Sample Story #3 : "Crazy in Love" de Beyoncé et Jay Z, écrit en 2 h avec la gueule de bois

Il y a tout juste quinze ans, le titre "Crazy in Love" de Beyoncé faisait entrer la future Queen B dans une autre dimension. Derrière ce titre majeur, il y a une histoire de lendemain de soirée très difficile, de coup de pression énorme, mais surtout un sample mythique.

2003 est une année charnière pour Beyoncé. Tout juste échappée des Destiny’s Child, elle travaille sur son premier album solo, Dangerously in Love, toujours sous la coupe de son manager et producteur exécutif de père, Mathew Knowles. C’est aussi l’année de l’annonce de sa relation avec Jay Z, qu’elle a rencontré quelques mois auparavant, lors de leur featuring "'03 Bonnie & Clyde". L’idée, c’est de refaire le coup du duo amoureux, mais cette fois avec sincérité.

De son côté, le jeune producteur Rich Harrison est en train de se faire tranquillement un nom dans le milieu du beatmaking. Depuis son Washington natal, il est notamment parvenu à vendre ses instrus à Mary J. Blige, et continue d’être productif, dans son coin. Harrison est très créatif, et il a justement une musique en stock. En 2004, il racontait au site MTV News :

"Je me souviens que juste après avoir fait le beat, je l’ai fait écouter à des potes, comme je le fais d’habitude, et ils n’y trouvaient aucun d’intérêt. Mais je savais que je tenais quelque chose de spécial."

Une cuite monumentale

Résultat, le beatmaker garde l’instru au chaud, en attendant de trouver l’artiste qui saura comprendre son délire. Son beat est construit autour d’un sample, celui du morceau "Are You My Woman (Tell Me So)" du groupe de soul vocal The Chi-Lites, sorti en 1970. À la 9e seconde de la chanson, l’extrait est servi sur un plateau.

Non seulement, il y a ce riff de cuivre entraînant au possible, mais il est suivi d’emblée par une rythmique effrénée de batterie, de congas et de bongos. C’est cette dernière qui supportera les couplets, quand les cuivres soutiendront les refrains. Reste à trouver du monde pour chanter dessus.

En 2003 donc, grâce à sa réputation grandissante dans le milieu R’n’B, il parvient à obtenir de Beyoncé qu’elle vienne à son studio pour écouter certaines de ses compositions. C’est le moment de placer sa trouvaille. Problème, Rich Harrison est un fêtard, et pas qu’un peu. Il se prend une cuite monumentale la veille et arrive à la bourre au rendez-vous, les yeux bien rouges. Mais on ne fait pas attendre Queen B, même quand celle-ci est à l’aube de sa carrière solo.

Le matraquage radio

La chanteuse entend l’instru, hésite d’abord, faisant remarquer que personne ne met de cuivres dans ses morceaux depuis la fin des années 1990, puis commence à fredonner dessus. Au bout de quelques secondes, elle lance au beatmaker : "J’adore l’idée. Écris les paroles, maintenant, je reviens dans deux heures."

Harrison relève le défi, non sans difficulté : réussir à allier pression, gueule de bois et créativité n’est pas donné à tout le monde. Beyoncé revient, enregistre la chanson, écrit une partie des paroles, et le tout est envoyé à Jay Z plus tard, afin qu’il pose son couplet.

"Crazy in Love" sort le 18 mai 2003, avant que Dangerously in Love ne paraisse. Deux Grammy Awards (meilleure chanson R’n’B et meilleure collaboration rap/chant), un matraquage radio et une première place dans le Billboard Hot 100 plus tard, "Crazy in Love" est un carton gigantesque, et deviendra par la suite un classique des années 2000. À un journaliste demandant à Beyoncé ce qui a fait le succès de cette chanson, elle répondit :

"C’est le riff de cuivres. Il a ce côté un peu old school. Au départ, je n’étais pas sûre que les gens arrivent à le comprendre."

Un bide bien mérité

Le sample est donc à la base du succès de "Crazy in Love". D’ailleurs, le leader de The Chi-Lites, Eugene Record, est crédité comme auteur du morceau, en raison du pompage de sa chanson originale. À sa sortie en 1970, pourtant, le morceau est loin d’être un succès. Il figure sur le deuxième album du groupe, I Like Your Lovin’ (Do You Like Mine?), qui est plus proche du four complet que du coup de force.

Et pour cause : le label Brunswick avait prévu la sortie d’un single, mais le reste de l’album n’était pas prêt du tout. Impossible cependant de repousser. Résultat, le disque est composé de reprises hasardeuses, et surtout des deux tiers des chansons du premier album des Chi-Lites. Exactement les mêmes. Du foutage de gueule en règle et en barre, et le public n’a pas été dupe.

Cependant, The Chi-Lites connaît un succès considérable à partir de 1971 et devient rapidement le groupe de soul majeur de Chicago – les autres venant plus souvent de Memphis, Saint-Louis ou Philadelphie, places fortes du genre. Composé de quatre chanteurs (dont le leader, auteur et chorégraphe incontesté Eugene Record), le groupe change de configuration un nombre incalculable de fois, enchaînant bides complets et succès.

Grâce à "Crazy in Love", The Chi-Lites a trouvé un nouveau public, un second souffle, et s’est remis à tourner, jusqu’au décès d’Eugene Record en 2005.