Entretien : "Le plan cul, ce n'est pas que du sexe"

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Après avoir publié des ouvrages tels que L’État en Afrique, L’illusion identitaire, ou encore Le gouvernement du monde, Jean-François Bayart, chercheur au CNRS, s’intéresse à un domaine complètement différent avec son nouvel essai Le plan cul, ethnologie d’une pratique française.

En interrogeant deux jeunes plus ou moins bisexuels, Hector, principalement hétéro et Grégoire, davantage homosexuel, le chercheur s’est rendu compte que cette pratique sexuelle, aujourd'hui démocratisée, en dit beaucoup sur la société française. Interview.

Jean-François Bayart, auteur de l'essai Le plan cul, ethnologie d'une pratique sexuelle (Crédit Image : Anaïs Chatellier)

Konbini | Comment un chercheur spécialiste en politique comparée, notamment en Afrique, se retrouve à écrire un essai sur le plan cul ?

Jean-François Bayart | Je me suis dit que je n’avais jamais travaillé sur ma société et je voulais le faire par le prisme de la globalisation en interrogeant un jeune, plutôt un garçon sur son rapport au corps et à la culture matérielle. Un garçon car inévitablement à partir du moment où on parlait culture du corps, on allait parler sexualité et je me suis dit que ce serait plus facile du point de vue de la sexualité de parler mec à mec.

Lors de mon premier entretien avec Grégoire, je lui ai demandé sur quoi il voulait parler et il m’a dit "je ne sais pas" alors je lui ai dit "on va prendre le plus facile, on va parler de ta sexualité". Il a éclaté de rire. En parlant de masturbation, le sujet de ses plans cul est arrivé, on rentrait dans son intimité sexuelle. C’est une part de la société française et c’est rare d’avoir une personne qui en parle, c’était ethnologiquement intéressant.

Cela illustrait exactement ma problématique de cette multiplicité dont nous sommes composés. Le plan cul est complètement déconnecté et dissimulé. C’est un bel objet. J’ai ensuite voulu parler avec un autre garçon, il y a eu une part de hasard.

"Le plan cul, ce n’est pas un privilège de mec prédateur"

K | Quelle est donc votre définition du plan cul ?

Je trouve que "baiser point barre" est une bonne définition. Par exemple, quand Grégoire ou Hector s’adonnent à un plan cul, c’est qu’ils ont envie de baiser et qu’ils le font. Alors ensuite, les choses sont beaucoup plus compliquées. On se rend compte que ce n’est pas que du sexe, qu’il y a aussi du lien social.

K | Vous avez interviewé seulement deux hommes, on peut dire que votre échantillon de recherche n’est pas vraiment représentatif de la population française…

Je l’assume, le bouquin n’a aucune représentativité. Ce qui m’a intéressé c’est de prendre un cas relativement banal, même si non représentatif de la masculinité en France. Le désir homosexuel est quand même assez courant, au moins à un certain moment de la vie des hommes, même s’ils n’aiment pas en parler. La proximité des cas montre l’extraordinaire hétérogénéité de la société française.

Justin Timberlake et Mila Kunis dans Sexe entre amis - 2011 (Crédit Image : Castle Rock Entertainment)

Vous prenez deux jeunes qui ont le même âge, le même profil sociologique, des pratiques sexuelles qui sont relativement proches. Mais ils ont des plans cul complètement différents. Grégoire est plus dans la recherche du sentiment alors qu’Hector n’est pas du tout à la recherche de l’âme sœur à travers ses plans cul. C’est le plan vidange. Pour montrer l’hétérogénéité de la société française c’était un bon choix il me semble que de prendre deux personnes aussi proches.

K | Est-ce que vous pensez que la vision des femmes par rapport aux plans cul est différente de celle des hommes ?

Je n’en sais rien, il faudrait leur demander. Peut-être que j’écrirais un jour "Le plan cul, le retour" ! Les partenaires de Hector font aussi des plans cul, ce n’est pas un privilège de mec prédateur. Si vraiment il y a un domaine où il n’y a pas de normes, c’est bien la sexualité.

Personne ne pense exactement pareil le plan cul. Il y a vraiment une intimité, un jardin secret. Les gens ne gardent pas le même rapport à la sexualité toute leur vie non plus. Le champ de la sexualité est d’une très grande liberté et inventivité.

"Internet donne de nouvelles armes à l’amour et à l’entreprise sexuelle"

K | Avant le début des années 2000, pratiquement aucune étude n’était réalisée sur le plan cul, et on n’en parlait presque pas. Comment vous l'expliquez ?

Tout d'abord, il y en avait. Si vous lisez les correspondances entre André Gide et Henri Ghéon, au XIXème siècle, elles portaient sur leurs plans cul. Ils chassaient ensemble de jeunes garçons sur les Grands boulevards. Comme à l’époque il n’y avait pas Internet ni le téléphone, il y avait quatre ou huit distributions de courrier dans la journée. Donc à 10 heures du matin, Gide commençait à écrire à Ghéon pour lui raconter sa soirée, à midi il avait une réponse de Ghéon, en début d’après-midi, ils prévoyaient leurs plans cul du soir, etc. La poste fonctionnait comme aujourd’hui Internet.

Ce qui a changé, ce sont les modalités. Évidemment qu’avec les SMS, les mails, les applications, les photos, il y a eu un vrai changement, mais en tant que tel, je ne pense pas que le plan cul soit une invention du début du XXIe, mais ça s’est démocratisé. Avant, du fait de l’apesanteur du contrôle social et pour toute une série de raisons, on en parlait moins.

K | Internet a donc permis de démocratiser le plan cul...

Je crois qu’Internet donne de nouvelles armes à l’amour et à l’entreprise sexuelle. Et les nouvelles technologies décuplent les relations sociales car c’est beaucoup plus facile de rencontrer des personnes. Pour quelqu’un de ma génération, le plan cul était disqualifié, on portait un regard non plaisant sur cela.

"Sa machine désirante est une Ferrari, mais la Deux chevaux est tout aussi honorable"

K | Vous parlez de votre génération, vous les voyez comment les plans cul chez les quinquagénaires ? Sont-ils répandus ?

Il y en a également c’est sûr. Par exemple, une chose est assez frappante sur les annonces gay des sites de rencontres, certains jeunes souhaitent avoir des plans cul avec des hommes mûrs, même si c’est plus souvent le contraire qui se passe.

Chandler dans Friends, au lit (Crédit Image : NBC)

Par contre, les quadragénaires ou quinquagénaires vont en parler de manière plus éludée, en parlant de sites de rencontre. Meetic, c’est un peu ce qu’était le Chasseur Français [un ancêtre des site de rencontre, ndlr] avec ses annonces matrimoniales, mais on savait très bien que derrière, il y avait des annonces sexuelles. Je pense que des gens de ma génération parleront de sites de rencontre, de compagnonnages plus que de plans culs.

K | Vous pensez donc que les jeunes générations sont plus à l’aise pour en parler ?

Oui clairement. Il y a une chose qui m’a frappé, c’est la facilité avec laquelle les annonceurs disent par exemple, "je n’ai aucune expérience sexuelle", ou aucune expérience de telle ou telle pratique. C’est certainement une maturité sexuelle plus grande que des personnes de ma génération où les mecs n’aimaient pas dire qu’ils n’étaient pas experts.

C’était un moyen d’afficher une performance sexuelle beaucoup plus grande que l’on avait dans la réalité. Aujourd’hui, peut être grâce à l’anonymat du plan cul, on assume beaucoup plus. Des tas de choses ont changé mais ce qui est certain c’est qu’il n’y a pas un seul modèle.

"Au CDD dans l’emploi correspondent des CDD dans le domaine sexuel"

K | Est-ce qu’il n’y a pas le fait qu’à 20 ans, on a envie de découvrir sexuellement, de "profiter" alors qu’à partir d’un certain âge, on est plus dans la retenue du fait d'une pression familiale ou sociale par exemple ?

C’est ce que dit très bien Hector, "j’en profite à fond, mais je sais que je pourrai pas toujours le faire". Je pense aussi que la libido change avec l’âge, il y a un plus grand appétit sexuel quand on est jeune que lorsqu’on est vieux. Il n’y a pas non plus de règles, et même à 20 ans tout le monde n’a pas les mêmes envies sexuelles.

Si vous prenez un type comme Hector, il fera volontiers l’amour plusieurs fois par jour, il le dit, "sa machine désirante est une Ferrari". Mais la Deux chevaux est tout aussi honorable. Il y a des gens qui préfèrent la Deux chevaux à la Ferrari. Je crois qu’il faut bien voir que les modèles de sexualité sont construits très idéologiquement. Il y a aussi des études sur les trentenaires, qui sont des gens qui travaillent énormément et pensent moins à leur sexualité. Il y aurait une sorte de génération qui aurait une sexualité déprimée.

K | Il y a également un phénomène de personnes qui ont des plans cul, mais qui considèrent quand même que la relation doit être exclusive. Est-ce qu’aujourd’hui on peut dire qu’il y a une peur de s’engager dans une relation ?

Il est possible que le plan cul soit une conduite de fuite, soit par rapport à l’institution du mariage, soit par rapport aux exigences de la vie en couple. Comme le dit Hector, "moi je suis la génération du divorce, je ne peux pas croire que je passerai ma vie avec le même garçon". Le mariage à vie est quelque chose de carrément non crédible pour lui, alors qu’il a lui même envie de fonder une famille.

Natalie Portman et Ashton Kutcher - 2011 (Crédit Image : Handsomecharlie Films, Paramount Pictures)

De la même manière que vous faites partie de la génération des familles recomposées, vous êtes vraiment la génération de la précarité. Est-ce que finalement au CDD dans l’emploi, ne correspondent pas des CDD dans le domaine sexuel, dont le plan cul est la manifestation de cela. Est-ce que votre génération de précaires, n’est-elle pas finalement une génération de précaires sexuels ? Ce sont des interrogations qui se posent même si les choses sont plus compliquées.

K | Dans le dernier chapitre de votre livre vous parlez du rapport entre la politique et le plan cul, est-ce que vous pouvez en dire davantage ?

Dans le domaine de la sexualité, on vit dans une schizophrénie totale. Vous avez une parole publique complètement déconnectée des pratiques réelles des gens. Dans le domaine des narcotiques c’est pareil, on a une politique contre les drogues très répressive alors qu’on est aussi un pays en Europe où il y en a le plus. On continue à mettre en œuvre cette politique qui est complètement vaine, alors que certains politiques prennent eux-mêmes de la coke…

À partir du plan cul, on montre que les gens gardent une autonomie. Je ne dis pas que les gens ne vont pas voter parce que les politiques ne parlent pas de plan cul, mais il y a quand même ce phénomène de distanciation par rapport aux institutions.