Des genres musicaux improbables : le krishnacore

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Chaque semaine, Konbini dresse le portrait d’un genre musical improbable. Aujourd’hui, mantras védiques et moshpits furieux : à la découverte du krishnacore.

krishnacore

Shelter : c’est pas parce qu’on prie un dieu hindou qu’on est non-violent.

La première fois que j’ai goûté le camembert avec de la pomme, c’était par curiosité. J’étais absolument certain avant même de croquer dans ce curieux mélange que le fromage et le fruit n’avaient aucune chance de s’accorder. Évidemment, j’étais dans l’erreur la plus totale. Camambert-pomme est un mélange curieux, certes, mais délicieux. (Autre chose que les frites trempées dans la Danette, ceci dit). Ici, nous allons nous intéresser à l’un de ces bizarres mélanges qui font de l’humanité une espèce aussi étrange : le hardcore new-yorkais et la secte Hare Krishna. Passez un marcel, ça va mosher sévère.

Un peu d’Histoire védique

Krishna est l’un des dieux les plus importants de la religion hindoue. Il est mentionné pour la première fois dans le Rig-Véda, une collection d’hymnes sacrés de l’Inde antique. C’est l’un des plus anciens textes de la culture indo-européenne : les philosophes, indologues et autres linguistes le datent entre 1 500 et 900 avant Jésus-Christ.

Pour les hindous, ce dieu est aussi est une figure liée à l’amour universel. C’est pourquoi son message a très bien pris dès les années passe-le-oinj soixante en Occident. Dans les sixties, le fameux mantra “Hare Krishna”, ou plutôt “Maha Mantra” est popularisé par A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada et sa Société Internationale pour la Conscience Krishna. Aussi connue sous le nom de secte des “Hare Krishnas”. Laissez-vous plutôt imprégner.

Mantra Hare Krishna

Un peu d’Histoire straight-edge

Une petite vingtaine d’années après la défonce générale, il ne reste plus grand-chose de l’hédonisme fleuri de la côte californienne. Remontons maintenant aux sources du mouvement punk hardcore né à l’aube des années 80. Très vite, le punk hardcore se dévoie. Les punks, ces personnages pas toujours adaptés socialement, ont alors pour habitude de se battre, de manger gras, de fumer des clopes, de se camer et de coucher avec à peu près n’importe qui. Et je ne vous parle pas de leur hygiène capillaire.

D’où l’arrivée du mouvement straight-edge. Ce sous-genre du punk hardcore émerge à New York au début des années 80 avec un nouveau principe : prendre le contre-pied du way of life autodestructeur de ses aînés. À se dégager des excès en tous genres et du nihilisme des punks originels. À devenir des gens meilleurs, finalement.

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La croix tatouée sur la main était le signe distinctif des premiers straight-edge.

Pas de drogue, pas de sexe, pas de viande

Ils sont végétariens, voire végétaliens et ne suivent aucune prescription de médicaments. Sexe sans lendemain, consommation d’alcool, de tabac, de café ou de toute autre drogue sont proscrits pour ces hommes et ces femmes, parfois très jeunes. Ces punks conscients sont alors les premiers à souhaiter s’élever intellectuellement. Toujours francs et directs dans leurs paroles, les coreux de Minor Threat, Washington D.C., le déclaraient tel un manifeste dans la chanson “Out Of Step” : “I don’t smoke, Don’t drink, Don’t fuck, At least I can fucking think”. Period.

Minor Threat – “Out Of Step”

Cette prise de conscience collective pour une certaine frange du hardcore est un terreau riche pour l’élévation spirituelle. C’est le moment pour Ray Cappo, alors chanteur du groupe Youth Of Today, d’intervenir. Vers la fin des années 80, celui-ci se tourne vers la conscience Krishna, élaborant de plus en plus ses paroles en fonction de son nouveau culte. Celui-ci est initié avec ses comparses  John Joseph et Harley Flanagan dès le milieu des années 80.

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Cro-Mags dans les 80′s, t-shirts de groupes et spiritualité védique.

À cette période, un punk du nom de Larry Puglisi s’installe dans le nord du New Jersey, non loin de New York. Punk mais dévot Hare Krishna, Puglisi ouvre sa maison aux autres adeptes de la spiritualité védique, dont John Joseph et Harley Flanagan. Il récolte et donne vêtements aux pauvres, tient une soupe populaire mais organise aussi des concerts pour les skinheads et les punks du Lower East Side. Bref, il éveille sa scène locale à la spiritualité.

Après la séparation de Cro-Mags, Ray Cappo forme Shelter, un nouveau combo dans lequel il aborde toujours les thématiques du hardcore… mais de manière plus spirituelle, définitivement Krishna. Un exemple ci-dessous avec la chanson éponyme de Shelter.

Shelter – “Shelter”

Pour Ray Cappo et son groupe, croire en Krishna était une évidence après avoir été straight-edge. De nombreux straight-edge les ont d’ailleurs suivis au fur et à mesure que le groupe sortait des disques et tournait dans le monde entier.

Aussi, il est apparu naturel à beaucoup d’entre eux, après s’être refusé à de nombreux “plaisirs de la chair”, de se conformer aux 4 principes des védas : ne pas manger de viande, ne pas s’intoxiquer, ne pas avoir de relation sexuelle sans amour et ne pas jouer de l’argent. Ces coreux, tout tatoués et rasés qu’ils étaient, trouvent bonheur et satisfaction dans ces pratiques spirituelles que sont la méditation et d’autres rituels religieux. Mais il ne faut pas les chercher pour autant.

Une vie de guerrier

Au début des années 80, John Joseph McGowan est le fan numéro 1 des Bad Brains, un groupe de hardcore rastafariste – et donc porté sur la ganja. Il est même leur roadie pendant de nombreuses années. Mais lorsqu’il rencontre des dévots Hare Krishna, il trouve une alternative drug free à sa quête spirituelle. Alors qu’il fonde Cro-Mags, il est déjà converti. Pour autant, Cro-Mags restent de dangereux skinheads. “Ce n’est pas comme si nous montions sur scène psalmodiant dans nos toges”, déclare John Joseph.

“C’était un assaut permanent. Même dans la philosophie védique, il y a différentes catégories de personnes. Tout le monde n’est pas fait pour être un moine et vivre dans un temple. Les kshatriyas mènent une vie de guerriers. Je psalmodiais et méditais avant de monter sur scène afin de rentrer dans une mentalité de guerrier mental. Nous ne faisions pas la promotion de la violence, mais parfois quelque chose arrivait”.

Il suffit d’écouter la chanson éponyme d’Age Of Quarrel, leur album fondateur, pour se rendre compte que ces coreux-là – par ailleurs adeptes et pratiquants du jiu-jitsu brésilien – ne rigolaient pas.

Cro-Mags – Age Of Quarrel

Dans les années 90, c’est tout un réseau qui est alimenté par des groupes de krishnacore comme Shelter et 108, eux-mêmes résidants dans leur temple Krishna local. Brooklyn, Philadelphie et Washington D.C. deviennent de hauts lieux de cette nouvelle vague excitante pour de nombreux adeptes du hardcore.

Paradoxe

Si le krishnacore plaît, c’est pour son chemin de retour au source. Qu’il s’éloigne radicalement des travers dans lesquels le punk et le hardcore se sont conduits tout seuls. Et c’est là tout le paradoxe : le hardcore de la côte est américaine s’est trouvé une nouvelle jeunesse dans la religion. Alors qu’originellement, il s’agit d’un style de musique pratiqué et écouté par de fervents athées, volontiers versés dans l’autodestruction et le nihilisme.

En fait, c’est assez simple : ces dévots de la discipline Krishna voulaient le bien pour eux, pour leur scène locale et pour le monde en général. Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, c’est sur eux-mêmes qu’ils ont concentré leurs efforts, cherchant la vérité à travers la spiritualité Krishna. Aujourd’hui, si la vague krishnacore a quasi-totalement disparu, la quête de conscience de ses instigateurs a durablement marqué le hardcore en général en l’armant de principes de vie jugés respectables.

Finalement, plus que prier un dieu ou un autre, c’est ce qui compte.

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Affreux vilain metalhead incurable, aussi rédac' chef du webzine Hear Me Lucifer.

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