Rencontre : entre ombre et lumière, Lily Allen nous présente son nouvel album, No Shame

Paru ce 8 juin, le quatrième disque de la Londonienne dépeint le portrait d’une trentenaire fragile, en proie à de nombreux tourments. Loin, très loin des années insouciantes du réjouissant "Smile".

© Bella Howard

Malgré la couleur rose de ses cheveux fraîchement teintés qui lui confère d’emblée un air accueillant et jovial, Lily Allen se révèle quelque peu éteinte. Le jour de notre rencontre, à quelques heures de son concert au Badaboum de Paris, la chanteuse britannique, qui s’apprête à interpréter sur scène les premiers morceaux de son nouvel album No Shame, nous accueille d’un air las et fatigué, ponctuant ses phrases d’innombrables bâillements.

C’est que sa vie n’a pas été de tout repos depuis la parution de son troisième album, Sheezus, en 2014. Bien que classé numéro 1 des charts anglais à sa sortie, ce dernier fut considéré comme "décevant", aussi bien par la critique que par l’artiste, qui parle désormais de ce disque comme le fruit des désirs d’un label avide de succès commercial.

Sur le plan personnel aussi, les épreuves n’ont cessé de pleuvoir. Après s’être séparée de son mari Sam Cooper, avec lequel elle a donné naissance à son premier enfant, Lily Allen a dû faire face à l’intrusion d’un stalker dans sa propre maison, en octobre 2015. Un évènement traumatisant, dont elle a mis plus d’un an à se remettre.

Ces expériences, aussi intimes qu’intenses, nourrissent aujourd’hui la narration de No Shame. Avec lui, Lily Allen nous offre une plongée sans détour au cœur de ses émotions les plus douloureuses, dont les mélancoliques "Higher" ou "Lost My Mind" se font l’écho, tout en nous promettant un avenir davantage optimiste, porté par des chansons comme "Your Choice" ou "Waste", marquées par la chaleur du dancehall. Un album en demi-teinte mais d’une vulnérabilité touchante, sur lequel Lily Allen revient aujourd’hui pour nous.

"J’ai traversé une sorte de crise existentielle"

Konbini | Dans No Shame, tu relates toutes ces expériences très personnelles que tu as traversées au cours de ces quatre dernières années : la fin de ton mariage, ta relation avec ton enfant, le fait que tu aies recommencé à faire la fête avec tes amis pour oublier… Écrire ce disque, était-ce un moyen pour toi de te reconstruire ?

Lily Allen | Tout à fait. Je crois que j’ai traversé une sorte de crise existentielle. Pas seulement avec moi-même mais aussi avec ce que j’étais professionnellement parlant, c’est-à-dire une artiste pas toujours épanouie. Les choses étaient assez confuses sur mon dernier disque, Sheezus. À force de vouloir à tout prix atteindre le succès, que j’avais réellement connu avec mes deux premiers albums, je ne savais plus trop où j’allais…

J’en ai conclu que je devais aller de l’avant et faire ce qui me paraissait être bon pour moi pour mon prochain disque, ce qui impliquait de devoir trouver qui j’étais en tant qu’artiste, et d’être très honnête. Pour No Shame, j’ai donc écrit des choses qui me semblaient sincères et utiles pour moi, mais aussi pour ceux qui auraient vécu des expériences similaires. En filigrane, cet album s’adresse également à ceux qui auraient tendance à juger les personnes ayant traversé ce genre de crise pour les pousser à faire preuve d’empathie.

Dirais-tu que tes trois premiers albums étaient moins honnêtes que celui-ci ?

Non, non, je ne pense pas ! Ils étaient tous très honnêtes, mais disons que je les ai écrits en regardant le monde alentour. Avec No Shame, à l’inverse, je me regarde moi. Au lieu de parler de politique, de décrypter l’état du monde, je parle de mon mec, de mon enfant, de mes amis… de ma vie.

"L’idée était de créer un environnement dans lequel je puisse être moi-même à 100 %"

Pour concevoir cet album, tu as créé ton propre studio à Londres, comme si tu tenais à rester dans une sorte de petite bulle rien qu’à toi…

Oui, c’est exactement ce que j’ai recherché. J’ai passé ces deux dernières années entre mon appartement à Londres et ce studio, qui se situent à 20 minutes à pied l’un de l’autre. J’y ai fait venir beaucoup d’artistes, dont certains ne venaient d’ailleurs pas de Londres, et d’autres que j’ai rencontrés sur Internet et invités dans la foulée. Ce qui était génial dans le fait d’avoir cet espace rien qu’à moi, c’est que j’avais le temps de m’étendre longuement sur mes idées, ce que je n’avais jamais vraiment eu l’occasion de faire par le passé.

Avant, j’étais envoyée à des sessions d’enregistrement par mon label, à New York ou à Los Angeles, je dormais deux semaines dans un hôtel, je bossais dans l’espace d’une autre personne, et il fallait parfois créer un minimum de huit ou neuf chansons en deux semaines, dans le but que ce soit rentable pour le label.

Résultat, j’avais énormément de pression sur mes épaules. Avec No Shame, je n’avais plus envie de travailler dans ces conditions, donc j’ai créé mon propre espace. Je me suis quand même rendue à L.A. quelques fois, pour travailler avec des producteurs, mais je prenais le fruit de nos collaborations et je le ramenais à la maison pour le perfectionner.

© Bella Howard

Sur cet album, on retrouve les Américains Mark Ronson et Ezra Koenig, mais aussi le MC anglais Giggs, le chanteur nigérien Burna Boy et l’artiste dancehall Lady Chann… Comment expliques-tu ce désir de réunir autant d’artistes aux univers si différents ?

Ce n’était pas intentionnel, ces artistes-là étant des gens avec lesquels j’aime passer du temps de façon générale, et avec lesquels il est très facile pour moi de m’exprimer. Mais c’est vrai que j’ai fait un pari avec Burna Boy, que je ne connaissais pas du tout (je l’ai rencontré sur Twitter). Mais on s’est tellement bien entendu quand on s’est rencontré pour de vrai qu’on a fini par faire trois ou quatre morceaux ensemble !

L’idée était vraiment de créer un environnement dans lequel je puisse être moi-même à 100 %, et cela passe aussi par le choix de mes collaborateurs, avec lesquels j’ai également changé ma façon de travailler. Avant, j’avais l’habitude de payer les personnes avec lesquelles je bossais avant même d’avoir commencé à travailler, ce que j’ai évité de faire cette fois-ci, pour être sûre de m’entourer de gens qui avaient surtout envie de bosser avec moi avant d’être payés. Comme un retour aux bases, quelque part. Enfin, je tiens à préciser que je les ai payés, hein [rires] !

"Je me suis retrouvée coincée dans un espace où le succès était plus important que ma musique"

Finalement, tu sembles avoir changé pas mal de choses dans ta façon de travailler, depuis tes débuts avec Alright, Still

Oui, je crois aussi. Mes deux premiers albums [Alright, Still en 2006 et It’s Not Me, It’s You en 2009, ndlr] ont ont eu un succès commercial retentissant, et j’étais très jeune à l’époque. Forcément, il y a beaucoup de choses qui changent après avoir vécu dans ce genre de conditions.

Après ça, il ne s’agissait plus tellement de mon art et de l’intégrité de ce dernier, mais plutôt de ce à quoi je ressemblais en surface, de la façon dont j’étais habillée, dont je me comportais… Je me suis un peu retrouvée coincée là-dedans, dans un espace où le succès était plus important que ma musique.

Ce qui change aussi sur cet album, c’est que le dancehall est très présent, avec des morceaux comme "Your Choice" et "Waste". Qu’est-ce que tu aimes dans l’énergie de cette musique ?

Oh my god… TOUT [rires] ! J’adore le dancehall ! Mon pote Seb, qui est aujourd’hui mon manager, était le propriétaire du club Yoyo à Londres à une époque, dans les années 2000. Et dès que j’avais un peu bu, peu importe qui était le DJ, je passais en mode : "PLAY RAGGA, PLAY RAGGA !" [Rires.] D’ailleurs, quand je fais des DJ sets, je passe exclusivement des morceaux dancehall.

Mais tu sais, quand j’ai commencé à écrire No Shame, ce sont les morceaux très tristes qui sont sortis en premier (forcément, avec tout ce qui m’était arrivé…), et donc l’album était super déprimant au début de sa conception. J’avais envie d’équilibrer ça en y intégrant du dancehall, un genre qui me réjouit énormément.

"J’ai appris à accepter ma vulnérabilité"

D’ailleurs, on ressent cette progression en écoutant l’album : les premiers titres sont assez sombres et tristes, mais la fin est beaucoup plus joyeuse et optimiste. Cette évolution est-elle le reflet de la façon dont tu t’es sentie pendant la création de l’album ?

Malheureusement, je pense que c’est surtout la façon dont j’aimerais que ma vie évolue [rires] !

Donc il s’agit plus d’une projection que d’un reflet ?

Exactement [rires] ! Les derniers morceaux sont effectivement très optimistes, car leur but est de me faire sentir mieux, et de faire comprendre aux gens : "Ok, c’est bon, Lily va s’en sortir, elle va aller mieux."

Finalement, as-tu réussi à te retrouver en tant qu’artiste avec cet album ?

J’ai appris énormément de choses sur moi… Par exemple que je suis capable d’écrire des chansons qui s’inscrivent dans l’émotion, en m’entourant de personnes avec lesquelles je me sens à l’aise, contrairement à mes débuts, où je devais m’ouvrir à des inconnus.

J’ai appris à accepter ma vulnérabilité. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai appelé ce disque No Shame. Il y a encore quelques années, j’aurais certainement pensé qu’exposer mes côtés les plus vulnérables de la sorte était quelque chose de honteux. Aujourd’hui, je trouve cela nécessaire.

No Shame, le nouvel album de Lily Allen, est disponible depuis le 8 juin 2018.

Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.