Le travail de la photojournaliste Camille Lepage, disparue en République centrafricaine

Camille Lepage, photojournaliste précoce, a été retrouvée morte en République centrafricaine, alors qu'elle faisait son travail. Konbini revient sur son parcours pour lui rendre hommage.

Cliché pris le 6 octobre 2013 au stade Bonga Bonga de Bangui (Crédits image : Sylvain Chrkaoui/AP)

Camille Lepage, le 6 octobre 2013 au stade Bonga Bonga de Bangui (Crédits image : Sylvain Chrkaoui/AP)

Ce mardi 13 mai, on apprenait la disparition d'une journaliste. En reportage à des milliers des kilomètres de Paris, dans la République centrafricaine, Camille Lepage, 26 ans, a été retrouvée morte dans une voiture par des soldats, alors qu'ils contrôlaient un véhicule à quelques encablures de la ville de Bouar.

Son décès n'a pas encore été élucidé et fera l'objet d'une enquête, même si François Hollande, dans une déclaration, croit savoir qu'elle est "sans doute tombée dans un guet-apens". Dans la foulée, les journalistes qui l'ont côtoyée sur le terrain lui ont rendu hommage.

Nicolas Kulish, du New York Time, écrit sur son blog :

J'ai rencontré Camille Lepage lors de mon premier voyage dans le sud du Soudan l'été dernier. Une jeune française enjouée qui travaillait dans les rues sales de Djouba à l'arrière d'un vieux scooter. Elle espérait travailler avec moi pour illustrer un article que je devais couvrir.

Camille ne se laissait pas décourager et avait commencé à me faire part d'idées d'histoires immédiatement. Avant même de m'en rendre compte, j'étais déjà à ses côtés en train de couvrir un défilé de mode à Djouba [à voir sur son site, ndlr]. Un sujet lumineux et coloré pour un pays qui n'est pas connu pour l'être [...].

Camille était aussi à l'aise avec les civils qu'avec les soldats lorsqu'elle les photographiait. [Elle] était optimiste, généreuse, bosseuse et acharnée.

Septembre 2013 : Camille Lepage débarque en Centrafique, soit trois mois avant l'opération militaire Sangaris. À l'époque, très peu de journalistes sont sur place. Sur son Instagram, elle poste une image de la rivière Oubangui :

Quand on jette un coup d'oeil à son compte, sur lequel elle proposait quelques instantanés de sa vie de freelance entre New York, l'exposition Visa à Perpignan et ses reportages en Afrique, on remarque que sa dernière photo est plongée dans le brouillard. Sur une route, des soldats.

En commentaire, elle contextualise son périple et la centaine de kilomètres qu'elle vient de parcourir.

Le Soudan du Sud, principal sujet de Camille Lepage

Mais ce n'était pas la première fois qu'elle foulait le sol de l'Afrique. Un an plus tôt, en juillet 2012, elle était déjà au Soudan du Sud, pays né le 9 janvier 2011 suite à la sécession de la République du Soudan. Un référendum d'autodermination l'avait décidé.

Pour son projet photographique You Will Forget Me, elle racontait :

You will forget me essaie d'illustrer les changements des Noubas [les différentes populations africaines au Sud du Soudan, dans la région de Kordofan du Sud, ndlr]. La paix, la stabilité et le bonheur qui sont essentiels aux habitants ont disparu et maintenant leur vie quotidienne est un combat sans fin pour survivre - que ce soit pour aller trouver à manger ou des armes.

"Nader, 19 ans,  se repose dans une grotte des montagne, avant de partir sur la ligne de front de Meitan. Les rebelles du SPLA-N dorment dehors, sur des couvertures épaisses qu'ils emportent avec eux partout. Le fait de dormir dehors les met à risque de contracter le paludisme ou d'être piqué par des insectes, des scorpions ou même des serpents" (Crédit Image : Camille Lepage)

"Nader, 19 ans, se repose dans une grotte des montagne, avant de partir sur la ligne de front de Meitan. Les rebelles du SPLA-N dorment dehors, sur des couvertures épaisses qu'ils emportent avec eux partout. Le fait de dormir dehors les met à risque de contracter le paludisme ou d'être piqué par des insectes, des scorpions ou même des serpents" (Crédit Image : Camille Lepage)

Le Grand Reporter de Mediapart Thomas Cantaloube se souvient :

Si elle n’avait pas été une excellente photographe, elle n’aurait pas tenu aussi longtemps et n’aurait pas vendu ses photos au Parisien, au Monde, à Time, au Sunday Times, etc. Mais ce qui la distinguait dans cet univers cruel qui ne ressemble plus en rien à l’ère glorieuse du photojournalisme des années 1960-1980, c’était son investissement.

Camille avait décidé de s’installer à Djouba, la capitale du dernier État créé dans le monde, le Soudan du Sud. Elle y vivait depuis juillet 2012 et elle était tombée amoureuse de ce pays difficile et rude pour les journalistes.

Sur place, Camille Lepage illustre aussi la schizophrénie du pays, dans une série intitulée Vanishing Youth qu'elle réalise en deux parties. Elle reste trois jours à l'hôpital de Bor, photographiant des victimes d'attaques aux côtés d'autres blessés, ceux qui avaient tenté de les tuer. Une proximité qu'elle capture à l'aide de portraits froids, dans un noir et blanc brut.

L'une de ses dernières images, téléchargée sur son compte Instagram il y a deux semaines, représente bien son oeuvre de photojournaliste : proche des gens et colorée afin de ne pas donner qu'une vision terne et pessimiste de l'Afrique.

Journaliste culture depuis 1956. Musique, cinéma et un peu de photographie.