Rencontre avec Brent Faiyaz, nouveau prodige du R’n’B américain

Avec son premier album Sonder Son, dévoilé à l’automne 2017, Brent Faiyaz s’est imposé comme l’un des noms les plus prometteurs de la scène R’n’B. À l’occasion de son premier concert parisien, ce proche collaborateur de GoldLink nous a accordé un moment pour tenter de saisir la nature profonde de sa musique introspective.

© Mark Peaced

Malgré les trombes d’eau qui s’abattent sur Paris en ce samedi 17 mars, Brent Faiyaz est on ne peut plus enthousiaste, excité à l’idée de s’aventurer dans les dédales de la ville lumière. "C’est la première fois que je viens ici, m’indique-t-il en commandant un chocolat chaud. J’ai hâte de pouvoir explorer ta ville. Tout à l’air si inspirant ici."

Dans le cadre de sa tournée Sonder Son, commencée le 30 janvier dernier à Chicago, le chanteur américain a délivré la veille au soir son tout premier concert parisien : une date à guichets fermés à l’occasion de laquelle il a interprété, avec une intensité captivante, l’intégralité des morceaux composant son premier album Sonder Son – un disque cathartique, considéré par Rolling Stone comme l’un des 20 meilleurs disques de R’n’B sorti en 2017.

Ce matin, pourtant, Christopher Brent Wood (de son vrai nom) n’a plus rien à voir avec la bête de scène assurée et provocante qui échauffait son auditoire – majoritairement féminin – à l’aide de gestes lascifs, suggestifs, sensuellement exécutés sur "Crew" de GoldLink – ce titre entêtant, nommé aux derniers Grammy Awards, dont il interprète le refrain.

Sa mine est déconfite, fatiguée, et sa voix, hier si ensorcelante, paraît aujourd’hui terriblement fragile. Peut-être ne s’est-il pas complètement remis de sa nuit passée au Jungal, cette boîte de nuit du premier arrondissement de la capitale, peut-être la scène lui procure une sensation unique, qui le fait sortir de son tempérament naturel – sortir de lui-même.

Passionné par le dessin quand il était enfant, ce natif de Baltimore (Maryland) aujourd’hui âgé de 22 ans a rapidement trouvé dans la musique une échappatoire essentielle, vitale, qui lui permet d’expulser ses sentiments les plus enfouis, ses pensées les plus profondes. Depuis ses débuts avec l’EP A.M. Paradox en 2016, Brent Faiyaz n’a cessé de délivrer, à l’aide de productions planantes, des textes crus et introspectifs, inspirés par son idole Lauryn Hill et à travers desquels il explore la complexité des rapports humains.

Avec Sonder, le trio qu’il forme en parallèle aux côtés des producteurs Dpat et Atu, Brent Faiyaz parvient également à mettre en images ce monde intérieur parfois vulnérable, comme le prouvait du clip de "Too Fast", qui retrace la naissance, la mort et la résurrection d’un jeune Afro-Américain. Un univers percutant, entre ombre et lumière, dans lequel résonne sa voix enivrante, dont il nous ouvre aujourd’hui les portes. Rencontre.

"J’avais besoin que les gens comprennent mon histoire"

Konbini | Il y a quelques mois, tu as sorti Sonder Son, un premier album très introspectif. Quel message souhaitais-tu véhiculer à travers ce disque ?

Brent Faiyaz | Cet album est pour moi une sorte d’œuvre introductive, dont le but est de montrer qui je suis, d’où je viens, de raconter mon histoire. Il y a énormément d’autres sujets que j’ai envie d’aborder dans le futur avec ma musique, mais j’ai l’impression que si les gens ne connaissent pas mon histoire… ils ne prêteront pas vraiment attention à tout ce que j’ai à dire.

À mon sens, Sonder Son permettra aux gens d’avoir un point de référence lorsque je sortirai mes prochains projets, d’avoir le background nécessaire pour comprendre le sens profond de mes propos. Si mon premier album avait été un concentré de chansons d’amour ultra-romantiques, ou de bangers pour faire la fête… les gens se seraient sûrement dit : "Ouais, les morceaux sont cool, mais je ne connais pas ce type." J’avais besoin que les gens comprennent mon histoire.

Tes morceaux sont principalement basés sur ton ressenti et tes expériences personnelles. T’arrive-t-il d’emprunter à la fiction ?

Hmmm… pas vraiment… même si je pourrais. Ce qui m’inspire plus que tout, comme tu l’as souligné, ce sont ces conversations que je vais avoir avec mon entourage, ou des choses que je vais moi-même expérimenter. Récemment, j’ai surtout écrit sur des expériences personnelles vécues par le passé. Écrire là-dessus m’aide à analyser mon passé autrement. D’ailleurs, une fois que j’ai enregistré ces morceaux en studio, je me sens beaucoup mieux vis-à-vis de ces expériences passées. Comme un processus cathartique, en quelque sorte. Écrire, ça me permet d’en savoir plus sur moi-même. De me sentir en paix.

"Avec la musique, j’ai commencé à sentir des frissons parcourir ma nuque"

Qu’est-ce que la musique t’apporte et qu’aucune autre forme d’expression artistique n’a jamais su t’apporter ?

Je suis content que tu me poses cette question parce que quand j’étais enfant, je dessinais énormément… C’était le grand truc de ma vie à cette époque. J’ai même pris des cours d’art quand j’avais 8 ou 9 ans, j’étais fou de ce truc. Mais un beau jour, je me suis réveillé et je ne me sentais plus de dessiner. Mon envie s’était envolée.

Mais j’ai retrouvé la sensation que j’ai éprouvée via le dessin le jour où j’ai vraiment commencé à me plonger dans la musique et que j’ai commencé à ressentir ces frissons parcourir ma nuque. Et je ne les ai pas trouvés ailleurs que dans le domaine de la musique. Quand j’enregistre en studio, et que je demande soudainement de l’ingé son de tout couper : c’est parce que dans ma tête, je suis sur le point de retrouver ces frissons. Et je sais que les gens qui écouteront le morceau ressentiront à leur tour ces frissons parcourir leur nuque.

Je te confirme : on les ressent !

Oh, merci [rires] !

"Bien que nous ayons tous nos problèmes respectifs, nous pouvons être réunis à un moment précis de nos vies – par la musique"

Tu as peut-être arrêté le dessin, mais tu as pas mal de tatouages sur le corps. Est-ce que c’est aussi un moyen pour toi d’exprimer tes pensées, ta personnalité ?

Oui, clairement. D’ailleurs, je compte m’en faire d’autres. Mais je ne me fais pas de tatouages à moins qu’ils veuillent vraiment dire quelque chose pour moi. Parce que je me connais : je peux décider de faire un truc, et le regretter la minute d’après [rires]. Donc j’attends toujours avant de me lancer dans un tatouage, j’attends d’être sûr.

Quand est-ce que tu as commencé à en faire ?

J’ai dû faire mon tout premier tatouage à l’âge de 17 ans, au lycée. C’est celui que j’ai sur l’épaule, et sur lequel j’ai inscrit un verset extrait de l’Épître aux Philippines : "I can do all this through him who strenghtens me." J’ai aussi inscrit "Lost kids" [le nom du label qu’il a créé avec son manager Ty Baisden, ndlr] sur les phalanges de mes doigts.

J’en ai aussi un sur les côtes qui dit : "Trust God fear no men" – celui-là m’a bien défoncé [rires]. Et sur mon torse, j’ai inscrit une citation de Keith Haring qui dit : "I don’t think artist propaganda it should be something that liberates the soul, provokes the imagination and encourages people to go further." Ça m’a bouleversé quand je l’ai découverte.

Tu as aussi inscrit le mot "Sonder" en haut de ton sourcil droit… Tu pourrais m’en expliquer la signification ?

Selon les livres, la définition du mot "sonder", c’est "le fait de comprendre que chaque passant possède une vie aussi vive et complexe que la tienne". Soit, pour simplifier, que toute personne que tu croiseras dans la rue a aussi ses problèmes. Et c’est quelque chose que j’ai toujours su, au fond de moi, car je m’interrogeais constamment sur les va-et-vient incessants des gens que je croisais.

D’où vient celui qui entre dans ce magasin ? Et où s’en va celui qui vient de traverser la rue ? À quoi pensent-ils ? Où vont-ils ? Et je crois que j’ai appliqué ce mode de pensée à ma musique, en pensant que, bien que nous ayons tous nos problèmes respectifs, nous pouvons être réunis à un moment précis de nos vies – par la musique.

© Mark Peaced

"Quand tu es artiste, tu peux rapidement t’enfermer dans ta bulle"

En parallèle de ta carrière en tant que Brent Faiyaz, tu fais aussi partie d’un trio, Sonder, aux côtés des producteurs Atu et Dpat. Qu’est-ce que le fait de faire partie d’un groupe t’apporte en tant qu’artiste solo ?

Je crois que ça m’a surtout appris à collaborer avec les autres. À mixer mes idées avec celles des autres. Il y a plein de choses que je n’aurais jamais pensé faire tout seul avec Sonder, et qui se sont révélées incroyables ! Je leur fais totalement confiance sur la façon dont on évolue ensemble, et j’espère être capable de continuer à faire confiance aux gens créatifs qui m’entourent, toute ma vie. Ça me rend vraiment plus fort.

J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes artistes américains qui décident d’avoir cet équilibre entre carrières collective et solo. Je pense notamment à Syd, de The Internet…

Oui, c’est vrai. Personnellement, je crois que ça m’aide à garder les pieds sur terre. Quand tu es artiste, tu peux rapidement t’enfermer dans ta "bulle d’artiste" et faire des choses qui te paraissent folles, mais avec lesquelles en vérité personne ne connectera. Donc c’est effectivement important d’avoir cet équilibre. En tout cas ça l’est pour moi aujourd’hui.

Le clip de "Too Fast", avec lequel vous avez beaucoup fait parler de vous l’année dernière et dans lequel on découvre le périple d’un jeune Afro-Américain au cœur arraché, est assez deep… Comment en êtes-vous arrivés à cette idée ?

Comme pour la composition du morceau, il a fallu composer à trois cerveaux pour la création de ce clip. Et je dois dire que le résultat est bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer en étant seul. Sérieux, je n’aurais jamais pensé à faire ce clip ! J’avais des idées au niveau de l’esthétique, mais en ce qui concernait l’histoire… Je voyais plutôt genre, un mec dans une voiture, qui irait beaucoup trop vite… des trucs hyper terre à terre quoi [rires].

Mais Noah [Lee, le réalisateur du clip, ndlr] est arrivé avec des idées complètement folles ! Je te refais la scène : tu as écrit une chanson que tu trouves magnifique, dont tu es super fier, et un gars arrive hyper sûr de lui, mode : "Ok donc pour le clip, on va avoir ce cœur, bien rouge, et tu vois ce cœur, bah il va littéralement exploser !" [Rires.] Au début j’étais genre : "Wow, de quoi tu parles mec ?" Mais je lui ai fait confiance, j’ai fait confiance à Atu et Dpat, et je suis très content du résultat.

"Si je me foire… ça n’affectera pas seulement ma petite personne"

Tu as également collaboré sur le titre "Crew" de GoldLink, avec lequel tu as été nommé aux Grammy Awards l’année dernière. Comment on réagit à une telle annonce ?

J’étais super heureux ! Je me suis réveillé, j’ai vu un appel manqué de GoldLink, et j’ai tout de suite compris. C’était autour de Thanksgiving, du coup j’étais rentré chez moi, en famille, et ma mère est devenue folle [rires].

Qu’est-ce que tes parents pensent du fait que tu sois dans l’industrie de la musique ?

Au début… ils n’étaient clairement pas enthousiastes. J’étais vraiment très mauvais à l’école : je n’allais quasiment jamais en cours, j’ai eu mon diplôme de justesse… Donc forcément, le jour où j’ai commencé à faire de la musique au lieu de faire mes devoirs, ça a été compliqué. J’ai même dû quitter le domicile familial à 18 ans parce que je faisais trop de bruit. Ils ne m’ont pas vraiment soutenu au début.

Mais aujourd’hui, ils adorent ça – ils sont parfois même plus excités que moi [rires]. Ils voient que je bosse et que je m’épanouis. Le fait que j’avance dans la musique, que je sois plus sûr de moi, et plus mature aussi, ça les rassure. Je crois qu’il faut que j’aille encore plus de l’avant pour qu’ils soient totalement confiants avec cette carrière. Et que j’assure aussi. Parce que si je vais à fond dans ce monde de l’entertainment et que je me foire… ça n’affectera pas seulement ma petite personne, mais tous mes proches.

"J’ai mis du temps à apprécier la scène"

J’aimerais parler de ton premier concert à Paris, que tu as fait le 17 mars. Il s’est vraiment passé un truc dans la salle ce soir-là. Que ressens-tu quand tu parviens à créer une énergie aussi palpable avec des gens que tu ne connais absolument pas ?

Je dois t’avouer que ça m’a pris du temps d’apprécier la scène, de vraiment en profiter. Les deux premiers concerts, c’était marrant, c’était nouveau, je chantais bien… mais je n’arrivais pas vraiment à aimer ça. Ça fait vraiment bizarre de passer d’un état où tu chill tous les jours, à celui où tu te retrouves en tournée du jour au lendemain, à chanter devant tous ces gens qui viennent pour toi.

À certains moments, tu te demandes un peu ce que tu fous là ! Mais à force d’en faire, de m’entraîner, j’ai commencé à vraiment kiffer ça. Et puis, ce concert à Paris était hyper facile : le public était incroyable, tout le monde chantait… J’ai passé un super moment.

Ce n’est pas un peu étrange pour toi, qui as grandi aux États-Unis et qui n’étais jusqu’ici jamais venu en France, de constater que ta musique peut aisément traverser les frontières ?

Si, c’est même complètement fou… Quand je suis arrivé à Londres il y a quelques jours pour le premier stop de ma tournée, ça m’a vraiment donné des frissons. J’avais l’impression d’être chez moi. J’ai compris que le concept d’étranger n’existait pas, que nous vivons aujourd’hui tous dans la même bulle. Et c’est vraiment grisant.

© Mark Peaced

"Ma capacité à transformer mes pensées en musique s’est améliorée"

2017 a été une année importante pour toi, entre ta nomination aux Grammy Awards et la sortie de Sonder Son. Est-ce qu’il y a un moment qui t’a particulièrement marqué ?

Si je ne devais n’en garder qu’un, ce serait ce séjour en République dominicaine, où j’ai travaillé sur l’album. La famille de mon père est dominicaine, et je n’y étais jamais allé auparavant. Donc je me suis dit que ça pourrait m’aider, spirituellement, à la conception de Sonder Son, puisque quelque part une partie de moi vient de ce pays. Je crois que l’album n’aurait pas tourné de la même façon si je n’y étais pas allé.

Ce voyage m’a beaucoup ému, car la plupart des Dominicains n’ont pas grand-chose. Je voulais faire en sorte que cet album leur rende un peu de ce qu’ils m’avaient apporté pendant mon séjour. Et puis, le fait d’avoir fait cet album loin de chez moi et de constater qu’il touche aussi bien les Américains que les Français… Je me dis que j’ai peut-être réussi ma mission.

On en revient finalement à cette notion de "sonder" qui te tient tant à cœur…

Oui, exactement !

Dirais-tu que ta musique a changé depuis A.M. Paradox, ton premier EP ?

Oui, beaucoup. Je crois que je suis aujourd’hui un meilleur chanteur, ou en tout cas que ma voix est plus solide, notamment grâce à tous ces concerts… Et puis, j’ai vécu énormément de choses depuis cet EP, donc je pense que ma capacité à transformer mes pensées en musique s’est nettement améliorée.

Les sessions en studio n’ont pas toujours évidentes pour moi, parce que j’avais souvent des millions d’idées en tête que je n’arrivais pas à exprimer clairement… mais c’est beaucoup plus facile maintenant. Il me tarde de dévoiler des morceaux qui parlent des sujets les plus wild, auxquels les gens ne s’attendent absolument pas de ma part.

Donc tu es déjà de retour en studio ?

Oh oui [rires] ! J’y suis tout le temps… J’ai hâte d’être de retour à Los Angeles pour m’y remettre.

L’album Sonder Son de Brent Faiyaz est disponible depuis le 13 octobre 2017 sur iTunes, SoundCloud et Spotify.

Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.