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Instagram n'aime pas les photos de règles

En censurant la photo d'une jeune femme dont le pantalon est tâché de sang menstruel, Instagram a déclenché une polémique justifiée. 

Au XXIe siècle les menstruations féminines continueraient-elles d'être taboues ? Oui, si l'on en croit l'histoire qui est arrivée à la poète féministe Rupi Kaur. La jeune artiste canadienne d'origine indienne, auteur du recueil Milk and Honey, a posté il y a quelques jours une photo d'elle-même sur Instagram, allongée de dos sur son lit, une tâche rouge au niveau de l'entrejambes et sur les draps. Rien de bien choquant donc.

© Rupi Kaur

L'objet de censure / Instagram © Rupi Kaur

Mais le cliché n'a pas vraiment été du goût de la plateforme, qui l'a retiré – à deux reprises – en précisant qu'il enfreignait son règlement communautaire. Si depuis longtemps, et notamment avec son rachat par Facebook, les photos montrant des tétons féminins - ce qui avait d'ailleurs nourrit le mouvement féministe Free The Nipples - et les parties intimes étaient systématiquement bannies, il semblerait que le réseau social ait ici fait un amalgame fâcheux.

Immédiatement après la suppression, la jeune femme a reçu des milliers de messages de soutien, dans lesquels les internautes clamaient leur incompréhension face à cette censure injustifiée et ouvertement qualifiée de misogyne. Car si la plateforme accepte bien de laisser en ligne d'innombrables photos comportant du sang, il semblerait que l'origine de ces tâches rouge lui pose problème.

Le cliché a rapidement fait le tour des réseaux sociaux, posant ouvertement la question du tabou qui entoure encore cet évènement mensuel dans la vie des femmes, appuyant finalement le propos de Rupi Kaur. En effet, la photo fait partie d'un projet qui vise à souligner le rapport de la société aux règles, dans une volonté de les démystifier.

Après la censure, la jeune femme s'est fendue d'un billet sur son blog, dans lequel elle dénonce un acte "misogyne" :

Merci Instagram de me donner la réponse exacte que j'attendais de ce travail critique. Vous avez supprimé la photo d'une femme qui a ses règles, mais dont le corps est entièrement couvert, en disant qu'elle allait à l'encontre de votre règlement communautaire, ce qui est inadmissible. La fille est habillée, la photo est à moi. Elle n'attaque aucun groupe, ce n'est pas un spam.

Pour toutes ces raisons, je vais la remettre en ligne. Je ne vais pas m'excuser pour des gens qui continuent de nourrir l'égo d'une société misogyne, qui accepte des corps en sous-vêtements mais pas une petite fuite de sang, alors que vos pages sont couvertes de photos de femmes dont les corps sont considérés comme des objets [...]. Merci.

Casser un tabou ancestral

Face à l'ampleur du mouvement, Instagram a finalement remis la photo en ligne, avant de présenter des excuses à l'artiste : "Salut Rupi, un membre de notre équipe a accidentellement supprimé un contenu posté sur Instagram. C'était une erreur, et nous en sommes sincèrement désolés. Dès que nous avons compris notre erreur, nous l'avons réintégrée".

Le message d'excuse d'Instagram présenté à Rapi Kaur

Le message d'excuse d'Instagram présenté à Rapi Kaur / Site © Rupi Kaur

Cette affaire démontre bien le tabou qui repose encore sur un évènement naturel, longtemps occulté par la société et même parfois encore considéré comme "honteux" dans certains pays. Le projet de Rupi Kaur s'inscrit dans la lignée de celui de la photographe Marianne Rosenstiehl, qui a exploré le sujet dans sa série The Curse ("La Malédiction"), dans laquelle elle met en scène les cycles menstruels féminins.

"Intriguée depuis mon adolescence par l’invisibilité des règles, je me suis penchée en tant que photographe sur la représentation de ce phénomène physiologique qui participe de la vie intime de la moitié du genre humain", explique l'artiste.

Avant de conclure :

J’aborde paisiblement par la photographie l’observation d’un tabou, de façon frontale ou décalée. L’intimité féminine, la relation amoureuse, la ménopause, la quête éperdue du féminin chez certains transsexuels, le langage (la lexicologie extravagante dont on fait usage dans toutes les langues pour ne pas le dire). Consciente de la difficulté à penser ce sujet pour certains, je ne milite pas pour un passage en force mais plutôt l’espoir d’une réconciliation.

"Cette photo devait vous rendre mal à l'aise"

La jeune femme s'explique également dans un billet posté par le Huffington Post Canada et revient sur la réaction de certains personnes qui l'ont félicitée. Elle a alors compris que le débat était nécessaire et qu'il fallait plus que jamais faire changer les regards sur ce tabou. Pour elle, sa photo "devait [nous] rendre mal à l'aise." 

Elle devait nous servir à combattre un silence tellement fort qu'il a des conséquences réelles, dans un monde réel, comme la marginalisation des femmes dans certaines populations.

Pourquoi avons-nous si peur d'un processus naturel nous permettant de donner la vie ? Pourquoi nous dépêchons-nous de ranger nos tampons quand nous les sortons accidentellement de nos sacs à main ? Pourquoi chuchotons-nous "règles," alors que nous sommes si prompts à crier "salope," "traînée," et "pute"?

Les questions se posent en effet et le débat semble loin d'être terminé au vu des certains réactions du type  : "Je ne publierais pas d'image de mon sperme, alors ne publie pas d'image de tes règles."

Article mis à jour le 3 avril

J'aime bien rigoler à mes propres blagues. Tout ce qui est félin et ciné par ailleurs.