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Rencontre : Lynne Ramsay, quand la douceur raconte la violence

Six ans après le choc We need to talk about Kevin, la réalisatrice britannique Lynne Ramsay revient avec A Beautiful Day, film coup de poing du Festival de Cannes.

27 mai 2017 à Cannes. (© Dominique Charriau/WireImage)

Adossée à la vitrine de la librairie du cinéma du Panthéon, la maquilleuse - entre deux bouffées de cigarette - se penche discrètement vers nous : "Avec mon métier, j’ai croisé des tas d’artistes… Mais des comme elle… Jamais !" Face à nos regards interrogateurs, elle précise : "C’est la femme la plus gentille que j’ai pu rencontrer. Vous avez beaucoup de chance."

À 47 ans, Lynne Ramsay aime brouiller les pistes. Talentueuse et multirécompensée, la cinéaste fait pourtant preuve d’une humilité légendaire. Très discrète dans le milieu, Lynne Ramsay ne triche pas : elle fait du cinéma à l’état brut, elle s’implique parce qu’elle aime, et rien d’autre. Au diable les paillettes, elle prendra l’art. Le 7e, de préférence.

Quintessence même de la douceur, elle relate pourtant une fable violente dans son dernier film, A Beautiful Day, pour lequel elle a remporté le prix du scénario au dernier festival de Cannes. Le long-métrage - présenté comme le "Taxi Driver du XXIe siècle" et porté par un Joaquin Phoenix au sommet - suit un ancien vétéran tourmenté, mandaté pour sauver la fille d’un sénateur d’un réseau de prostitution. Une performance magistrale qui vaudra à l’acteur un prix d’interprétation masculine.

(© SND)

À l’occasion de sa sortie en salles ce mercredi 8 novembre, la réalisatrice revient sur son film, son enfance, mais aussi la place de l’art dans sa vie, et celle des femmes dans l’industrie du cinéma. Un entretien que l’on aurait aimé voir se prolonger indéfiniment, car oui, décidément, Lynne Ramsay est la femme la plus gentille qu’on ait pu rencontrer.

Konbini | Tout d’abord, félicitations pour votre film ! Il doit définitivement y avoir quelque chose avec Cannes, on vous y voit presque tous les ans : est-ce que cette prestigieuse invitation a une importance particulière à vos yeux ?

Lynne Ramsay | C’est vrai que j’ai un peu grandi à Cannes, tous mes films y ont été présentés ! Le premier festival que j’ai fait reste un très beau souvenir : c’était en 1996, pour mon film de fin d’études, Small Deaths, qui a remporté le Prix du Jury. J’y étais avec une amie qui venait également d’être diplômée, nous étions comme deux enfants émerveillés ! Mais depuis, c’est à chaque fois une surprise d’être invitée. Près de vingt ans après, je n’en reviens toujours pas !

Les prix font toujours plaisir, je prends ça comme un bonus. Cette année, j’en ai reçu deux en plus, c’est incroyable. Mais cette fois, ce qui a été très spécial pour moi, c’est le public. Seules quelques personnes avaient vu le film avant le festival, c’était donc la première fois que je le regardais avec autant de monde. Je me sentais prétentieuse, debout au milieu de tous ces gens, mais ça m’a fait chaud au cœur de voir qu’ils se sont laissés emporter. Je n’oublierai jamais l’accueil qu’ils ont réservé au film, j’ai été très touchée. [La projection s’est terminée sur une standing ovation de sept minutes, ndlr].

Le tournage a visiblement été très stressant, puisque vous avez terminé le film juste avant la projection…

Le projet n’a duré que neuf ou dix mois en tout, avec seulement 29 jours de tournage. J’ai beaucoup travaillé en amont, notamment sur le script. La préparation du tournage n’a duré que six semaines. Nous sommes ensuite allés à New York pour filmer et c’est là que tout s’est accéléré : il y avait énormément de monde, il faisait très chaud… C’était oppressant, assez fou. Une folie qui s’est sûrement retrouvée inconsciemment dans le film.

(© Borde-Jacovides-Moreau / Bestimage)

J’ai eu la chance d’être entourée d’une très jeune équipe, brillante et pleine d’énergie, qui m’a aidée à rester motivée et concentrée jusqu’au bout, même lorsque je me levais au milieu de la nuit avec de nouvelles idées et qu’il fallait trouver des solutions à 3 heures du matin. C’était intense et très stressant, mais excitant. J’aime le challenge et au final, quand vous devez faire le maximum en un minimum de temps, vous devenez très efficace.

Vous avez fait vos armes en tant que photographe, et on remarque dans vos films, toujours très esthétiques, que vous n’avez pas perdu la main : pensez-vous que la photographie influence encore votre travail de réalisatrice ?

Tout le monde n’est-il pas un photographe aujourd’hui ? [Rires]. Je n’ai plus vraiment le temps de faire de photos malheureusement… J’avais l’habitude d’en prendre sur les tournages, j’ai même acheté un petit Polaroid à New York à cet effet, mais les films sont tellement prenants…

C’est certain que la photographie m’inspire toujours, dans le sens où j’aime les détails. Les amis que j’ai rencontrés quand j’étudiais la photographie disent effectivement reconnaître mon travail dans mes films. Après, j’essaie de travailler le son autant que l’image. Il est tout aussi important.

Dans ce film, comme dans le précédent (We Need To Talk About Kevin), on retrouve la figure du père un peu absent, là sans l’être (on entend sa voix, on voit son corps, mais rarement - voire jamais - son visage). Cela vient-il d’une histoire personnelle ?

Je n’y avais jamais vraiment pensé… Du moins je n’avais pas fait le parallèle entre ces deux films ! Je ne sais pas si c’est personnel, car j’ai toujours été proche de mon père. On parlait d’astrologie, on faisait des puzzles ensemble… Il était très cool, très protecteur.

Je pense que l’idée de ce film est surtout la crise de la masculinité. On en a énormément parlé avec l’équipe. Tellement, que ça a complètement changé la fin. Il fallait accepter que le personnage ne soit pas un vrai héros, comme cela peut être attendu d’un homme dans un schéma classique. Tout au long du film, il erre comme un fantôme, hanté par des pensées suicidaires. Mais il revient progressivement à la vie à travers l’enfant, retenu par la responsabilité qu’il a vis-à-vis d’elle.

La jeunesse est un thème récurrent dans votre travail. Quel genre d’enfant étiez-vous ?

J’étais beaucoup dans mon monde. Si on me donnait quelque chose pour dessiner, j’étais partie pour des heures et si je regardais quelque chose que j’aimais à la télé, je n’entendais plus rien. J’étais comme absorbée. Mes parents étaient obligés de claquer des doigts pour que je revienne à la réalité. Ils ont dû se demander si j’étais sourde [rires].

Je n’aimais pas beaucoup l’école. Il m’est même arrivé de manquer les cours pour aller lire. Mais je me débrouillais bien, surtout en art et en anglais. En chimie aussi, étonnamment. Mes professeurs n’y comprenaient rien. Je me souviens qu’ils m’ont demandé ce que je comptais bien faire avec un A en art et un A en chimie. J’ai simplement répondu : "de la photo" [rires].

Je pense qu’au fond j’ai toujours su que j’allais faire de l’art. J’ai toujours aimé m’y perdre, parce qu’une fois dans votre monde, vous n’avez besoin de personne. Je pense même me retirer pour peindre, quelques années, histoire de revenir à mes premières amours.

Pratiquement tous vos films sont basés sur des livres. Comment les choisissez-vous ?

Je pense que je dois être touchée. L’adaptation est un exercice difficile, parce que les gens sont très attachés à l’histoire originale et il faut leur faire accepter, surtout aux auteurs, que vous comptez changer certains passages. Moi, j’ai toujours essayé de les personnaliser, je n’ai jamais voulu faire du copier-coller.

Pour We need to talk about Kevin c’est mon agent qui m’a envoyé le livre [éponyme, de Lionel Shriver, qui a remporté l’Orange Prize en 2005, l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Royaume-Uni, ndlr]. Je l’ai choisi parce que je pensais à devenir maman et que je n’avais jamais rien lu sur ce sujet controversé : "Et si je n’aime pas mon enfant ? Et si ce dernier devient un psychopathe ?" C’était complexe, fascinant et jamais vu.

(© Diaphana Distribution)

Pour You were never really here [livre de Jonathan Ames, publié en 2013] duquel a été adapté A beautiful Day, la longueur a compté. Il est très court et se prêtait bien au jeu de l’adaptation, contrairement au précédent, rédigé à la première personne. C’était compact mais captivant, ça bougeait constamment. J’ai été prise dans l’histoire et la complexité du personnage. Je ne voulais plus reposer le livre. Ce qui est un bon signe, j’imagine !

Pour terminer : au vu de l’actualité, avez-vous déjà connu, en tant que femme, des expériences d’abus de pouvoir de la part d’hommes dans le milieu ?

On ne sait jamais si on est écartée d’un projet pour le simple fait d’être une femme. À certains moments, j’ai pu ressentir de l’injustice [la réalisatrice a dû renoncer aux adaptations de The Lovely Bones et Jane Got a Gun, ndlr]. Mais chaque réalisateur a dû passer par là. C’est un monde assez dur, où les apparences sont trompeuses et où quelqu’un avec beaucoup de pouvoir peut affecter votre carrière en quelques mots.

Je pense que beaucoup de réalisateurs ont connu des moments difficiles et ont pu avoir le cœur brisé, obligés de quitter des projets pour lesquels ils étaient persuadés d’avoir écrit un bon script, au nom de l’argent, de la chasse aux Oscars, toutes ces conneries… Ce qui est dommage, parce que selon moi, pour faire un bon film, il faut surtout croire au projet, rien de plus.

Avez-vous remarqué, en tant que femme, une évolution dans le milieu depuis les débuts de votre carrière ?

Quand j’avais 23 ans et que commençais tout juste à faire des films, une de mes professeurs m’a dit que seulement 2 à 3 % des réalisateurs étaient des femmes dans le monde. Ça m’a profondément choquée. J’ai toujours détesté l’injustice, et ça m’a énormément contrariée.

Je suis une femme et j’en suis fière. Mais je ne me considère pas comme une femme, réalisatrice. Je suis une réalisatrice. Point. Je fais ce que je fais et j’essaie de le faire bien.

Après vous savez, vous avez beau connaître votre métier et être entourée d’équipes aussi incroyables qu’attentionnées, en réalité, ce sont les gens là-haut qui font la différence. Ce sont les producteurs, les hommes d’affaires, qui choisissent d’offrir ou non de nouvelles opportunités aux femmes…

Depuis mes débuts, les choses ont changé - définitivement pour le meilleur -, et je pense que les femmes sortiront plus fortes de tout ce qui se passe en ce moment. Mais ce n’est toujours pas un terrain égal et il va falloir du temps pour que cette profession soit totalement paritaire.

On avance, certes. Juste pas assez vite à mon goût.

A Beautiful Day, en salles aujourd’hui, mercredi 8 novembre 2017.