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Quentin Dupieux : "Je suis le meilleur cinéaste de ma génération"

Quentin Dupieux est un OVNI, tant du point de vue de sa carrière musicale que cinématographique. À l'occasion de la sortie de son nouveau film Wrong Cops, nous avons rencontré cet expérimentateur qui se revendique unique en son genre.

Quentin Dupieux Konbini

Quentin Dupieux aux côtés de son pneu (Crédit Image : Louis Lepron)

Ce mercredi 19 mars, les flics déjantés de Wrong Cops envahissent les écrans des cinémas français. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le quatrième long métrage de Quentin Dupieux est un objet singulier. Comme à son habitude, le cinéaste cherche à se différencier.

Sorte de spin-off de son précédent film Wrong mais exclusivement centré sur les forces de l’ordre de Los Angeles, Wrong Cops suit Duke, un flic pourri et mélomane qui deale de l’herbe et terrorise les passants. Ses collègues du commissariat sont tout aussi tordus que lui : on compte un obsédé sexuel, une flic maître chanteur, un chercheur de trésors au passé douteux et un borgne difforme se rêvant star de techno.

Leur système fait de petites combines et de jeux d’influence se dérègle lorsque la dernière victime de Duke, un voisin laissé pour mort dans son coffre, se réveille. L'absurdité imprègne cette comédie noire qui nous entraine dans un Los Angeles déréalisé et glauque.

L'accent sur la musique

Wrong Cops, c'est aussi, et pour la première fois, une BO "Made by Mr Oizo". Jusqu'à maintenant, Quentin Dupieux n'avait jamais vraiment cherché à mettre en avant ses compositions dans ses films :

Habituellement je compose un truc un peu plus cinématographique : je fais appel à des copains qui viennent m’aider et on fait une sorte de BO qui fait "film". Pour Wrong Cops, j'ai décidé d'utiliser cette musique de dégénéré.

J’avais envie de le faire une fois dans ma vie. Je me l’étais toujours interdit car je trouvais ça vulgaire et en même temps je sais que cette musique est compliquée pour plein de gens. Ça plaît à une toute petite minorité. Je sais qu’il y en a beaucoup pour qui cette musique est gênante.

Son succès musical à la fin des années 90, il l'évoque avec beaucoup de détachement :

La musique, j’ai toujours eu l’impression d’être un imposteur parce que je pars de ce tube improbable ["Flat Beat", ndlr] que j'ai fait vite. Quand tu le réécoutes  aujourd'hui, tu te dis que c’est impossible que ce truc se soit vendu à trois millions de copies, ça n’a aucun sens. C’est juste un espèce de rythme avec un "brbrbr" qui se répète, enfin c’est fou quand t’y penses ! Je n’aurais jamais dû être exposé à ce point-là dans la musique.

Le cinéma, son premier amour

Pourtant, c'est sa fulgurante réussite en tant que compositeur qui lui donne les moyens de ses ambitions cinématographiques. Car bien qu'il se soit fait connaître grâce à sa marionnette jaune et à son tube "Flat Beat", Dupieux cultive le goût pour la réalisation depuis son adolescence.

Dès ses 15 ans, il commence à concocter des petits films avec ses copains. A 19, il réussit à en vendre un à Canal +, ce qui lui permet de gagner assez d'argent pour continuer ses tournages et ses expérimentations.

La pochette du dernier EP de Mr Oizo "Amicalement"

La pochette du dernier EP de Mr Oizo "Amicalement" (2013)

La musique, elle, est venue bien plus tard et un peu par hasard. Au détour d'un problème de droits musicaux rencontré lors de la vente d'un de ses courts métrages :

J’utilisais des musiques déjà enregistrées et quelqu’un m’a dit : "Tu ne peux pas faire ça, tu ne peux pas vendre ces courts métrages avec ces musiques, il te faut de la musique originale ou alors t’es obligé de payer les droits."

Donc j’ai acheté un synthétiseur à Jackson (and His Computer Band) et j’ai commencé à bricoler des sons pour mes courts. Je faisais des nappes et des conneries, et très vite je me suis mis à faire de l’électronique.

Trois millions de copies écoulées plus tard, le jeune Dupieux, alors âgé de 24 ans, se retrouve célèbre malgré lui. Et ce, dans un domaine qu'il ne maîtrise, selon ses dires, que trop peu. Il décide alors d'autoproduire un film conceptuel, Nonfilmdans lequel il met en scène des musiciens (Kavinsky et Sébastien Tellier), sans musique :

J’ai fait ce Nonfilm pour donner du sens au succès de Flat Eric. Je me suis retrouvé avec trop d’argent pour un mec de 24 ans. Y avait un côté un peu bizarre et j’étais pas hyper à l’aise dans mes pompes car le morceau était un peu ridicule.

Je me suis dit que, plutôt que d’acheter des bagnoles ou je ne sais quoi, j'allais produire un film. L’idée c’était de repartir de zéro, comme s'il n'y avait jamais eu de film avant.

La volonté d'être unique

Pas de musique, pas de montage, pas d'artifices : dès le début de sa carrière cinématographique, Dupieux cherche, tente des choses. Il souhaite que son cinéma ne ressemble à aucun autre :

C’est toujours mon obsession. Dès que je reconnais des tics liés au cinéma, ça m’énerve, j’ai toujours envie de créer des choses, même si je sais que je reproduis des effets qui existent déjà évidemment, au moins j’ai l’impression de les inventer et je ne suis pas conscient d’être en train d’utiliser ces codes.

Avec Steak, Dupieux se confronte pour la première fois à la critique du public en 2006. Si depuis, le film est devenu culte pour une certaine catégorie de cinéphiles, à sa sortie le long métrage reçoit un accueil négatif. Entre incompréhension et confusion des genres cinématographiques, la critique est globalement dure.

Selon elle, la production, vendue comme "la nouvelle comédie d'Eric et Ramzy", ne remplit pas son contrat. Trop loufoque, trop décalée, trop singulière : Quentin Dupieux brouille les pistes et propose un objet à la lisière entre cinéma commercial et cinéma d'auteur.

Le Parisien y voit une "tentative de cinéma expérimental dont l'humour décalé s'essouffle, malheureusement, assez vite" tandis que Première souligne un film qui  "accable et ne provoque aucune euphorie comique, même au soixantième degré".

"Rubber", le pneu tueur imaginé par Quentin Dupieux.

"Rubber", le pneu tueur imaginé par Quentin Dupieux.

Par la suite, Quentin Dupieux se cantonne à un cinéma plus confidentiel et élitiste. Avec Rubber il explore le cinéma d'horreur en mettant en scène un pneu tueur, et avec Wrong il flirte avec la science-fiction. En parallèle de ses réalisations qu'il promène – avec succès – dans quelques festivals (Sundance, Deauville et Locarno), Dupieux se crée un personnage : celui du mec ultra-confiant, un brin provocateur et parfois à la limite du mégalomane.

Ainsi, il n'hésite pas à nous affirmer qu'il est "le meilleur de sa génération" :

Je n’ai pas d’idole dans ma génération, y a pas de mec que je respecte autant que moi. Ce n’est pas du tout un truc prétentieux. Je donne beaucoup à la fabrication de ces films, autant que je donne peu en musique.

Tout le monde essaye de faire du cinéma et j’ai l’impression qu’on est encore en train de fabriquer des sous Tarantino, des sous Scorsese… des gens qui adorent le cinéma et qui ont envie de faire comme les grands, je ne vois que ça moi. Des gens qui imitent les grands.

"Je n'ai pas envie de devenir professionnel"

Dupieux refuse de se qualifier de cinéaste "professionnel". Comme une parade à ses propos, il affirme également ne pas vouloir le devenir :

Je n’ai pas envie de devenir professionnel, le problème c’est que le mot "amateur" est glauque, il ne fait pas rêver. Mais je crois que mes films sont un peu intéressants car ils sont créés de cette manière.

Demain, si j’ai  50 millions et carte blanche, je ne sais pas si j'arriverai à faire un bon film. Je ne pense pas. Je vais faire n’importe quoi. Je pense que cette donnée artisanale de mon cinéma est un vrai truc cool qui donne des choses inédites que l’on ne peut pas trouver quand on s’inscrit dans l’industrie normale.

Quentin Dupieux

Quentin Dupieux

Dupieux a developpé une certaine méthode lors de la conception de ses films : ce sont les contraintes qui lui permettent d'avancer et de perpétuellement se renouveler. Si une idée ou une partie de son scénario est trop chère ou trop difficile à tourner, l'inspiration fait le travail :

Si on me dit "désolé mais on ne peut pas  faire ça", j’ai d’un seul coup une meilleure idée que ce qui avait été écrit à l’origine, et je n’ai pas de frustration quant au fait de la remplacer. D’un seul coup c’est un plus, un bonus [...]. Je transforme cette contrainte en un truc créatif [...]. Dans le cinéma, je sens que je peux pousser les murs.

Quentin Dupieux se considère donc avant tout comme un cinéaste, peut-être pas "professionnel" comme il se plaît à le dire – ce qui lui permet une nouvelle fois d'être en marge, mais très talentueux.

Le réalisateur contrôle tout. Pour Wrong, son précédent film, il est crédité en tant que scénariste, monteur, cadreur et réalisateur. Encore une fois, il n'y a que pour la musique qu'il a fait appel à une aide extérieure :

J'ai demandé à Tahiti Boy de compléter la musique. J’avais déjà habillé le film de plusieurs maquettes mais j’ai eu besoin de quelqu'un de plus élaboré musicalement, capable de jouer du piano.

J’ai eu ce besoin pour renforcer le film en émotion et, quand je l’ai observé faire, j’ai vraiment compris. Je me suis dit : "Je suis vraiment un clochard dans ce domaine." On ne peut pas être bon partout.

La musique pour le plaisir, le cinéma pour la reconnaissance. Si Quentin Dupieux ne cesse de minimiser ses talents musicaux, c'est peut-être pour mieux mettre en avant son cinéma. Quoi qu'il en soit, le cinéaste cherche à marquer ses œuvres d'une touche qu'il veut unique et singulière.

Et malgré certaines de ses déclarations qui pourraient en crisper plus d'un, il n'en demeure pas moins que ce réalisateur barbu de 40 ans est un artiste libre et fascinant.

J’aime bien rigoler à mes propres blagues. Tout ce qui est félin et ciné par ailleurs.