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Confessions d'une ex-Femen

Dans un livre intitulé Confession d'une ex-Femen, Éloïse Bouton revient sur ses deux années passées au sein du mouvement radical féministe. Nous l'avons rencontrée pour lui poser quelques questions. 

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Eloïse Bouton

Éloïse Bouton a rejoint Femen dès son arrivée en France en 2012. Bilingue français-anglais, elle est rapidement nommée porte-parole de Femen et fait figure d'interprète pour les Ukrainiennes fraîchement débarquées en France. Dès lors, elle participera à la majorité des actions, des JO de Londres à Notre-Dame en passant par la Madeleine. Mais de nombreux différends avec les autres membres la pousseront à quitter définitivement le mouvement. Et si Éloïse Bouton est démissionnaire en février 2014 de l'organisation radicale, son militantisme en tant que Femen l'a poursuit encore aujourd'hui. Récemment, elle a fait appel de son condamnation pour avoir incarné la 344ème salope à la Madeleine et mimé l'avortement de Jésus.

Dans son livre Confession d'une ex-Femen, paru la semaine dernière, Éloïse Bouton raconte alors avec le recul nécessaire les bons et les mauvais souvenirs, rapporte de nombreuses anecdotes et explique surtout le fonctionnement interne du mouvement. Car malgré l'overdose que les Femen ont provoqué et toute l'encre qu'elles ont fait couler, ces militantes qui n'hésitent pas à enlever leur t-shirt pour dénoncer l'oppression des femmes ont énormément fasciné. Et pourtant, on ne connaît que très peu l'intérieur de ce mouvement. Pour Éloïse, ce livre lui a aussi permis de rétablir certaines vérités, déformées à la longue par les médias.

De l'importance de la nudité, aux problèmes de communication en passant par les nouvelles recrues, les menaces, les procès et l'avenir de Femen, Éloïse Bouton, devenue "féministe freelance", a accepté de répondre à nos questions sur cette organisation féministe radicale qui peine à se renouveler.

K | Au début de ton livre, tu expliques que tu "recherchais un mode d'action plus fort, différent, novateur et implacable", est-ce que tu peux nous préciser ce qui t'a attirée dans Femen ?

Éloïse Bouton| J'ai d'abord trouvé que le mode d'action était pertinent et moderne parce qu'il remettait le corps au centre du débat dans le féminisme. Et puis le côté parodique. Il y avait beaucoup d'humour au départ dans Femen. C'est grâce à l'action DSK, qu'elles avaient faites en 2011, que j'ai commencé à m'intéresser au mouvement. J'avais trouvé ça hyper drôle et de très mauvais goût aussi.

C'est dommage parce que cet humour s'est vachement perdu avec le temps en France. Il y avait aussi un côté populaire qui remettait le féminisme dans la rue et non pas dans les universités, les colloques ou les bouquins. Cela contrastait avec la tradition du féminisme en France qui est très cérébral du fait de notre culture.

Les Femen Ukrainiennes lors de l'action DSK en 2011 en France.

Les Femen Ukrainiennes lors de l'action DSK en 2011 en France. (Crédit Image : Cerise Sudry-Le Dû)

K | Justement, tu parles du féminisme cérébral en France, comment expliques-tu que le mouvement Femen, qui est né en Ukraine, a bien pris en France par rapport à d'autres pays d'Europe par exemple ?

C'est une bonne question, je n'y croyais pas trop au début. Il faut savoir qu'à chaque fois Femen répond à des demandes locales de femmes qui veulent monter une branche Femen et tenter de fédérer le mouvement dans leur pays.

"En France, je pense que ça a marché pour les mauvaises raisons : le côté sexy."

Je pense que c'est l'image qui a bien marché. Quand on a ouvert le centre au Lavoir Moderne, il y avait des journalistes à longueur de journée. Tout le monde voulait voir Inna (Shevchenko, ukrainienne aujourd'hui à la tête de Femen France, ndlr), entendre l'histoire de sa croix tronçonnée, faire des photos, voir les nouvelles recrues, etc. Il y avait une sorte de fascination et ça a fait le buzz. C'est assez emblématique de la société hyper carnivore dans laquelle nous vivons. L'intérêt des personnes pour ce nouveau mouvement est monté jusqu'à Notre-Dame où c'est retombé directement.

K | En ce qui concerne l'action de Notre-Dame en 2013 pour célébrer à votre manière le renoncement du Pape Benoît XVI, il me semble que les personnes n'ont pas vraiment compris la finalité de l'action. Dans ton livre tu parles de problèmes de communication, est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Tout est un problème de communication en effet, aussi bien des Femen vers l'extérieur que des médias à relayer l'information. On a toujours eu un manifeste qui disait : on se bat contre les dictatures, les institutions religieuses et la prostitution. C'était très clair, il y avait ces trois cibles visées, ce qui a très rarement été repris par les médias. À l'époque, on avait publié notre manifeste dans Charlie Hebdo mais après ça, les médias l'ont très rarement repris.

Femen France à Notre-Dame de Paris pour célébrer le renoncement du Pape. (Crédit Image : Le Parisien)

Femen France à Notre-Dame de Paris pour célébrer le renoncement du Pape. (Crédit Image : Le Parisien)

Je pense aussi que dans notre manière de communiquer les actions, on n'a peut être pas rappeler à chaque fois nos objectifs. Pour Notre-Dame, je trouvais ça hyper marrant de célébrer le départ du pape, par rapport au débat sur le mariage pour tous. J'y suis allée en croyant personnellement à l'action et en même temps blasée par anticipation de la réaction des médias. Quand on était au JO de Londres pour manifester contre les régimes islamistes, ça avait été super bien repris, parce qu'on avait jeté des communiqués de presse un peu partout. On en avait envoyé en amont aux journalistes aussi. Et après soit on l'a moins fait, soit on l'a mal fait. Ça a été une erreur de notre part.

K | Pour revenir à Notre-Dame, il semble qu'en France, les actions qui sont menées contre les religions, s'attaquent plus souvent au Catholicisme qu'à l'Islam...

Femen a fait une action devant la Grande Mosquée de Paris, une action qui a d'ailleurs été peu relayée en avril 2013. C'était au moment où Amina (Sboui, Femen tunisienne qui a passé deux mois et demi en prison en Tunisie après avoir peint le mot "Femen" sur le muret d'un cimetière, ndlr) a eu des problèmes en Tunisie. D'ailleurs, il y a eu plusieurs actions là-bas contre tout le système qui avait incarcéré Amina. Je pense qu'on n'a pas fait beaucoup d'actions contre cette religion parce qu'on suivait l'actualité et qu'avec la Manif pour Tous, c'est la religion catholique qui a pris le plus de place.

"À titre personnel, je n'assume pas de taper sur les Musulmans qui sont déjà une minorité en France et j'ai eu du mal à incarner le mouvement dans ce genre d'action."

En tant que franco-française, d'origine catholique, j'étais mal à l'aise avec ça, sachant qu'ils sont déjà discriminés, stigmatisés, surtout en ce moment. Il y a un côté trop colonialiste dans ma tête, même si je comprends ce qu'ont fait les femmes là-bas. Moi petite blanche bourgeoise, je vais en Inde sauver toutes les femmes indiennes... c'est un irrespect total pour la culture des gens. Par contre, avec ma culture, celle qui est dominante en France, je n'avais pas du tout de problème.

K | Tu racontes dans ton livre que les actions contre la religion musulmane faisaient beaucoup débat au sein des Femen. 

Oui, on en a pas mal parlé, surtout pour rappeler à Inna qu'on n'est pas en Ukraine, où il y a très peu de Musulmans. Certaines Ukrainiennes voyaient des maghrébins pour la première fois quand elles sont arrivées en France, elles en avaient déjà vu à la télé mais pas en vrai, c'est ça la réalité.

L'Ukraine est un pays pas du tout métissé, très fermé, soviétique, avec cette diabolisation de la religion musulmane avec l'Arabie Saoudite et le Pakistan comme image. Et en France, ce ne sont pas du tout les mêmes problématiques, on est dans un pays laïque. Ce que je trouve regrettable c'est qu'elle ne s'y sont pas non plus vraiment intéressées.

K | On apprend également que lors de la première rencontre avec les Femen ukrainiennes, tu as eu le droit à une séance de maquillage et de coiffure pour prendre une photo et la poster ensuite sur Facebook, une sorte de rite d'initiation. C'est ce qu'on reproche souvent aux Femen, d'être un peu superficielles et de finalement jouer le jeu du patriarcat en se dénudant...

Pour moi, ce n'est pas contradictoire, c'est un détournement. Le fait de dire "je ressemble comme deux goutes d'eau aux filles dans les magazines mais le message que je transmets est complètement inverse".

"On colle aux codes justement patriarcaux et marketing pour délivrer un message complètement à l'opposé"

Et après, je me suis dit également en écrivant le livre qu'elles sont toutes super jeunes. Quand Inna est arrivée en France, elle avait 21 ans. Certaines Femen ukrainiennes se sont construites sans structures familiales pour certaines. Ce n'était pas forcément de l'immaturité mais plutôt l'idée de vouloir rattraper un peu son adolescence, d'être entre copines, de se maquiller, de rigoler, histoire de fédérer un groupe de filles.

Je pense que le côté un peu superficiel m'a au départ étonnée, sachant que j'ai dix ans d'écart avec certaines. En plus, j'ai une formation militante assez classique et universitaire, je viens de La Barbe, où on a des débats qui durent cinq heures. C'était très surprenant mais je pense qu'il y avait quelque chose de culturel et d'âge tout simplement.

Séance d'entrainement au Lavoir Moderne, QG de Femen France. (Crédit Image : Europe 1)

Séance d'entrainement au Lavoir Moderne, QG de Femen France. (Crédit Image : Europe 1)

K | On peut dire que les entraînements "militaires" des nouvelles recrues étaient aussi une question de culture et d'âge ?

Il y avait un côté très soviétique dans ces entraînements en effet ! Au départ, j'ai pris ça sur le ton de l'humour, je trouvais que c'était hyper second degré et drôle que les médias pensent qu'on agissait comme un camp, qu'on était des soldates, que Femen était une secte. Mais avec le temps, je me suis demandée si c'était vraiment second degré... Quand on devait faire 200 abdos, je trouvais ça ridicule, j'ai arrêté rapidement d'aller aux entrainements, ce qu'on m'a d'ailleurs beaucoup reprochée par la suite.

Je pense que le fond c'était aussi de fédérer le groupe, s'entraîner pour les simulations d'action, ce qui est important. Il fallait s'entraîner c'est sûr pour savoir comment tenir une pancarte, comment crier un slogan, comment se laisser emmener, etc. Mais se marcher sur les abdos, je ne voyais pas l'intérêt. Mais j'ai l'impression que ça plaisait, que les nouvelles recrues se sentaient intégrées et que ça créait un lien. Il y avait quelque chose de très adolescent aussi. On est des copines, on se réunit, on joue à la guerre, on est des warriors.

K | On apprend dans ton livre que parmi ces nouvelles recrues, certaines intégraient le mouvement sans vraiment avoir de convictions féministes très poussées et pour sentir leur égo gonflé en apparaissant dans les médias. 

Surtout au début, Femen n'attirait pas les bonnes personnes ou pour de mauvaises raisons. Il y a eu un revers de la médaille avec la médiatisation du mouvement. Des personnes qui ont des problèmes narcissiques, qui sont en quête de gloire et qui n'ont pas de fonds derrière étaient attirées par Femen.

Pour moi, ce ne serait pas problématique s'il y avait une formation derrière et que l'on t'expliquait tout de suite que Femen ce n'est pas un défilé de mode, ce sont des actions et que l'on fait ça pour ça. Mais souvent on n'a pas eu le temps de le faire, parce que l'action était le lendemain par exemple, ce qui fait que les filles se formaient sur le tas.

"Le côté "on n'est pas féministe" ne me dérange pas du tout. Je considérais que c'était une bonne chose que des personnes qui ne sont pas féministes à la base se posent enfin des questions à ce sujet"

J'ai découvert par exemple avant une action que des filles étaient catho et qu'elles ne voulaient pas qu'on leur écrive "Jésus" sur le torse. C'était un problème, ça voulait dire qu'elles n'avaient pas été mises au courant de ce qu'est Femen. C'est un problème en interne de communication comme on disait tout à l'heure.

K | Femen est considéré comme du néoféminisme. Pourtant, on associe ce terme à des mouvements qui ont plutôt tendance à vouloir inclure les hommes pour qu'ils se sentent tout aussi concernés par l'égalité entre les deux sexes. Est-ce que ce n'est donc pas contradictoire avec le fait qu'on ne voit jamais d'hommes torse nu aux manifestations Femen ?

Ça ne me gêne pas du tout car je trouve cela important que les femmes se réapproprient leur corps et qu'elles décident de se dévêtir. Les hommes ne sont pas dans les actions, mais il y en a plusieurs qui participent aux réunions, pendant longtemps le trésorier était un homme, le secrétaire aussi, ils nous aidaient pour ramasser les vêtements après les actions, il y avait des photographes, des vidéastes, des avocats. Les réunions étaient majoritairement féminines mais il y avait quand même des hommes.

"Je pense que c'est important que les femmes se réapproprient l'espace public"

K | On le dit peu souvent, mais vous avez aussi eu plusieurs soutiens de féministes d'autres associations...

Il y a eu le collectif Oui Oui Oui au sujet de la polémique sur la PMA. On a beaucoup travaillé avec elles, avec des militantes de La Barbe, Osez le féminisme, les Effrontées. Quand j'y étais, c'était compliqué parce que je pense que les féministes installées ici ont vu l'arrivée de Femen comme un mépris de leur travail depuis des années. En plus, Inna a parlé dans les médias de manière désobligeante en disant que c'était des vieilles femmes poussiéreuses, donc forcément ça provoque et je comprends que ça ne plaise pas.

Au début je faisais le lien parce que j'étais déjà dans les réseaux, j'essayais de tempérer. Quand on faisait des Femen party, d'autres féministes venaient. Il y a deux semaines pour les 40 ans de l'IVG, les Femen étaient également conviées à la marche.

"La grosse qualité de Femen c'est d'avoir réussi à ce que les problématiques féministes s'inscrivent dans un quotidien".

On n'avait jamais vu autant d'articles sur le féminisme, même si parfois ils étaient négatifs.

K | D'ailleurs, dans un sondage lancé par le Times, le mot "féminisme" faisait partie des termes à bannir pour 2015, est-ce que tu penses que Femen à contribuer à ce "ras-le-bol" d'une partie de la population dès lors qu'on parle de féminisme ?

De toute façon, tout ce qui est dans un côté frontal braque les gens, donc je pense que Femen ne va convaincre que les gens qui sont déjà convaincus, elles n'arriveront pas à convaincre des masculinistes par exemple. En même temps, je ne suis pas sûre qu'on puisse les convaincre ! C'est un peu comme l'association Act Up à l'époque finalement. Les gens disaient "mais pourquoi ils jettent du sang", ils passaient plus pour des tarés que pour des militants alors que leur but est de lutter contre le SIDA.

Femen lors de la manifestation anti-mariage pour tous organisé par Civitas en novembre 2012. (Crédit Image : AFP)

Femen lors de la manifestation anti-mariage pour tous organisé par Civitas en novembre 2012. (Crédit Image : AFP)

K | Les militantes Femen reçoivent régulièrement des menaces, des insultes ou des coups pendant leurs manifestations, comment tu l'as vécu ? 

C'est à double tranchant. S'il y a autant d'insultes c'est qu'on a touché un problème mais ça dépasse vraiment tout ce que j'aurais pu imaginer, c'est assez flippant, le pire c'était contre les militants de Civitas. Mais je pense aussi qu'il faut faire attention à ne pas tomber dans le côté martyre, je suis une victime. À un moment donné, j'ai eu l'impression que c'était justement un peu trop le cas.

Il y avait un côté galvanisant de toujours en faire plus, de toujours s'en prendre plus dans la gueule pour montrer qu'en face les gens sont très très méchants. Ce n'est pas du tout intéressant d'avoir des activistes en prison, des activistes blessés, etc. Pour moi ça a été malheureusement les dérives.

K | Tu viens de faire appel à ta condamnation pour ton action à la Madeleine où tu as simulé un avortement près de l'autel en brandissant des morceaux de foie de veau sanguinolents pour figurer "le fœtus avorté de Jésus" en décembre 2013. Comment le vis-tu et est-ce qu'avec du recul tu regrettes cette action ? 

Je ne regrette pas du tout car pour moi c'était une action gentille. Quand j'y suis allée, c'était avant Noël, j'ai pris trois pauses, on a pris des photos, c'était un moment où il n'y avait presque personne dans l'église. Après, on est allées boire un café en face, je suis rentrée chez moi et trois semaines après, j'ai été convoquée au commissariat. Je n'ai pas compris car pour moi c'était une action soft, on a fait bien pire, beaucoup plus agressif. C'était pour l'avortement, donc j'assume complètement.

J'ai fait appel à la condamnation de 2000 euros pour préjudice moral et un mois de prison avec sursis pour exhibition sexuelle. Je rencontre actuellement plusieurs députés pour leur parler de mon cas, beaucoup d'élus verts, et du PS, pour voir si on ne peut pas changer la loi. M'accuser d'exhibition sexuelle, c'est n'importe quoi, c'est incroyable de réduire le militantisme à ça, surtout que désormais il y a des mouvements similaires dans le monde. À New York, les femmes peuvent désormais se balader torse nue, le film Free The nipples va sortir, etc.

Pourquoi les Hommen ce ne sont pas des exhibitionnistes ? Pourquoi les intermittents qui accueillent Filipetti à poil sont poursuivis pour trouble à l'ordre public, et non pas pour exhibitionnisme ? Comme le blasphème n'existe pas il fallait bien trouver quelque chose. Non seulement c'est discriminant quant au militantisme mais c'est aussi discriminant par rapport à des hommes qui n'auraient pas été poursuivis. Est-ce que les seins sont un organe sexuel ? Est-ce que les seins des femmes sont plus sexuels que les seins d'un homme ? Ça pose plein de questions.

"Je pense que dans mon cas, il s'agit d'un délit de blasphème déguisé, c'est évident que si je n'avais pas fait ça dans une église mais dans un square, il n'y aurait pas eu autant de problèmes"

Mais c'est un tel bordel de réécrire des lois. En tout cas, si je suis encore condamnée, je vais en Cassation et je finirai peut-être à la Cour européenne des droits de l'homme, mon dernier recours. Je pense que j'aurai gain de cause, mais ça signifie dix ans de procédure, ce sera long mais je suis prête à aller jusqu'au bout.

Eloïse Bouton lors de son action à la Madeleine.

Eloïse Bouton lors de son action à la Madeleine.

K | Tu as quitté Femen désormais mais tu es encore poursuivie pour des actions que tu as fait avec les activistes qui continuent de militer. Est-ce qu'elles te soutiennent ? 

Je ne suis plus trop en contact, elles me soutiennent publiquement par contre. On n'est pas fâchées, c'est juste que les choses ont fait que l'on n'était plus en accord. C'est surtout pour elles que ça doit être bizarre parce que je porte un peu l'avenir du mouvement. Si je suis condamnée, ça veut dire que dès qu'elles vont faire des actions, elles vont risquer des peines de prison, des amendes, ce sera la fin du mouvement. De mon côté, ce sont beaucoup de contraintes et psychologiquement, j'ai l'impression de ne pas en voir le bout.

K | Est-ce que tu peux synthétiser les raisons qui t'ont poussée à quitter le mouvement ?

Je pense que j'en ai eu assez de cette manière de militer, j'avais l'impression que j'avais fait le tour. J'avais fait mon temps chez Femen, j'étais là depuis le début en France, il y avait un côté fatigant, usant. En plus, le mouvement n'allait pas dans le sens que j'aurais imaginé. J'aurais aimé instaurer un lieu de discussions, de débats, faire une librairie féministe, accueillir des gens, etc.

Le fonctionnement interne du mouvement ne me convenait plus. Il y a eu des problèmes de confiance et de paranoïa. On m'a accusée d'être une taupe après tout l'investissement que j'y avais mis. Je ne suis pas l'ennemie, je suis l'alliée. Il y a tellement un climat de crainte et de violence en permanence avec les menaces, que ça rend vraiment parano, donc je leur en veux même pas parce que je comprends.

K | Et qu'est-ce que ça t'a apporté dans tes convictions ?

Je pense que ça m'a fait grandir sur plein de choses, notamment que je n'étais pas faite pour cette forme de militantisme et à mesurer aussi la place que je voulais laisser au militantisme dans ma vie. Ça envahissait ma vie personnelle, mon boulot, mes amis, et ça je sais que je ne le veux plus. Je me suis laissée envahir et ça m'a rappelée qu'il y a plein de moyens différents de militer. J'ai encore cette étiquette qui me colle à la peau alors qu'avant je faisais du féminisme aussi, je suis journaliste.

K | Pourquoi t'as eu besoin d'écrire ce livre, c'était une manière de tourner la page ?

Il y a un aspect un peu thérapeutique c'est sûr ! J'avais envie aussi de clarifier et rétablir des vérités sur Femen. J'en pouvais plus de lire des choses complètement erronées notamment sur le financement du mouvement, je me suis dit c'est fou que les journalistes n'enquêtent pas et que personne ne dément chez Femen.

"J'en avais marre qu'on nous prenne pour des décérébrés qui se foutent à poil pour passer à la télé".

K | Tu le vois comment l'avenir de Femen ?

Je ne sais pas trop quel avenir il y a entre les différents procès. Mais je trouve ça déjà incroyable qu'elles aient réussi à durer aussi longtemps. J'espère qu'elles vont se ressaisir. Le problème c'est qu'il y a eu aussi une lassitude des médias. Au premier rassemblement pour Charlie Hebdo à République par exemple, une Femen a brûlé un Coran, et personne n'en a parlé alors qu'il y avait beaucoup de médias. Ça ne les intéresse plus du tout, c'est le concept du buzz.

Il faudrait peut-être penser à d'autres manières d'organiser les événements, être à d'autres endroits. J'ai l'impression qu'il y a eu de grosses périodes où on avait une seule cible par rapport à l'actualité, le mariage pour tous, l'extrême droite, puis la prostitution. C'est bien de faire une action très forte mais je ne vois pas l'intérêt d'en faire dix pour la même idée alors que de l'actualité sur les femmes, que ce soit en France ou à l'étranger, il y en a tout le temps. Les gens se disent "encore les Femen sur ce sujet-là", comme si elles n'arrivaient pas à se diversifier. Elles devraient revenir au parodique, je trouve que ça a vachement perdu en humour. Peut-être que si elles retrouvaient cette fraîcheur, cette ironie et cette légèreté...