Comment la guerre du Vietnam a inspiré (indirectement) "Hotline Bling"

Sample Story #24 : en 1973, le chanteur américain Timmy Thomas chantait son désarroi face à une guerre du Vietnam meurtrière dans la chanson "Why Can’t We Live Together". Un succès énorme au texte universel, aux arrangements simples et beaux, qui sera samplé en 2016 par le producteur Nineteen85 pour en faire "Hotline Bling", l’un des plus gros cartons de Drake.

En 2016, Drake entre dans un club extrêmement fermé : celui des artistes ayant une vidéo YouTube qui dépasse le milliard de vues. Avec "Hotline Bling", sorti quelques mois plus tôt sur l’album Views, le Canadien devient, provisoirement, le boss de la pop mondiale. Et ce malgré le foutage de gueule en règle qu’il subit à cause de ses pas de danses bizarres effectués dans le clip.

Produit par Nineteen85, l’un des beatmakers attitré du chanteur/rappeur, "Hotline Bling" obtient instantanément le statut de titre culte. L’instru est caractérisée par trois choses : ces petites percussions que l’on entend notamment dans l’introduction, le son d’orgue qui fait la rythmique en harmonies, et une drum massive et saturée.

Pour ce qui est de la drum, résolument moderne, elle est entièrement l’œuvre de Nineteen85. Pour le reste, il faut chercher du côté d’un autre chanteur, moins connu et surtout bien plus âgé : Timmy Thomas.

Le son si singulier de l’orgue Lowrey

Petit bond dans le temps, en 1972, aux États-Unis. Timmy Thomas, 28 ans, vivant à Miami, se produit dans différents clubs de la région, et a déjà joué pour de grands noms du jazz et de la musique noire américaine, tels que Cannonball Adderley ou Donald Byrd.

À l’époque, la guerre du Vietnam fait encore rage. Timmy Thomas est chez lui et entend à la télévision le présentateur vedette de CBS News, Walter Cronkite, prononcer une phrase qui va changer sa vie : "35 000 ennemis et 15 000 Américains sont morts au Vietnam depuis le début de la guerre."

Nous sommes trois ans avant la fin du conflit, et ces chiffres sont en fait bien en deçà de la réalité. Qu’importe, ils sont déjà assez horribles comme ça aux yeux de Timmy Thomas. Il est alors pris d’un besoin de composer et surtout d’écrire un texte fort.

Le chanteur griffonne quelques paroles, imagine quatre accords simplissimes et se rend en studio. Il s’assoit derrière son orgue Lowrey, au son si particulier, qu’il utilise déjà lors de ses concerts, et enregistre. Avec l’une de ses boîtes à rythmes, il trouve une rythmique qu’il fait tourner en boucle, sonnant comme des percussions latines.

Avec sa main droite, il plaque les accords sur l’orgue, les laissant durer pleinement. Avec la gauche, il joue un riff saccadé et entêtant. Mais c’est lorsqu’il enregistre sa voix que cette composition rudimentaire prend alors toute sa dimension.

Premier des ventes aux USA

"Why Can’t We Live Together" est une complainte :

"Tell me why, tell my why
Why can’t we live together
Everybody wants to live together
Why can’t we live together
No more war, no more war
Just a little peace
No more war, no more war
All we want is some peace in this world"

La voix déchirante de Timmy Thomas fait de ce texte une ode à la paix, peut-être naïve certes, mais moins ridicule pour lui que d’envoyer sa jeunesse se faire tuer à l’autre bout du monde.

Lorsque Timmy Thomas fait écouter sa démo à son producteur, Steve Alaimo, son idée est de la réenregistrer avec un groupe, voire avec un orchestre symphonique. Mais lorsqu’une chanson fonctionne et parvient à vous toucher, il n’y a pas besoin de la modifier.

"Why Can’t We Live Together" restera tel quel, et très vite, deviendra un succès. Et pas qu’un peu, puisque le titre se hisse à la première place des ventes. La créativité de Timmy Thomas, née de la phrase prononcée par Walter Cronkite sur CBS, le propulse vers les sommets.

La campagne de Nelson Mandela

L’universalité du texte et la simplicité des arrangements font de "Why Can’t We Live Together" une chanson reprise des dizaines de fois. La version la plus notable est incontestablement celle de Sade, en duo avec Santana sur l’album Diamond Life sortie en 1984.

Les années passent, et "Why Can’t We Live Together" hante toujours les radios du monde entier. Mais c’est en 1994 qu’elle reprend tout son sens, lorsque Nelson Mandela en fait l’un des hymnes de sa campagne pour la présidence de l’Afrique du Sud, avant de remporter cette élection historique. Puisqu’il prône une unité nationale, malgré les morts et les injustices de l’Apartheid, le texte de la chanson est plus qu’à propos.

Le superbe sample d’une chanteuse japonaise

De longs passages instrumentaux, une composition liant habilement rythmique et harmonies, originalité des sons… Tous les éléments sont réunis pour que le rap sample "Why Can’t We Live Together". Certes, MC Hammer en a déjà fait une reprise en 1991, avec un groove bien senti, mais il ne s’agit pas encore de samples techniquement parlant.

Les Lords of The Underground en samplent plusieurs éléments sur leur titre "Where Do We Go Frome Here ?", même si c’est loin d’être l’un de leurs meilleurs titres. On préfère mille fois cette chanson de pop japonaise, signée par la chanteuse Ice en 1994, "Flower", qui figure sur l’album Wake Up Everybody.

Le morceau comporte un échantillon de la boîte à rythmes, ainsi qu’une partie de la basse. Un morceau superbe, simple lui aussi, connu en son pays, mais pas du tout en France. Dommage, c’est beau, malgré une fin complètement barrée.

Peu à peu, "Why Can’t We Live Together" est samplé par une multitude d’artistes de musiques électroniques et de hip-hop, mais reste relativement dans l’ombre. Il faut donc attendre 2016 pour que Ninteen85 en face "Hotline Bling".

Qu’a-t-il de différent ce morceau ? Nineteen85 accélère ostensiblement le rythme original, pour le rendre paradoxalement plus "lourd", et axe la composition sur les sons de l’orgue Lowrey.

Finalement, ici, plus question d’ode à la paix. C’est une autre universalité que Drake chante, celle des amours à distance et de la jalousie. Après le carton de "Hotline Bling", le titre "Why Can’t We Live Together" de Timmy Thomas est réédité en vinyle, et vendu à tour de bras. Une seconde jeunesse, au sens propre.