Interview : Yoshiki, l’ovni metal qui venait du Japon

À l’occasion de la sortie de We Are X, un documentaire à la gloire de X Japan, le groupe de metal japonais le plus populaire au monde, on est allés à la rencontre de l’énigmatique Yoshiki, batteur, pianiste et artiste torturé.

Comment est-ce que tu te présenterais ?

Je suis un musicien, une rock star originaire du Japon. Je joue du piano, de la batterie. Je compose aussi bien du rock que de la musique classique. Ça peut paraître déroutant, je sais. J’ai commencé à faire de la batterie pour exprimer mes sentiments, surtout la colère et la tristesse. Mon père est décédé alors que j’étais très jeune. Il s’est suicidé, j’étais très en colère, je voulais tout casser. Alors au lieu de frapper les murs, je me suis mis à la batterie.

La batterie, c’est ce qui t’a permis de t’en sortir ?

Oui complètement. Aujourd’hui encore, la batterie me permet de me libérer de mon stress, de mon énergie. Je joue tellement fort que cela me provoque une douleur physique, je m’en sers pour compenser. Comme je le disais, depuis la mort de mon père, je ressens une douleur à l’intérieur, une douleur mentale. J’ai besoin d’avoir mal physiquement pour faire taire cette autre douleur. Avec le piano on peut créer de belles mélodies, c’est pour la partie calme, apaisante. La batterie est plus du côté agressif, violent. Je joue aussi un peu de guitare, et j’ai joué de la trompette pendant 5 ans.

Comment se passe ton processus de composition ?

Pour composer je commence généralement par écrire la mélodie, et je pars de là. Ensuite j’ajoute la guitare, la batterie, etc. J’écris quasiment tout sur des partitions, même la plus petite intervention de batterie. Je ne prends les instruments que pour vérifier que cela sonne bien. Mais je peux aussi écrire toute une chanson sur partition et sans avoir besoin d’instruments.

Plus jeune, tu écoutais quels groupes ?

Le premier groupe que j’ai écouté était Kiss. Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai ensuite écouté David Bowie, les Sex Pistols, Led Zeppelin, Iron Maiden, les Beatles. Je rêvais d’être John Bonham, le batteur de Led Zeppelin. Mais aussi Peter Chris, de Kiss, c’est le premier que j’ai vu en live.

Pendant mon enfance au Japon, il n’y avait qu’une petite partie de la population qui connaissait le heavy metal, ou même le hard rock. Il n’y avait pas encore de groupes de rock au Japon. C’était très dur, dans tout mon village, Toshi, le chanteur et moi, étions les seuls à connaître l’existence du hard rock.

Tu as su très tôt ce que tu voulais faire.

Quand j’avais 13, 14 ans, notre professeur nous a tous demandé ce que nous voulions être plus tard. Mes camarades ont répondu avocat, médecin, businessman… Et moi j’ai répondu rock star. Le prof s’est mis en colère. Il m’a repris, en me demandant d’être sérieux. Je lui ai dit que je l’étais. Et aujourd’hui, je suis devenu une rock star, je lui ai prouvé.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours cru au succès de X Japan. Quand nous avons terminé notre premier album, j’expliquais aux gens que je voulais amener le rock au grand public. On me répondait que le grand public n’était pas prêt. Nous avons changé cette industrie.

Comment tu l’expliques ?

Si nous avions fait du heavy metal dès le début, les choses auraient peut-être été différentes. Il faut savoir que nous avons tous une éducation musicale qui émane de la musique japonaise, nous n’avons pas peur de combiner toutes ces choses. Nous ne sommes pas devenus juste un autre groupe américain, nous voulions créer notre propre identité. Cela a sûrement participé à notre succès. Nous mélangeons toutes les influences que nous avons reçues. Tant que l’on a une belle mélodie, le genre ne compte pas, nous pouvons plaire au grand public et avoir du succès. Et j’avais raison.

Vous vous êtes fait aussi remarquer, au-delà de votre musique, par votre style.

Notre style vestimentaire était un message à lui tout seul, il montrait que nous étions rebelles. Quand les gens nous ont dit de nous contenter de faire de la musique sans nous préoccuper de notre style, on a été encore plus loin. Sans compter que nous étions influencés par David Bowie et les Kiss, et on aimait se sentir un peu à part avec notre style.

Plus les gens étaient surpris, plus on en remettait des couches. Un jour, des critiques m’ont dit je ne ressemblais pas assez à un homme, que je devrais être plus viril. Le lendemain, je me suis pointé en robe de mariée. Je pense que notre succès s’explique par le fait que nous faisons plutôt de la bonne musique, et que nous n’avons jamais fait de compromis. On a été jusqu’au bout.

X Japan a été le précurseur du Visual Kei. Comment tu définirais ce genre, ce terme ?

Pour certains le Visual Kei est un genre musical, mais je pense que cela va bien au-delà, c’est plus un vecteur de liberté, un moyen de s’exprimer. Quand j’étudiais la musique classique, la classe était pleine de vieux. Je voulais faire du rock, pour moi c’était ça la liberté. Les gens font des catégories pour tout, on te demande de t’en tenir à un genre, ou à un autre, mais pas dans le Visual Kei. À partir du moment où la musique est bonne, c’est bon. Les gens s’attendent à quelque chose parce qu’on porte une tonne de maquillage, mais c’est juste pour faire passer un message : tout passe, le rock, c’est la liberté.

Dans un sens, vous avez changé la société japonaise.

Pas seulement moi, mais mon groupe et d’autres, des amis à nous… Peut-être avons nous tous contribué à un changement dans la société japonaise. Je pense que la jeunesse japonaise a évolué ces dernières années. Quand nous avons commencé à avoir du succès, je suis allé m’installer à Los Angeles. Jusqu’au jour où l’Empereur Akihito nous a invités à jouer lors de la cérémonie, pour les 10 ans de son règne.

À l’époque j’avais les cheveux blonds. J’ai annoncé à mes proches restés sur place que j’allais me teindre en noir. Ils m’ont tous dit qu’il n’y avait pas de raison, et que le Japon avait changé depuis mon départ. J’étais choqué. Le Japon garde un côté conservateur, mais les choses changent. Aujourd’hui tous les genres musicaux sont acceptés.

Finalement, pourquoi la musique, pourquoi la batterie ? Dans le documentaire, on ressent ton besoin de te détruire physiquement.

Parce que j’ai toujours des idées noires, je n’ai pas envie de vivre, mais en même temps je ne peux pas me suicider. Parce que mon père l’a fait, il est parti, et ce n’était une bonne chose. J’ai toujours voulu jouer de la batterie le plus fort possible, à en mourir. Si mon père n’était pas mort je serais quelqu’un de différent. Je jouerais sans doute tranquillement du piano.

Journaliste culture depuis 1956. Musique, cinéma et un peu de photographie.