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Amélie Lallemand : rencontre entre le porno et la couture

Amélie Lallemand a réalisé une gamme de t-shirts bien particuliers, ornés d'une capture d'écran de vidéo pornographique et de broderies en guise de chastes cache-sexes. Il fallait tout de même qu'on en sache un peu plus.

Amélie peut être fière de son boulot (Crédit image : Théo Chapuis)

Lorsqu'on a rencontré Amélie Lallemand au Pitchfork Festival 2013, elle faisait figure d'Ovni parmi les exposants. Au milieu des stands de nail art, de coiffure, de marques de fringues ("à la fois street et pointu, tu vois"), on découvrait les créations osées de cette jeune artiste. Des t-shirts et des tote bags frappés d'une capture d'écran de vidéo pornographique... sur laquelle les organes génitaux étaient cachés par des broderies finement exécutées au crochet. Elle appelle d'ailleurs ces dernières ses "petites fleurs".

Une rencontre ultérieure avec la jeune artiste s'imposait. C'est dans sa propre chambre qu'elle nous accueille, là où elle travaille. Sans doute l'habitude de travailler seule : quelques années d'études de mathématiques l'auront convaincu qu'elle n'était pas faite pour cela et qu'oeuvre chez soi, finalement, a du bon.

"Question de confort". Après ses déboires scientifiques, Amélie s'oriente vers une carrière artistique et intègre les Beaux-Arts de Rueil-Malmaison. Même si elle avait déjà une intuition artistique, elle raconte :

C'est là-bas que je me suis ouverte à l'art contemporain et que j'ai mieux compris ses enjeux.

La vie d'artiste, quoi

Peu habituée à l'exercice de l'interview, elle hésite quand elle évoque son parcours, parsemé de choix qui l'ont obligé à ralentir un peu là où d'autres filent tout droit : "J'aimerais bien pouvoir dire que j'ai 25 ans...". Le scénario n'est pas nouveau : elle fait partie de ces artistes qui ont eu "pas mal de petits boulots". Elle se souvient avoir "bossé dans une galerie, des restaurants, une boutique, j'ai été assistante de direction, assistante commerciale et je travaillais mes projets à côté".

Les "fleurs" d'Amélie qu'elle coud sur ses t-shirts (Crédit image : Théo Chapuis)

Aujourd'hui, Amélie Lallemand a déposé sa marque pour sortir ses propres produits et est désormais auto-entrepreneur. Ce qui n'était pas vraiment naturel pour elle : "En tant qu'artiste, tu fais des travaux et après il faut les vendre. Mais ce n'est pas quelque chose qu'on t'apprend aux Beaux-Arts : comment se vendre, où se vendre..." regrette-t-elle.

"Toute cette bidoche, ces sexes morts..."

Amélie a ensuite de plus en plus tourné ses créations vers le rapport au corps et à la sexualité. Récidiviste, elle avait créé une sculpture intitulée "Ma mère, ma soeur et moi", représentant un pénis réalisé en chewing-gum mâché par... sa mère, sa soeur et elle-même. "Elles m'ont détesté pendant des jours et des jours", avoue-t-elle.

Elle poursuit :

La sexualité, c'est peut-être l'un des derniers trucs un peu marrants. ça a une place importante dans la société, comment on positionne notre corps par rapport à ça. Le fait qu'on soit des animaux, finalement.

Amélie Lallemand a pour l'instant produit une centaine de pièces uniques : cinquante t-shirts et cinquante sacs. "D'ailleurs, il va falloir en refaire bientôt".

(Crédit image : Amélie Lallemand)

Plus dans son élément à l'idée d'évoquer son activité, elle explique son travail tendrement : "C'est de l'impression numérique parce que je n'aime pas les t-shirts floqués et que je préfère les tissus légers." Voilà pour la base. Le crochet est alors venu naturellement.

J'aime bien tout ça : je tricote, je brode. Ma grand-mère était couturière, on faisait pas mal de travaux quand j'étais petite.

Du coup, elle ne délègue rien : "J'ai pas du tout envie, c'est pas facile de lâcher du lest. Donc non ! C'est moi qui les fais tous à la main, même si ça prend beaucoup de temps". Elle compte cinquante minutes à une heure pour la broderie, une demi-journée par t-shirt. Mais le plus dur n'est sans doute pas ce que vous croyez : dénicher les captures d'écran qui l'intéressent est un travail qui exige patience et maîtrise de soi : "Une fois que tu en as regardé dix d'affilée... pfiou. C'est toute cette bidoche, tous ces sexes morts... ça reste froid et malgré tout assez...". Plutôt que d'achever sa phrase, elle frappe sa main dans sa paume. Le message est passé.

"Le porno influence la sexualité aujourd'hui"

L'idée part d'un travail pour son diplôme. Puis la rencontre entre le sexe et la broderie s'est développée parallèlement à sa propre façon de voir le porno. Elle fait d'abord imprimer ses oeuvres, avant de les broder à la main pour donner l'effet de ces "vieux napperons des grands-mères, tu vois".

Amélie coud des cache-sexes d'un autre âge sur des images issues du monde post-Internet, jouant avec l'hypocrisie générale en matière de pornographie. Car selon elle, "Faut pas se leurrer : la plupart des gens matent du porno sur Internet  (...) et le porno influence beaucoup la sexualité aujourd'hui". 

On a un côté très puritain à expliquer le porno alors qu'on ferait mieux d'expliquer la sexualité et la pornographie.

(Crédit image : Amélie Lallemand)

Et finalement, "ce n'est pas un tabou de parler de porno, mais c'en est un de dire que tu en consommes". À 30 ans, elle considère qu'elle ne fait pas partie d'une génération plus habituée à la démocratisation de ces images. Elle n'a découvert que sur le tard l'existence de plateformes telles que YouPorn ou l'éditeur de films pour adultes Marc Dorcel.

La créatrice est alors obsédée par une question :

À quel moment est-ce que tu fais subir de telles choses à ton corps contre de l'argent ?

Autant de filles que de garçons

Une question qui ne guide pas tout à fait son travail, mais qui reste là, sous-jacente, l'empêchant de ne traiter ça que comme une blague : "Je continue de m'interroger sur le porno", hésite-t-elle. Elle considère par exemple qu'il est consommé par des garçons et n'est pas un "support masturbatoire" de prédilection pour les filles.

Sa clientèle se compose pourtant autant de filles que de garçons. Mieux encore : malgré le caractère explicite du visuel, nombre d'entre eux portent le t-shirt dans la rue. Et les retours peuvent différer en fonction de la géographie : "À Paris et Montréal, ça va, mais pas à New-York". Vous êtes prévenu : "On ne peut pas mettre mes t-shirts partout". 

(Crédit image : Amélie Lallemand)

Comme on peut se l'imaginer, les réactions que suscitent les créations de la jeune artiste sont tranchées : "Certains rient, sont enthousiastes devant les t-shirts et d'autres tournent la tête pour prétendre qu'ils n'ont pas remarqué les visuels, comme si on allait les traiter de pervers". Elle a bien essuyé quelques réactions désapprobatrices, telles que des "c'est pas drôle, vous savez".

Aussi, comme elle l'a remarqué avec surprise, les critiques négatives ne viennent pas forcément des personnes les plus âgées :

Les 40-50 ans sont encore plus ouverts que les jeunes face à mes visuels. Ils ont l'air plus libres, surtout les femmes [...]. Après, j'ai pas envie que les ados portent mes t-shirts juste pour faire dans la fausse rébellion.

Ses clients les plus réguliers, ce sont plutôt des trentenaires et des quadras.

Le porno ? "On ne le regarde même plus"

À ce propos, Amélie Lallemand ressemble à beaucoup de monde : à une absence de réaction, elle préfère de loin un mauvais commentaire. Même si ce n'est pas ce qu'elle cherchait à provoquer au départ, elle se plaît à créer ce sentiment de gêne, surtout dans un milieu artistique parisien où "on regarde beaucoup les autres de haut", comme le confie à demi-mot la rouquine qui n'a "pas envie de dire le mot "hipster"... mais bon". C'est dit.

Peu importe, Amélie Lallemand trace sa route et s'amuse à jouer avec cette profusion d'images porno "qu'on ne regarde même plus".

Je ne me moque pas du porn, mais plutôt de l'hypocrisie qu'il y a autour.

L'artiste tient un concept commercialisable, elle en a conscience, mais ne veut pas en faire un produit de consommation comme les autres. Elle peut compter sur sa chance, qui fait qu'elle n'a eu à démarcher personne pour l'instant : toutes ses opportunités d'exposition et de visibilité lui ont été offertes sans qu'elle ait eu à les demander.

(Crédit image : Amélie Lallemand)

Cependant, elle est loin d'être un vétéran dans le game artistique : "Je ne sais pas encore si j'ai le courage d'aller voir les gens ou de démarcher les boutiques avec mon projet". Avant de la quitter, il y avait cette dernière question, intime, à laquelle Amélie Lallemand a répondu d'emblée :

Si je regarde du porno ? Pas trop. C'est une esthétique particulière, tout est plat. Ou alors je regarde des dessins animés japonais. Du hentai. Je me dis qu'il n'y a pas des "vrais gens".

Affreux vilain metalhead incurable, aussi rédac' chef du webzine Hear Me Lucifer.