déjà plus de 30 paires. Et vous savez quoi ? Il en a rien à cirer, et parfois je me dis qu’il a bien raison (vu que c’est moi qui cire ses Air Force, mais bref).

"Le sneaker effect"

Parce qu’au final, tout ça nous échappe, et on est conditionné. J’ai lu dans un magazine féminin (j’effectue une veille pour mieux comprendre cet animal complexe qu’est la Femme), qu’un homme devait absolument arborer des chaussures propres pour être digne d’intérêt. Donc tu te retrouves à avoir des dizaines de paires pour augmenter leur durée de vie. Et tout est remis en question quand tu découvres une étude sociologique qui affirme que tout le monde porte des Converse All Star, sauf que les petits aisés les portent bousillées et dégueulasses, et les petits du ghetto les portent neuves et en prennent soin. En même temps, les chaussures sont le véritable signe extérieur qui trahit ton identité. Aligne 10 personnes habillées exactement de la même manière, laisse les choisir leurs chaussures et tu en apprendras beaucoup plus sur eux qu’avec un test du supplément Psychologie.

C’est tellement un marqueur social que s’est installé aux USA le “Sneaker Effect”: les vendeurs de boutique de luxe ont tendance à mieux traiter les clients qui portent des baskets, en se disant qu’ils ont les moyens financiers de se pointer dans une grande maison en se foutant royalement des codes habituels. Rappelle-toi de la cour de récré, quand quelqu’un débarquait avec des Air Tech toutes neuves pendant que tu usais tes fausses LC Waikiki sur le goudron. Ce mélange d’admiration, de respect et de jalousie. De ta mère qui dégainait tes plus beaux habits pour la rentrée. De ce sentiment d’invincibilité quand tu choisissais toi même ta tenue pour la première fois, étoile de Mario puissance 10.

Mais aujourd’hui on n’a plus de rentrée, plus de dimanche soirs, seulement des devoirs. Alors on recrée artificiellement ces instants. On affirme notre indépendance, plus besoin des parents pour acheter la paire de ses rêves. Les rôles s’inversent beaucoup plus tôt que prévu, et il faut pas nous en vouloir de prolonger encore un peu la fausse insouciance. Après tout, il parait qu’on ne peut pas racheter son enfance, mais personne a dit qu’on ne pouvait pas essayer.

Vous pouvez suivre Yellow Kid sur son blog, sur Twitter et sur Instagram.

Publié le lundi 16 septembre à 19h23.