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Rencontre avec Jessie Reyez, la nouvelle voix engagée de la soul canadienne

Révélée en 2016 grâce à son puissant "Figures", cette artiste de 26 ans donne vie à une musique entre soul, R’n’B et folk, à travers laquelle elle combat ses vieux démons et affirme ses racines colombiennes. Une posture féministe et engagée, sur laquelle elle revient aujourd’hui.

Jessie Reyez. (© Marlon Munoz)

Jessie Reyez s’avance vers nous d’un pas décidé, le sourire aux lèvres, visiblement très heureuse de retrouver Paris. "Je ne suis pas venue ici souvent, mais à chaque fois, c’est un vrai bonheur pour les yeux !", s’exclame-t-elle en pointant du doigt le pont Alexandre III, qui surplombe la péniche du Flow où elle se produit le soir de notre rencontre. À quelques heures de son premier concert parisien, la jeune femme se présente à nous dans toute sa simplicité, sa longue chevelure ébène relevée en un demi-chignon négligé, une chemise à carreaux difforme sur les épaules, et une imposante guitare greffée au dos qui, dans un élan plein d’enthousiasme, emporte le verre de Coca-Cola posé devant elle. "Mierda… Comment vous dites 'it sucks' en français, déjà ?"

Tout au long de notre entretien, cette autrice-compositrice de 26 ans ne cessera de ponctuer ses phrases d’expressions espagnoles. Née à Toronto de parents immigrés de Colombie, Jessie Reyez a grandi bercée par les voix de figures hispaniques comme Grupo Niche, Celia Cruz ou Carlos Vives. "Chez nous, il était d’ailleurs interdit de parler anglais : nous parlions toujours en espagnol", nous confiera-t-elle. Fière de ses racines, elle fait aujourd’hui partie de cette nouvelle génération de femmes qui, à l’instar de Princess Nokia ou Kali Uchis, ont choisi d’affirmer leurs origines latino-américaines au sein d’une industrie musicale US qui, jusqu’ici, ne leur laissait que peu de place. "C’est aussi pour ça que j’aime autant Princess Nokia !", s’exclame-t-elle avant d’entonner d’un ton survolté le refrain de "Tomboy" : "Who that is, hoe ? That girl is a tomboy !"

Ce désir de mettre en lumière ses racines colombiennes, elle l’exprime à travers des textes authentiques, parfois sombres, basés sur des épisodes tirés de sa propre existence. Avec son premier EP Kiddo, Jessie Reyez, dont la voix écorchée fascine, revient ainsi sur des expériences aussi intimes que douloureuses, transformant son processus d’écriture en une épreuve cathartique, et perpétuant l’héritage de ses idoles que sont Amy Winehouse, Lauryn Hill et Bob Marley. Preuve que sa musique personnelle résonne dans le cœur de nombreux autres individus : Calvin Harris l’a choisie pour incarner "Hard to Love", le titre qui clôt son dernier album Funk Wav Bounces Vol.1. Un début plein de promesses, sur lequel la Canadienne, qui vient tout juste de sortir son nouveau single "Phone Calls", revient pour nous.

"Le sang qui coule dans mes veines est clairement colombien"

Konbini | Tu as récemment dévoilé le clip de "Great One", que tu as choisi de tourner en Colombie. Quelle est la nature de ta relation avec ce pays ?

Jessie Reyez | Oh my God ! [Rires.] Écoute, j’adore le Canada, et je m’estime très chanceuse d’être née dans ce pays ; mais le sang qui coule dans mes veines est clairement colombien ! Se sentir attachée à ses racines a toujours été quelque chose d’important pour moi. J’ai commencé à parler espagnol avant même de parler en anglais (ce qui a été assez problématique à mon entrée à l’école…).

À la maison, il était interdit de parler anglais, ma mère ne voulait pas que mes frères et moi perdions notre langue natale. Mon frère continue d’ailleurs à perpétuer cette tradition avec ses propres enfants aujourd’hui, ils ne parlent pas anglais chez eux. Mais je ne me rends malheureusement pas assez souvent en Colombie. Quand j’y suis retournée cet été, pour tourner le clip de "Great One", j’ai pleuré. Sentir l’odeur de ce pays, de la nourriture, voir tous ces gens aux habits colorés, entendre tout le monde autour de toi parler espagnol… c’était complètement surréaliste pour moi.

Quand on écoute tes chansons, tes textes ont toujours l’air d’être basés sur une expérience vécue, ils raisonnent avec une vraie sincérité. La quête de vérité, c’est quelque chose d’important pour toi, en tant qu’artiste ?

Tous mes textes portent en eux une part de vérité, effectivement. En fait, sur mon EP Kiddo, il n’y a qu’un titre, "Fuck It", qui n’est pas basé sur mon vécu. Je sais que certaines personnes aiment construire leurs textes, les créer de toutes pièces ; mais en ce qui me concerne, si j’essaie de faire quelque chose d’artificiel, c’est un échec. S’il n’y a pas une once de vérité, alors le morceau ne trouvera pas d’écho chez les gens.

En avril 2016, tu as sorti le clip de "Gatekeeper", qui conte ton expérience traumatisante avec un producteur de musique abusif. Parler ouvertement de cette agression, c’était une façon de la combattre ?

Tout à fait. Je n’ai pas essayé de faire de ce clip un chef-d’œuvre, j’avais juste besoin que cette vidéo soit le reflet exact de ce qui m’était arrivé. Beaucoup de gens se sont identifiés à ma vidéo, ce qui est à la fois une bonne nouvelle pour ma musique, mais une triste nouvelle pour la société, puisque cela signifie que beaucoup de femmes ont traversé ce genre d’épreuves, et pas seulement dans le domaine de la musique. Ça me fait peur pour mes futurs enfants, qu’ils soient filles ou garçons d’ailleurs, car les hommes eux aussi sont victimes de ce genre d’expérience.

Jessie Reyez. (© Mohamed Abdulle)

"Princess Nokia parle haut et fort de féminisme, d’égalité des droits et de l’histoire des indigènes"

Grâce à ton premier single "Figures", tu as attiré l’attention de nombreuses personnes, au Canada, aux États-Unis, mais aussi ici en Europe. Toi qui me parlais de trouver un écho chez les autres, qu’est-ce ça fait de réaliser que ta musique résonne auprès de personnes venues des quatre coins du monde ?

C’est dingue ! C’est du bonheur ! Il n’y a rien de plus beau que d’être loin de chez soi, et de voir des inconnus chanter tes chansons. Il n’y a rien de pareil à mes yeux. À chaque fois que ça se produit, je hurle intérieurement : "Fuck !" J’ai l’impression que le moment a été monté de toutes pièces, j’ai toujours beaucoup de mal à y croire…

En tant que jeune femme d’origine colombienne qui a désormais une certaine exposition, as-tu l’impression d’avoir une part de responsabilité face à tes paires ?

Hell yeah ! Clairement ! Tu sais, mon frère a quatre enfants, dont deux petites filles, qui sont donc mes nièces. C’est d’ailleurs l’une d’elle que l’on aperçoit sur la pochette de mon EP Kiddo. Donc, rien que pour elles, je me sens responsable. Je me dois d’être un exemple, en tout cas j’essaie de l’être du mieux que je peux, car je reste humaine – et donc il m’arrive aussi de boire, de parler de cul… [rires] Mais j’ai envie d’être une sorte de role model à leurs yeux, oui.

J’ai le sentiment que les femmes de descendance hispanique sont de mieux en mieux représentées dans l’industrie musicale américaine, grâce à des figures comme toi, mais aussi Princess Nokia ou Kali Uchis…

Oui, moi aussi j’ai ce sentiment, et ça me rend super heureuse ! J’ai eu une conversation à ce sujet il y a quelques jours avec quelqu’un d’autre. En fait, je crois que grâce à Internet, à des plateformes comme YouTube, SoundCloud, Apple Music, Spotify et j’en passe, le pouvoir s’est inversé, car les gens ont désormais la possibilité de décider par eux-mêmes ce qu’ils souhaitent écouter. Ils ne sont plus sous le joug du monopole des radios. Et ce nouveau système a effectivement permis de mettre en lumière des femmes comme Princess Nokia, qui parle haut et fort de féminisme, d’égalité des droits et de l’histoire des indigènes. Et comme Kali Uchis aussi, bien sûr, qui représente les femmes aux racines colombiennes también [rires] ! Ça me rend super heureuse de voir ça, vraiment.

"Ma musique est le reflet de moi-même"

Sur le morceau "Gatekeeper", tu fais preuve d’une grande versatilité dans ton interprétation : il y a des phases très agressives, pendant lesquelles tu rappes, et d’autres où on te sent beaucoup plus fragile et vulnérable. Comment choisis-tu d’alterner ces différentes postures ?

C’est juste sorti comme ça, à vrai dire. Je me compare souvent à un enfant sur ces choses-là. Quand tu me demandais si je ressentais une part de responsabilité, par exemple : bien sûr, mais en même temps, comme je te le disais, je vais aussi avoir des moments où je ne serai absolument pas exemplaire. Un peu comme le yin et le yang.

Évidemment, j’ai envie d’avoir un impact positif sur le monde, mais il y aura aussi forcément des jours où je me lèverai du mauvais pied, où je me comporterai de façon négative. Et puisque ma musique est le reflet de moi-même, elle est elle aussi marquée par ces variations. Certains aspects de mes morceaux seront lumineux, d’autres plus sombres. Certains seront agressifs, d’autres vulnérables et tristes.

Y a-t-il un message particulier que tu souhaitais délivrer à travers ton premier EP Kiddo ?

Kiddo, c’est moi, mon expérience, et toutes les facettes de ma personnalité. Je voulais être aussi honnête que possible. Pour le créer, j’ai pris un marteau dans une main, mon cœur dans l’autre, et j’ai placé chacun des morceaux de mon cœur dans cet EP.

Jessie Reyez portant fièrement les couleurs de sa ville d’origine : Toronto. (© Marlon Munoz)

"J’adorerais pouvoir collaborer avec Frank Ocean"

Quelques mois après la sortie de cet EP, on te retrouve sur le morceau "Hard to Love" du dernier album de Calvin Harris. Comment est née cette collaboration ?

Sur Twitter ! Il m’a écrit en me disant que beaucoup de gens lui avaient parlé de "Figures", que c’était un bon morceau, puis il m’a parlé de ce projet d’album qu’il avait, il m’a dit qu’on pourrait peut-être se rencontrer… Et on a fini par se voir dans un studio de Los Angeles. Ça a d’abord duré une journée. Puis on a remis ça, une semaine. Et cette collaboration a fini par se transformer en une belle amitié. Calvin Harris m’a donné énormément de conseils… C’était super enrichissant de travailler à ses côtés.

Y a-t-il d’autres personnes avec lesquelles tu aimerais travailler dans le futur ?

J’adorerais pouvoir collaborer avec Frank Ocean – je l’aime tellement ! "Pink Matter" est une de mes chansons préférées. [Elle se tourne subitement vers son manager, ndlr] Tu sais pourquoi j’aime autant les films d’aliens ? Tu savais que cette chanson, "Pink Matter", parlait d’aliens, de dieu, d’existentialisme, d’humanité ? [Elle se tourne à nouveau vers moi, ndlr] Dans une seule et même chanson, il a réussi a abordé tellement de sujets importants, avec un ton juste, sans effort… Il est incroyable.

Avant de collaborer avec Frank Ocean, quels sont tes prochains projets ?

[Rires] Avant ça, je vais retourner au Canada, puis à Los Angeles, et j’ai plusieurs concerts qui m’attendent aussi. J’ai super hâte ! Et tu sais, malgré le rythme intense, je ne suis jamais fatiguée. C’est tellement facile d’éliminer ce sentiment de fatigue quand tu fais ce que tu aimes… Je me sens très, très reconnaissante envers tous les gens qui m’entourent et m’aident au quotidien. Je suis très chanceuse d’en être là où j’en suis aujourd’hui.

Le nouveau single de Jessie Reyez, "Phone Calls", est disponible sur Spotify et iTunes.

Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.