Rencontre avec les fondatrices du premier festival israélo-palestinien de France

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Le temps d'un week-end, Pèlerinage en décalage rassemble des artistes palestiniens et israéliens à Paris. Rencontre avec les créatrices du premier festival culturel israélo-palestinien en France.

Lorsqu'on mentionne dans une même phrase Israël et Palestine, c'est habituellement pour faire un état des lieux de ce conflit sans fin, de cette guerre complexe entre deux territoires, et beaucoup plus rarement pour discuter des talents artistiques dont ils regorgent.

C'est pourtant cela qui a motivé Inès Weill-Rochant et Kenza Aloui, alors fraîchement diplômées de Sciences Po Paris, à créer l'année dernière le premier festival culturel israélo-palestinien en France. Une manière de faire voyager les participants le temps d'un week-end et de présenter sous un autre jour les relations entre ces deux territoires – auxquels elles sont toutes les deux liées de manière personnelle.

Kenza Aloui et Inès Weill-Rochant, fondatrices du festival Pèlerinage en décalage

À l'origine du festival : deux filles en décalage

Arrivée à l'âge d'un an à Jérusalem, Inès y passe toute son enfance et adolescence, jusqu'à obtenir son bac dans la ville sainte. "J'ai grandi là-bas, cette ville fait partie de moi. Je vivais du côté israélien, mais mes amis au lycée français étaient majoritairement palestiniens", raconte-t-elle. Juive mais pas pratiquante, Inès s'est toujours considérée comme une française de Jérusalem, ce qui lui a notamment permis de rester en dehors de certains conflits. Attachée à cette ville particulière où sentiments nationaux israéliens et palestiniens cohabitent, elle décide d'intégrer le cursus délocalisé "Moyen-Orient Méditerranée" de Sciences Po à Menton.

C'est là-bas qu'elle rencontre Kenza, née au Maroc. Le bagage théorique des cours en tête, cette dernière décide de voir par elle-même ce qui se passe réellement en Israël en choisissant Tel-Aviv comme lieu d'étude pour son année de mobilité, destination peu banale pour une jeune fille de 20 ans. "C'était très intense, je suis partie en extraterrestre, je ne connaissais personne là-bas. Je me suis rapidement acclimatée et j'ai beaucoup aimé découvrir cette culture même si je suis revenue assez perturbée. Et après avoir digéré tout ça, j'ai eu envie de faire quelque chose en rapport avec Israël et Palestine", se remémore-t-elle.

Lorsque le projet commence à vraiment mûrir dans leur tête, cela fait près d'un an qu'Inès travaille dans une fondation qui organise des sommets pour les villes, tandis que Kenza vient tout juste d'être diplômée. En vacances au Maroc chez Kenza, la question fatidique – "Qu'est-ce que je vais faire et surtout qu'est-ce que j'ai envie de faire de ma vie ?" – se pose forcément.

On s'est dit : "Si on veut monter notre projet, c'est maintenant ou jamais, après on aura trop de contraintes et on ne pourra peut être plus le faire !" Pour être allées à beaucoup d'évènements, on s'est rendu compte que la plupart du temps, ils étaient exclusivement palestiniens ou israéliens et qu'il n'existait pas de festival culturel israélo-palestinien. Alors en septembre on a tout posé sur le papier et de fil en aiguille on a trouvé la salle, puis les artistes, le financement, etc.

Avec 6 000 euros récoltés grâce à une campagne de crowdfunding pour assurer un festival indépendant, Pèlerinage en décalage peut enfin voir le jour neuf mois plus tard. Un nom parfois critiqué, mais qui garde tout son sens pour les deux jeunes femmes :

Avec le mot pèlerinage, il y a cette idée de la terre sainte, une dénomination qui désigne aussi bien Israël que la Palestine. Il y a l'idée d'un voyage également, mais un voyage spécial, unique, qui perturbe et qui ne laisse pas indifférent, d'où le choix de "décalage". C'était aussi une manière d'atténuer l'aspect religieux du pèlerinage, pour dire que c'est un pèlerinage artistique, une rencontre humaine. Il s'agit bien d'un voyage culturel et non cultuel !

Une première édition à la hauteur des espérances

"C'est un événement très casse-gueule, on en était bien conscientes, avoue Kenza. Il fallait faire quelque chose de parfait en termes de logistique et en plus de ça, quelque chose qui ne soit pas un événement de propagande pour dire : « Tout va bien ». On n'a jamais eu la prétention de créer un festival pour « faire la paix ». Ce n'est pas un événement Bisounours !"

Convaincues que le projet peut vraiment marcher, et ce malgré l'inquiétude de certains de leurs proches, les deux acolytes commencent à contacter des artistes israéliens et palestiniens qu'elles apprécient. Leur seule condition : ils doivent être indépendants, ne dépendre d'aucune entité et reconnaître l'existence de l'autre, "ce qui est déjà énorme", rappelle Kenza. "Au départ, ils étaient très intrigués par notre projet. Certains ont aussi refusé parce qu'ils avaient peur des représailles sur place, qu'on dise à un groupe palestinien : « Comment t'as pu participer à un événement avec des israéliens ? »", poursuit Inès. 

Avec une programmation mêlant aussi bien théâtre, musique, débat, expositions que projections, le duo s'amuse à laisser planer le doute sur l'origine des artistes. "Dans le programme, on ne précise pas qui est quoi parce que ce n'est pas une rencontre aux Nations Unies. Les activités s'enchaînent sans que l'on dise si l'artiste est israélien ou palestinien. D'ailleurs c'est assez marrant, la plupart du temps les gens se trompent", raconte Kenza.

Si la première édition du festival s'est déroulée comme prévu, soutenue par un public réceptif, le meilleur souvenir qu'Inès retiendra de cette expérience unique, c'est de voir les artistes israéliens et palestiniens échanger des musiciens en fonction des besoins, d'assister à cette scène où le rappeur palestinien Saz prête son batteur au groupe israélien Boogie Balagan. 

Pendant la projection du documentaire Dancing in Jaffa lors de la première édition de Pèlerinage en décalage, avec la photo "Face 2 Face" de JR en arrière plan.

Une deuxième édition toujours indépendante et gratuite

Fort de son succès, Pèlerinage en décalage est de retour pour une deuxième édition qui se déroulera cette fois-ci les 13 et 14 juin à la Bellevilloise, une salle qui leur "a fait confiance depuis le début". Toujours financé grâce à une campagne de crowdfunding, le festival a cette année demandé une subvention de la ville de Paris, mais aussi reçu des dons individuels de personnes soucieuses de participer au projet tout en gardant leur anonymat. Inès et Kenza ont carrément dû refuser un don conséquent de quelqu'un de "très important ".

"En soit, ça n'aurait pas posé problème, explique Inès, mais on ne pouvait pas risquer que des artistes nous disent non à cause de ce don, c'est vraiment essentiel pour nous de garder notre indépendance. Derrière le choix des artistes, il y a seulement nous deux !". Preuve que leur première édition a commencé à s'attribuer une petite notoriété dans le milieu, elles n'ont cette année, contrairement à la première édition, pas eu de "non" catégorique de la part d'artistes qu'elles ont contactés, et ce malgré les récents événements à Gaza. 

Gal Maestro et Neta Elkayam, pendant le festival Pèlerinage en décalage.

"Entre artistes israéliens et palestiniens, c'est un tout petit monde, souligne Kenza. Tout le monde se connaît, ce qui est à la fois cool parce que certains artistes acceptent après avoir entendu parler de nous de manière positive, mais qui peut aussi être dangereux si on parle de nous en mal !"D'ailleurs, la vie de ces artistes là-bas n'est pas toute rose. "Le gouvernement ne donne pas grand-chose", poursuit la jeune femme, avant d'ajouter :

Les artistes sont donc par définition précaires, beaucoup plus en position d'être contestataires puisque par exemple, ils n'ont pas de régime d'intermittent du spectacle. Ils doivent cumuler plusieurs jobs, etc. Certains ont même quitté leur pays d'origine pour venir vivre en France ou ailleurs en Europe.

Parmi les artistes invités à Pèlerinage en décalage cette année, on aura l'occasion de découvrir la slammeuse Farah Chamma mais aussi d'assister au défilé de mode de Sasha Nassar qui présentera sa nouvelle collection de robes traditionnelles palestiniennes remasterisées, ou encore de visionner des documentaires comme This Is My Land de Tamara Erde, d'apprécier deux expos photos, etc.

Avec tous ces artistes d'origine et de parcours différents, Pèlerinage en décalage est aussi une manière de rappeler que "l'art permet de parler de choses très sérieuses et différemment des médias et des politiques qui traitent souvent le problème à chaud. À travers l'art, on peut plus voir le problème depuis sa racine et aussi penser aux solutions", assure Inès. Un festival qu'elles considèrent donc comme une expérience "sociale, humaine et artistique de 48 heures" et que les deux jeunes femmes comptent bien réitérer les années futures. Et, qui sait, peut-être faire émigrer ce pèlerinage atypique vers d'autres villes.  

Pour en savoir plus sur Pèlerinage en décalage et sur le programme de cette année, rendez-vous sur la page Facebook du festival.

(Crédit images : Pèlerinage en décalage)