Allongés sur la plage pour Aylan, l'hommage qui dérange

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Une trentaine de Marocains se sont allongés dans la position d'Aylan Kurdi afin de rendre hommage au jeune Syrien décédé la semaine dernière. Mais leur happening n'est pas du goût de tous.

Qu'on l'accepte ou non, la photo du corps d'Aylan Kurdi est devenue l'instantané le plus bouleversant des drames de l'immigration en Méditerranée. Afin de rendre hommage au jeune garçon, mais aussi pour crier leur colère face aux tragédies presque quotidiennes qui surviennent en mer, quelque trente personnes se sont allongées lundi, la joue contre la plage de Rabat au Maroc.

Même position inerte, t-shirt rouge et parfois bermuda bleu, les participants ont poussé la ressemblance jusqu'à clore leurs yeux et rester immobiles une vingtaine de minutes tête contre le sable, comme l'a constaté un journaliste de l'AFP, relayé par Libération. Ils ont éveillé la curiosité d'une centaine de passants qui les ont ovationnés à l'issue de leur action.

À lire -> Pourquoi il nous fallait diffuser l'image de l'enfant syrien

À l'agence de presse, l'actrice marocaine Latifa Ahrar, co-instigatrice du rassemblement, expliquait les raisons de sa venue : "J’ai mal pour cette humanité et je me dis qu’en tant qu’artiste mon devoir est de réagir et de venir ici avec mes collègues pour dire qu’un petit geste peut valoir beaucoup".

Une vidéo de cette manifestation filmée par l'AFP est à voir ci-dessous :

Rachid el-Belghiti, un journaliste qui participait à l’opération, raconte son inquiétude quant au mur naturel qui s'élève entre Europe et Afrique :

Nous sommes là pour dire que la Méditerranée doit rester un espace de partage et d’échanges et non pas une barrière [qui se dresse] devant ceux qui sont victimes des dictatures, des guerres civiles et du terrorisme.

Pour rappel, depuis le début de l’année, 366 402 personnes sont arrivées en Europe par la Méditerranée, selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR). 2 800 sont mortes ou portées disparues.

"De très mauvais goût" ?

Mais si l'image d'un enfant mort avait déjà beaucoup fait parler la semaine dernière, dans l'opinion et au sein même des rédactions, tout le monde n'accueille pas cet hommage avec plaisir. En France, Libération titre "À Rabat, le drôle d'hommage au petit Aylan", dénonçant une idée "de très mauvais goût" dans un papier non signé. Dans la presse toujours mais de l'autre côté de la Méditerranée, le magazine marocain 360.ma parle d'une "action controversée" et tempère :

Quelque chose dérange dans cette initiative que d'aucuns ont estimée impudique et ont même été jusqu'à qualifier de honteuse. Initiative qui ressemble pourtant à nombre de manifestations telles qu'on en voit en Europe et qui part, sans doute aucun, d'un bon sentiment.

Sur Twitter, l'action choc de ces Marocains solidaires déchaîne les passions. Si certains applaudissent l'hommage, d'autres rejoignent l'avis des journalistes de Libé :

La semaine dernière, d'autres hommages n'avaient pourtant pas offusqué l'opinion : très vite, des illustrateurs du monde entier s'emparaient de leurs crayons pour dessiner la peine que leur infligeait la mort de cet enfant.

De son côté, le comédien Alex Lutz lançait un mouvement de don parmi les artistes français. Les signataires (parmi lesquels les Daft Punk, Line Renaud, Matthieu Chédid...) s'engagent à offrir "un cachet solidaire à l’une des associations qui intervient dans les pays d’origine ou dans les pays d’accueil pour aider les réfugiés". Et Lutz l'affirme : "il y a urgence".

À Gaza, un souvenir douloureux

Lundi, ce happening à Rabat n'était pas le seul à avoir lieu pour que la mémoire d'Aylan s'imprime encore un peu plus dans l'inconscient collectif : sur une autre plage méditerranéenne, à Gaza, des habitants ont construit une statue de sable géante reproduisant l’image du corps d’Aylan – poussant le détail jusqu'à reproduire son bermuda bleu et son t-shirt rouge. C'était non loin de là que quatre enfants périssaient fauchés par une roquette israélienne alors qu'ils jouaient au foot, à l'été 2014.

Que l'opinion les juge plutôt justes ou maladroites, les initiatives de ce genre ne sont sans doute pas les dernières. L'image de notre impuissance face au décès d'un enfant réfugié de la guerre dans son pays n'a pas fini de heurter notre petit confort occidental.