The Florida Project : un cauchemar en forme d’arc-en-ciel

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Après Tangerine, Sean Baker s’intéresse aux laissés-pour-compte des États-Unis et nous offre une peinture aux couleurs trompeuses.

(© Cre Film)

On ne compte plus le très grand nombre d’Américains, lourdement frappés par la crise, qui ont été expulsés de chez eux au fil de ces dernières années. Le cinéaste Ramin Bahrani illustrait déjà cette triste réalité l’an dernier avec 99 homes, dans lequel il suivait un magnat de l’immobilier qui s’en mettait plein les poches en exploitant le filon des saisies de biens immobiliers. The Florida Project, la nouvelle réalisation de l’Américain Sean Baker, pourrait presque en être, d’une certaine manière, la continuité : entre la maison et la rue, il existe une autre étape, douloureuse, blessante, sur laquelle le metteur en scène s’appuie.

En effet, disséminés dans les moindres recoins d’une Amérique fracturée, ce sont les motels qui font désormais office d’ultime refuge pour les victimes de la précarisation de masse. Au sein de cette population de sans-abri dits "clandestins", 41 % sont des familles. Pourcentage affolant, constat glaçant. The Florida Project est ainsi né d’une volonté de témoigner et d’éveiller les esprits endormis. Pour rendre le message plus fort, audible et universel, Sean Baker a choisi d’immortaliser un motel niché dans la banlieue jadis emblématique de Disney World, à quelques encablures de l’incarnation de la magie. Là où, justement, les grandes oreilles de Mickey accueillent tous les rêves des bambins.

Cauchemar coloré

C’est au Magic Castle Hotel que Moonee, 6 ans, tue donc l’ennui le temps d’un été caniculaire. Avec ses amis, elle multiplie les bêtises, hurlant son insolence, gesticulant à tout va. Plus qu’une simple enfant, elle est la mascotte d’un établissement peinturluré qui cristallise toute la misère du monde. Une espèce de Radeau de la Méduse arc-en-ciel où tient de guingois un ensemble de personnages attachants. Les nuances colorimétriques pleuvent devant la caméra de Sean Baker, des murs aux vêtements, en passant par les glaces, les véhicules ou le ciel… La couleur constitue un rôle à elle seule, celui d’un horrible cache-misère.

Il y a quelque chose de profondément triste à observer ces gosses se mouvoir dans un monde où le jaune, le rose ou le bleu ne sont pas des promesses mais le rappel d’une réalité noire. D’un rêve américain duquel ils sont si proches – le château de Cendrillon est à portée de main — et pourtant si éloignés. Mais plutôt que de pleurer sur le sort de Moonee et de sa maman Halley, elle-même larguée par les blessures de la vie, Sean Baker fait d’elles des battantes, des guerrières à l’épreuve des bévues. Il les filme d’ailleurs souvent en contre-plongée, avec en arrière-plan les minuscules décors artificiels des attrape-touristes – comme pour rappeler qu’elles savent rester fortes et garder le contrôle de leur destinée, n’en déplaise aux enseignes imposantes à l’iconographie féérico-capitaliste de leur quotidien.

Si The Florida Project aurait toutefois gagné à resserrer son intrigue, notamment en ôtant une quinzaine de minutes superflues, et à explorer davantage le personnage de la maman, il confirme haut la main les espoirs placés dans son auteur depuis sa révélation avec Tangerine. Là encore, le cinéaste de 46 ans imprime sa patte, avec ses fameux tons saturés évoquant David LaChapelle et ses personnages pétulants qui n’ont jamais peur de repousser leurs limites, se raccrochant toujours farouchement au rebord de l’avenir. Mention très spéciale aux jeunes comédiennes, épatantes, et à Willem Dafoe, parangon d’un humanisme mourant sous les traits du tenancier des lieux. Une vraie et jolie découverte.

The Florida Project n'a pas encore de date de sortie.