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Au royaume de King Krule, les fous sont rois

À l’occasion de la sortie de son nouvel album The Ooz, on a rencontré King Krule pour partager une bière en son royaume.

© Louis Lepron/Konbini

Archy Marshall, 23 ans, est assis, face à moi. L’interview peut commencer. Ce lundi 25 septembre à 17 h 05, au moment où mon enregistreur se met en route, il est King Krule. Ces dernières années, il aura été Zoo Kid ou encore Edgar the Beatmaker.

Aura-t-il été lui-même, jusque-là ? A-t-il déjà été lui-même, finalement ? Dans les réponses aux interviews que j’avais pu lire au préalable, il se disait être un "témoin" à travers ses morceaux, quand il décrit des situations, des trucs qui lui sont arrivés.

À la première question, une bière à la main, il n’est pas du genre à mettre à l’aise.

Konbini | Comment est-ce que tu te présenterais à quelqu’un qui ne te connaît pas ?

King Krule | Comme une merde, un bon à rien.

Des mots qui viennent alors frapper une salle qui, soudain, rapetisse, et me laissent à peu de chose près la bouche ouverte. "Really, a scumbag ?" Je tente le rire forcé. Pas un artiste ? "Si, bien sûr." Mais "scumbag" avant tout.

Konbini | Pourquoi une vision aussi négative ?

King Krule | Parce que c’est l’impression que je désire qu’on ait de moi.

Les yeux dans le vide, le sourire crispé, King Krule semble avoir autant envie de faire une interview que de se foutre un doigt dans une porte. En tout cas, à ce moment-là. Il est 17 h 07. Ça risque d’être long. Heureusement, ça va se détendre, progressivement. Si au départ ses réponses sont sans filtre, l’interview tourne rapidement à la discussion, permettant d’installer un tac-au-tac musical et, surtout, salvateur.

Tu n’as que 23 ans, mais on a l’impression que tu as déjà vécu plusieurs vies. Tu l’expliques comment ?

Oui, j’ai vécu beaucoup de choses.

Est-ce que tu as abordé cet album de la même manière que le précédent, ou as-tu changé ta manière de travailler ?

J’ai vraiment apprécié écrire cet album, mais j’ai eu moins de temps. Pour celui-ci, le déclic m’est venu dans les six derniers mois.

Il est venu d’où ?

De mes expériences, les gens avec lesquels j’ai passé du temps, les lieux où je suis allé. J’ai fréquenté des personnes venues de beaucoup d’endroits différents, ça a dû aider. J’ai aussi passé plus de temps sur mes instruments, la guitare et le piano. Je suis revenu à des façons plus basiques de composer.

Tu as composé à Londres ?

J’étais tout le temps en tournée, donc j’ai beaucoup composé sur la route, mais je ne me rendais pas encore compte de ce que ça pourrait donner. La majorité de l’album a donc été composée chez moi, à Forest Hill [un quartier du Sud-Est de Londres, ndlr].

Forest Hill, c’est là où tu as grandi. C’est un endroit qui t’influence toujours autant ?

Oui, Londres a globalement une influence sur mon travail. Si j’écris sur moi-même, alors c’est nécessairement lié. Mais de nombreux morceaux sont aussi nés alors que j’écumais les festivals.

Tu serais capable de quitter Forest Hill et d’habiter ailleurs ?

Oui.

Tu te verrais vivre où ?

J’ai beaucoup aimé Porto récemment. J’ai souvent pensé à m’installer ici à Paris, ou à Berlin. J’ai toujours rêvé d’aller à Dungeness, dans le Sud-Est de l’Angleterre. Apparemment c’est le seul désert d’Europe, il n’y a rien à part du sable. Je voulais m’isoler là-bas. J’en ai un peu marre de mon quartier d’origine. C’est cher, c’est gentrifié. Ça a changé.

Hormis King Krule, tu as plusieurs autres avatars comme ce personnage d’Edgar the Beatmaker ou Zoo Kid.

J’aime bien me projeter dans d’autres identités.

Est-ce que tu pourrais tuer King Krule ?

Oui, sans problème. J’aime bien l’idée de dire "fuck" à tout ce que j’ai fait et de tout détruire pour refaire quelque chose de nouveau. J’aime beaucoup l’anonymat, j’y vois quelque chose de séduisant.

Donc, tu serais partant pour créer un album sous une autre identité, tout en restant inconnu.

J’ai déjà des projets que personne ne connaît et que personne n’écoute parce que je n’ai pas encore attiré l’attention dessus.

Mais toujours dans la musique ? Pas dans le cinéma ?

Oui, toujours dans la musique. Cependant, j’aime bien faire des films à petits budgets aussi. De toute façon, je fais pas mal de trucs différents. Récemment, j’ai écrit une comédie, qui s’appelle The Porn Ghost. Ça raconte l’histoire d’un groupe de mecs qui vivent ensemble dans une maison à Londres. Ils n’ont pas vu l’un de leurs colocs depuis quelque temps et le trouvent mort dans sa chambre, son ordi ouvert. Et la dernière chose qu’il ait regardée, c’est une vidéo porno. Ils racontent tout ça à la police. Mais ils ont encore le lien de la vidéo, donc ils se mettent tous à mourir les uns après les autres en regardant cette vidéo. Un peu comme The Ring mais avec un film porno [rires].

Si ta musique était un film, ce serait lequel ?

La Balade sauvage (1973) de Terrence Malick avec Sissy Spacek et Martin Sheen, pour l’innocence des personnages. Celui de Kit (Martin Sheen) en particulier : même quand il se fait arrêter, tout le monde l’aime.

Tu me parlais de The Porn Ghost : c’est quoi tes films d’horreur préférés ?

Mon préféré, c’est très certainement Shining de Kubrick. Ce n’est pas un film d’horreur au sens classique. J’aime aussi beaucoup Le Projet Blair Witch, surtout pour l’idée, et puis la tension psychologique, où ils se mettent tous à se détester. C’est simple et bien fait. Je regarde tellement de films d’horreur.

Tu as vu le documentaire Room 237 sur Shining ?

Non, mais je suis un peu au courant du propos, avec des messages cachés comme celui d’Apollo 11. J’adore tout ce qui est "Easter eggs", je fais un peu ça dans ma musique.

Ça tombe bien, j’allais te poser la question. Tu mets souvent des messages cachés dans ta musique, des blagues spécifiques pour certaines personnes ?

Oui, dans les paroles, surtout à l’aide du slang [argot, ndlr] londonien.

Toi, King Krule, si tu dirigeais un royaume, on pourrait y voir quoi ?

Ce serait une énorme orgie. Un mélange à la Sun Ra.

Il y aurait quel genre de groupes dans la salle de concert de ton royaume ?

Je connais tellement de bons musiciens… La scène jazz est dingue à Londres. Je ferais jouer Yussef Kamaal, on était à la même école. Ainsi que tous mes amis MC, beatmakers comme Ignacio Salvador, A$AP Rocky ou encore Earl Sweatshirt. Moi, j’aime bien jammer de temps en temps, mais je ne peux pas jouer comme ça.

Comment expliques-tu qu’il y ait tant d’artistes aussi exceptionnels à Londres ?

On a la chance que le monde nous regarde beaucoup et ait des attentes en culture. C’est aussi parce que Londres est un mélange de gens venus du monde entier. J’ai l’impression que Londres perd un peu ce côté : c’est devenu trop cher, beaucoup de musiciens sont partis. Il faut avoir un job à côté.

Quelle ville sera la "prochaine Londres" ?

Aucune idée. C’est pour ça que j’ai envie de m’isoler, comme dans le désert dont je te parlais.

Et on mangerait quoi dans ton royaume ?

Qu’est-ce qu’on mange dans mon royaume ? Des humains ! Et de la nourriture fraîche, qui pousse dans la terre.

De la cuisine anglaise ?

Pas de cuisine anglaise, des plats qui viendraient de partout.

Un bon fish and chips, par exemple ?

C’est une spécialité juive à la base, pas anglaise. Peut-être le rosbif. Moi j’aime tout de toute façon.

Le bar du coin, il ressemblerait à celui dans le clip de "Dum Surfer" ?

Sûrement pas ! Ça serait plutôt un bar à Paris ou à Berlin. Avec une belle déco.

Tes clips, c’est toi qui les écris ? Je pense à "Dum Surfer" mais aussi à celui très DIY où tu es dans l’avion, "Czech One", réalisé par Frank Lebon.

Celui-là a aussi été écrit par Frank Lebon, l’un des réalisateurs les plus doués que je connaisse. Tout ce qu’il fait est incroyable. Moi, je n’ai fait que figurer dedans. Pour "Dum Surfer", ma seule influence ça a été de leur dire de faire que la fille vole le guitariste. J’ai écrit quelques clips, l’un d’entre eux est sorti récemment. Je trouve le concept et ensuite quelqu’un d’autre le réalise.

Quand tu composes un morceau, est-ce que tu as une méthode de travail fixe, où ça peut varier ?

En général, j’écris une poésie ou mes pensées. Et ça me fournit une base pour les paroles que j’écris. Mais c’est important de trouver la première phrase de ta chanson pour sentir comment tu vas l’aborder.

Pour toi, c’est quoi la meilleure partie de ce procédé ?

La meilleure partie, c’est quand tu ne te poses pas la question et que ça va de soi. J’adore faire de la musique, mais une fois que c’est enregistré, qu’il faut mixer, mastériser, tu te retrouves tellement immergé dedans, que ça peut devenir ton ennemi. Ça peut te niquer la tête. Tu n’arrives plus à l’entendre comme quelqu’un d’extérieur. C’est pour ça que parfois, j’aimerais me faire effacer tous mes souvenirs d’enregistrement pour pouvoir écouter ce que j’ai produit comme un auditeur.

Certains artistes évitent d’écouter d’autres musiciens ou de voir trop de films pour ne pas être influencés. Est-ce que tu as aussi ce souci ?

Moi, je n’ai pas peur d’être influencé. C’est dangereux, parce que tu peux faire quelque chose que quelqu’un a déjà fait. J’aime l’originalité aussi, mais il faut s’immerger dans ce que les gens font.

Est-ce que ta musique aurait été la même si Internet n’avait pas existé ?

Comment le savoir ? Je pense que non, parce que j’écoute tellement de vieux trucs grâce aux archives du Web. Je ressens le besoin d’explorer, de connaître.

Est-ce que les interviews t’aident à te comprendre toi-même et à mettre des mots sur ta réalité ?

Je crois que ça améliore surtout ma capacité à parler de moi-même. Je ne sais pas pour le reste, parce que j’ai l’impression que je pourrais dire quelque chose de complètement différent au cours des prochaines.

Journaliste culture depuis 1956. Musique, cinéma et un peu de photographie.