Opéra Puccino a 20 ans : on a longuement discuté avec Oxmo de son album culte

Le premier album d’Oxmo Puccino, Opéra Puccino, fête ses 20 ans avec une réédition. À cette occasion, nous avons rencontré ce grand monsieur du rap français, pour une longue discussion à cœur ouvert.

(© Lisa Miquet/Konbini)

Opéra Puccino, le premier album d’Oxmo Puccino, est à ranger parmi les grands classiques du rap français. Avec des titres comme "L’Enfant seul", "Mourir 1 000 fois" ou encore "La Loi du point final", le rappeur originaire du XIXe arrondissement de Paris a su imposer d’une main de maître sa prose unique, à la fois sombre et philosophique.

Pour fêter dignement les 20 printemps de sa pièce maîtresse le 26 avril dernier, il en a dévoilé une version remastérisée, avec cinq chansons inédites. Un "opéra" qui résonne toujours aussi fort et vrai dans nos oreilles. N’est-ce pas la marque des plus grands ? Mais pour parler comme il se doit de cet album, laissons maintenant la parole au maestro.

Konbini | Pourquoi tenais-tu à faire rééditer Opéra Puccino pour ses 20 ans ?

Oxmo Puccino | C’était important parce que c’est une date clé. Pour moi, 20 ans, c’est deux générations, deux cycles dans une vie. 20 ans, c’est un moment précis pour marquer un événement. C’est comme si la page se tournait au moment précis où elle devait se tourner. Quand on dit "c’était il y a vingt ans", c’est qu’on arrive à un certain âge. C’était aussi un moyen de ressortir le disque avec la texture sonore actuelle et de le faire redécouvrir.

Voire de le faire découvrir aux jeunes fans de rap qui ne te connaîtraient pas ?

Oui. Je voulais leur montrer qu’il se passait des choses avant. On a toujours des choses à apprendre et à retirer du passé. Je ne crois pas au clivage "jeune/vieux", comme je le dis dans mon morceau "À ton âge". J’explique que l’âge n’est jamais qu’un chiffre et qu’il ne reflète pas forcément ta maturité. J’ai autant de respect pour une personne âgée que pour un jeune, tant qu’ils ont quelque chose à apporter au monde. C’est un échange. Même si j’essaye de rester à l’heure, je fais partie du passé, que je le veuille ou non, mais voilà ce que je vous propose.

Quel regard portes-tu vingt ans plus tard sur ce projet qui t’a finalement lancé en solo ? Est-il différent de celui que tu avais à l’époque ?

Je le vois "à l’heure", dans le sens où il retranscrit bien son temps. D’un autre côté, si peu de choses ont changé qu’il est encore d’actualité. Je me rappelle de Prince Charles Alexander. Un jour, il mixait l’album et il m’a dit : "On va en parler longtemps, tu verras." C’est aussi un objectif que je m’étais fixé en l’écrivant. Je voulais qu’il ait une longue portée, même si je n’avais pas de vision à long terme.

J’espérais qu’il soit intemporel. C’est ce qui lui donne son côté à la fois rêveur et impossible. Le fait de savoir que ces objectifs de départ étaient impossibles, cela me permet de dire à quel point le projet est encore beau.

Du coup, t’es content, j’imagine.

C’est au-delà même de la satisfaction. C’est le sentiment d’avoir réussi quelque chose dans sa vie, quelque part. On peut avoir réussi sa vie, parce qu’on a fait des enfants et qu’ils sont bien éduqués, comme on peut ressentir ce sentiment après avoir proposé quelque chose dont on parle encore longtemps après. Opéra Puccino, c’est ce qui me permet de dire fièrement que j’ai réussi ma vie.

Et du temps de la conception de cet album, dans quel état d’esprit tu te trouvais ? Tu sortais de l’ère Time Bomb pour te lancer en solo. Qu’est-ce qu’on ressent à ce moment-là ? De l’appréhension ? De l’excitation ?

Pour être clair, ce que je ressentais en 1998, c’est exactement l’interlude du début, le passage de Mississippi Burning [le discours du pasteur noir, ndlr] qui introduit "Visions de vie", le premier titre de l’album. C’était âpre, obscur. C’était ma colère et tout ce qui se passait autour. On venait de se séparer avec le collectif Time Bomb, je n’allais pas super fort dans ma vie, et j’avais plein de doutes en rentrant en studio.

Il faut savoir qu’avant, lorsque tu sortais un album, il n’y avait pas de tournée prévue dans la foulée. Tout reposait sur les premières semaines et les passages radio. Tu ne pouvais pas espérer tenir sur la durée si tu ne passais pas en radio. Si tu ne marchais pas dès le début, tu disparaissais immédiatement. C’était aussi cruel qu’aujourd’hui, quand j’y pense.

C’est pour ça qu’il aura fallu attendre huit ans pour qu’Opéra Puccino devienne disque d’or. Tu as eu tes premiers succès, et la postérité a fait le reste finalement.

Oui, c’est ça, j’ai été disque d’or en 2006. Quand je pense qu’à l’époque, j’étais dans le doute, dans mon XIXe, sans savoir où j’allais. Le rap n’était même pas considéré comme une musique, mais plutôt comme du divertissement. C’était du coup par coup, impossible de faire de plan sur la comète. Je n’étais pas heureux de rentrer en studio, parce qu’on n’était sûrs de rien.

Et les sessions d’enregistrement se passaient comment ?

J’ai d’abord enregistré à Paris, au studio Davout, dans le XXe arrondissement. C’était un peu compliqué, parce qu’on savait où nous trouver, autant les amis que les autres. Forcément, ça ne facilitait pas les choses pour travailler. Après, on a été dans un autre studio à Paris, à porte de la Muette, mais je ne m’y sentais pas bien. Finalement, en janvier 1998, on a choisi de partir à Polygone, à Toulouse, et c’était vraiment le cadre idéal pour bosser. DJ Mars, DJ Sek et Prince Charles Alexander ont mixé l’album. C’est vraiment là-bas qu’on a peaufiné le tout et, surtout, on l’a fait sereinement.

C’est ce sentiment de mal-être global qui a donné cette teinte sombre à l’album ?

Oui, bien sûr. C’est un album qui est cohérent avec son époque, et ma vie avant tout. Totalement. Sans frasques, et sans mises en scène.

C’est aussi cet album qui a introduit un surnom qui te colle à la peau : "Black Jacques Brel".

[Rires.] Oui ! Quand j’ai commencé à enregistrer cet album, j’ai tout de suite fait le lien entre le rap et la chanson française. Je suis arrivé avec des morceaux comme "L’Enfant seul", alors que je me suis plutôt établi avec des titres comme "Pucc Fiction". J’ai tout de suite voulu apporter ce côté chanson française dans ma musique, parce que je pouvais écouter Biggie et l’intégrale d’Aznavour ou de Jacques Brel dans la même journée, et avec autant de passion. Leurs paroles, leurs interprétations me parlaient. Même si c’était la musique de mes parents, c’était ancré en moi.

Ma force, c’est d’avoir voulu proposer ce mélange entre hip-hop et tradition française. "Black Jacques Brel", c’est simplement venu parce qu’il y a vingt ans, c’était très rare et vraiment pas assumé. Bien sûr, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a des artistes comme Gaël Faye, Grand Corps Malade, Stromae… Lui est encore plus Brel que moi, d’ailleurs ! Il y a Lomepal aussi. De nos jours, ce mélange est établi, naturel et revendiqué.

En plus de cet avant-gardisme dans la direction artistique, tu as aussi été l’un des premiers rappeurs français à apporter une vision sociologique à tes textes, au moment où le rap était bien plus marqué par l’ego trip et la rue.

Oui, et c’était totalement volontaire. Je suis arrivé dans le rap assez tardivement. J’avais 20 ans, alors que tu commençais plutôt vers 15-16 ans. Déjà, dans Time Bomb, je n’étais pas le plus jeune, et en plus j’étais moins bon. Donc pour me démarquer, j’ai cherché ce qui ne se faisait pas. Naturellement, je suis parti dans la narration, dans les histoires, parce que j’aimais ça et parce que personne ne le faisait. J’ai marqué ma différence de cette façon-là.

Et après, j’ai continué, car pour le premier album, je n’avais pas encore de maîtrises technique, d’enregistrement, de flow. En studio, je m’épuisais parce qu’on n’avait aucune notion technique du chant, vu que le rapport rap-chant n’existait pas encore. Tout le monde était dans la revendication, dans le premier degré, mais pour moi, ça ne durerait pas.

C’est là que je me suis dit que si on attaquait des morceaux plus profonds, qui parlaient de nous, des rapports entre les humains avec une musique qui n’était pas faite pour ça, ça pouvait donner quelque chose d’intemporel. Tout était réfléchi et intentionnel.

Et tu as eu des doutes en partant sur ce credo-là ? Comme c’était nouveau, as-tu eu peur d’être mal reçu par le public ?

Non, pas du tout, parce qu’il s’agissait avant tout d’émotion. C’était quelque chose qui était peu fréquent, l’écriture était plus basée sur la démonstration que sur l’émotion. Le fait que mon équipe ait été touchée par ma proposition, ça m’a protégé du doute des autres. La sensibilité d’une personne est une chose que l’on ne pourra jamais remettre en doute.

Et du côté de Time Bomb ? Avec toutes les tensions qu’il y a eues au moment de votre séparation, comment ils ont vécu le succès de l’album ?

Je pense qu’ils ne l’ont pas très bien vécu, c’est sûr. On n’en a pas vraiment discuté, parce qu’on s’est séparés sur des rapports amers, juste avant que je rentre en studio. Mais il y avait toujours cet esprit de compétition entre nous, c’était devenu malsain. C’était la course à l’album, et le fait que je sorte le mien a réveillé certains sentiments chez eux. Certains ont fait des albums immédiatement, qui n’ont pas toujours marché, et d’autres n’ont même pas réussi à finir leur projet.

C’est ce qui a fait la différence entre nous : moi, j’écrivais vraiment tout le temps, donc j’avais de la matière, j’étais prêt. Ce qui n’était pas le cas de tout le monde. C’est là que les dissensions ont commencé. Quand on se demande sans cesse "À qui le tour ?", "Qui a fait le mieux ?" ou "Qui a fait le plus ?", l’esprit de compétition devient malsain.

Cette amertume existe encore aujourd’hui ?

Non, ça va. On s’est tous recroisés, et ça va. On se voit moins, car chacun a sa vie d’artiste et de famille à gérer. C’est compliqué, mais quand on se croise en studio, on est très contents de se voir.

Tu vis toujours à Paris ?

Non, tu rigoles ? Je vis en banlieue proche, je ne supporte plus Paris. Il faut toujours partir d’où l’on vient, pour mieux revenir.

En parlant de revenir, tu vas bientôt remonter sur scène, notamment à L’Olympia. Tu as hâte de rejouer les morceaux d’Opéra Puccino sur scène ? Ils ont quand même une saveur particulière.

Je ne suis pas spécialement nostalgique, parce que c’est une époque à la fois très lointaine et très proche, dans le sens où j’y pense très souvent. Ce sont des moments qui ont été décisifs dans ma vie, et dans la vie de beaucoup de monde. C’est un disque qui m’accompagne tous les jours. Il y a des titres, comme "L’Enfant seul", que je fais tout le temps sur scène. Je ne peux pas les jouer sans me replonger dans l’époque où je les ai écrits, c’est impossible. C’est pareil pour ceux qui réécoutent ce morceau aujourd’hui, ils ressentent toujours autant d’émotions.

Et toi ? Quelle chanson de cet album te touche plus que les autres ?

Il y en a plusieurs : "Mourir 1 000 fois", "24 heures à vivre", "L’Enfant seul" justement, et "Le jour où tu partiras". Ce sont des titres qui me reviennent le plus en tête.

Tu as justement ressorti "24 heures à vivre" dans une version 2018, avec ton pote Demi Portion, qui rappe depuis plus de vingt ans déjà, mais aussi deux jeunes rappeurs, Jazzy Bazz et Rémy. Quel regard tu portes sur cette jeune génération ? Pourquoi avoir voulu les rassembler ?

Rémy, c’est vraiment un coup de cœur. Jazzy Bazz, on est en relation depuis un moment, et Demi P, c’est mon frérot. D’ailleurs, il trace, et je lui envoie de la force pour son prochain album.

Cette chanson, pour moi, c’est une manière naturelle de partager un moment marquant de rap. C’est important d’avoir trouvé le temps, parce que c’est vraiment pas évident de se réunir aujourd’hui. Les jeunes artistes sont confrontés aux impératifs de ceux qui ont déjà une carrière. Ils sont tout de suite dans le bain, et sur tous les fronts. Il y a moins de temps pour se concentrer sur la musique, et encore moins sur les plaisirs anodins, comme passer du temps avec ses potes. Et avec ce morceau, c’est justement ce qu’on a fait, et j’en suis très heureux.

C’est aussi un moyen de montrer que le rap n’est pas une question de génération.

Aussi, oui. Chacun suit sa route, et le conflit de générations ne doit pas exister. Le temps passe vite : tôt ou tard, on aura tous 25 ans et tous 50 ans. J’apprends d’eux, et c’est un échange.

Pas comme aux États-Unis avec, par exemple, J. Cole et la nouvelle génération qui se comprennent de moins en moins.

En France plus qu’aux États-Unis, je constate un respect mutuel entre les générations, mais ça correspond à notre culture, qui est une culture d’héritage, une culture patrimoniale. Il y a cette notion de respect des aînés, une valeur familiale, qui pour moi est un mélange de traditions africaine et européenne. Je suis heureux qu’on soit différents des États-Unis sur ce point-là. Heureux que tout le monde s’entende.

D’autant que la culture rap n’est pas vécue de la même manière en France qu’aux States.

Oui, on a un peu plus de liberté, ici. Là-bas, la culture impose des étiquettes. En France, tu as des groupes comme 1995 qui sont modernes, mais qui gardent des fondamentaux qui ne les rendent pas vieux pour autant. Comme quoi, l’essentiel, c’est de faire du bon et du nouveau. Mais c’est sûr qu’on ne peut rien faire de tel sans les anciennes recettes.

Le mélange apporte une vraie richesse au rap, finalement.

Bien sûr, c’est une richesse dont on rêvait à l’époque. Quand j’ai sorti mon premier album, il n’y avait que peu de rappeurs en France. C’était pas évident pour échanger, et tout le monde n’était pas forcément potes. Aujourd’hui non plus bien sûr, mais ce qui a changé, c’est que les artistes discutent entre eux, font des clips ensemble. Avant, c’était pas du tout le cas. C’est tellement mieux maintenant, je suis heureux de voir tout ça !

Justement, l’année 1998, parlons-en. Beaucoup la considèrent comme une année de référence, une année charnière dans l’histoire du rap français. De nombreux rappeurs ont sorti un album : Ideal J (l’ancien groupe de Kery James), Suprême NTM, Sages Poètes de la rue, Ärsenik, Doc Gynéco… et toi. Et beaucoup de médias ont considéré qu’Opéra Puccino était le meilleur album de cette cuvée 1998. Comment tu l’as vécu ?

C’était étrange, parce que je débarquais tout juste. Il y a eu ce plébiscite des médias et la conviction de mon entourage, mais les chiffres ne suivaient pas. Du coup, c’était très bizarre. Je me suis beaucoup questionné et remis en question, j’ai beaucoup douté, mais pas mon équipe. Je me suis aperçu qu’elle n’avait pas tort et qu’il fallait juste être patient. En ce temps, je n’avais aucune vision à long terme, je ne voyais que ce qu’il y avait sur le mur. Ce sont des leçons qu’on apprend avec le temps.

C’est vrai, et c’est pour ça que ces albums sont tous, à leur échelle, devenus intemporels. Justement, hormis le tien, lequel de ces projets t’a le plus marqué ?

Je m’en souviens très bien, c’était Le combat continue, d’Ideal J. Sur cet album, il y avait le son de DJ Mehdi déjà – repose en paix. Il y avait aussi le ton poignant de Kery James. Si moi, j’avais une portée sociologique assez large, la sienne venait des bas-fonds. Elle était retranscrite d’une manière extrêmement précise, avec l’émotion qu’il fallait.

Je me rappelle avoir écouté des milliers de fois, et je ne plaisante pas, "J’ai mal au cœur". J’ai eu la chance d’avoir la maquette, le son était fragile, le piano un peu crade, et la voix pas très forte, mais l’émotion était déjà incroyable. Pour moi qui, à l’époque, connaissais beaucoup de gens qui étaient en prison, j’étais très touché par ce que racontait le morceau. Cet album m’a beaucoup marqué parce qu’il était profondément précis. "J’ai mal au cœur", "Hardcore", "Le combat continue"… Vraiment, cet album est gigantesque, jusque sur sa pochette.

L’enfant que tu étais se sent toujours aussi seul en ce moment ?

C’est une autre solitude. Dans "L’Enfant seul", je décrivais la mienne, mais aussi celle que je pouvais observer. Je me dis que la vie est une longue solitude qu’il faut gérer, et quelques fois accompagner. Avec le temps, je pense qu’on trouve beaucoup de solutions dans la solitude si on l’accepte. Mon rapport à la solitude est harmonieux désormais. Dans ces moments, je réfléchis, je refais le monde, je me corrige, je me reprends. C’est très important car comme tout va très vite, on a de moins en moins de moments pour se retrouver soi-même. Même avec un téléphone, on reste seul finalement. On l’est peut-être même encore plus.

Au fil de ta carrière, tu as toujours aimé raconter des histoires. Ne verrais-tu pas quelqu’un comme Médine en héritier de ce statut de conteur, de storyteller ?

Je ne le vois pas vraiment comme un héritier. D’ailleurs, je lui fais une grosse dédicace en attendant de le recroiser. On essaye de se voir depuis un moment, mais c’est compliqué. Bref. Non, Médine, c’est Médine. Ce qu’il narre… Comment dire ? C’est une question très intéressante, et je n’y avais jamais réfléchi. Médine fait de la narration historique, lourde, frontale, et ancrée dans l’histoire. Il va parler d’une époque, d’un contexte, se positionner dans ce contexte et aller loin dans les racines. C’est fort, parce qu’il n’y a rien de mieux pour donner de la force à des propos que de les raconter au travers d’une histoire.

Moi, je raconte des petites histoires avec une portée philosophique. C’est-à-dire que j’essaye de ne pas rentrer dans l’histoire, parce que ça revient à prendre part à la politique, d’une certaine manière. Or, ça ne m’intéresse pas du tout, parce que la politique, ce n’est que du divertissement d’actualité. Avec des répercussions qui deviennent historiques, mais qui restent du divertissement. Je dis ça parce qu’au fond, on ne sait jamais grand-chose sur ce qu’il se passe. On se rend compte de l’impact des choses bien plus tard. C’est pour ça que je préfère m’en tenir aux petites anecdotes qui vous feront réfléchir sur une vision de la vie.

Et tu vois des artistes qui suivent tes pas sur le plan philosophique ?

Qui suivent mes pas, pas forcément, mais dans lesquels je me reconnais, oui, il y en a. Mais je pense que ce sont des artistes qui en seraient arrivés là même si je n’avais pas existé. Les manières de prendre les vibrations de son temps et de les retranscrire, il n’y en a pas des millions. Les références, l’éducation, nous avons ça en commun. C’est la personnalité artistique qui fait la différence, sinon, on ferait tous la même chose. Moi, je me reconnais dans des artistes comme Dinos, Demi Portion ou Georgio. Ils parlent avec le cœur et évoquent des choses qui les touchent, et qui touchent du monde. Quand je les écoute, je me dis : "Ah ouais, c’est vrai ce qu’ils racontent."

Le terme "classique" est de plus en plus utilisé à tort et à travers pour qualifier un album, alors qu’avant, puisque peu d’albums sortaient, chacun était un événement. Ça te fait rire d’entendre ce mot employé à foison ?

Oui ! [Rires.] Je suis mort de rire ! Aujourd’hui, de quoi parle-t-on quand on parle de rap ? Je pose toujours cette question aux gens. Est-ce qu’on ne parlerait pas plutôt de musique ? Déjà, pour moi, l’emploi même du mot "rap" est galvaudé à souhait. Si on s’attaque au lexique du rap, imagine la catastrophe. "Rap" est déjà mal utilisé, alors forcément, "classique", c’est pire ! On ne parle plus d’albums, mais de singles et de clips. Pour moi, un classique, c’est un morceau qui va être reconnu de manière unanime et incontestable. Il faut qu’il y ait un consensus irréfutable.

Maintenant, tout le monde peut donner son avis et crier au classique. Mais ça ne signifiera rien du tout si tout le monde n’est pas d’accord. Seul le temps peut le confirmer. Je n’en vois plus beaucoup, parce qu’on ne donne plus le temps aux artistes de travailler un disque de cette envergure. Et on ne lui donne plus assez d’écoutes pour déceler cette valeur. Classique ? Mais de quoi parle-t-on ?

Tu disais ne plus vouloir parler de rap, mais de chanson.

Oui, on ne peut plus parler de rap, c’est tellement varié et différent. On dit "rap", mais c’est la chanson d’aujourd’hui. Tous les rappeurs chantent et tous les chanteurs rappent, il n’y a plus beaucoup de différences, hormis dans la technique. Si un chanteur comme Bénabar se met à rapper à la fin d’un couplet, ça ne choquera plus personne. Philippe Katerine et ses morceaux avec Lomepal, ça résume tout. C’est super, c’est génial, c’est bien fait, c’est propre et ça donne du plaisir. Les rappeurs sont les chanteurs contemporains.

C’est ce que vous souhaitiez à l’époque, j’imagine ?

C’est incroyable. Quand on sait que cette musique a été donnée pour morte tous les deux ans ! On n’osait même pas l’espérer. J’allais aux États-Unis, j’entendais les gamins chanter dans la rue, dans les voitures, à l’école… Ça faisait partie de la vie quotidienne. Je n’aurais jamais imaginé qu’on en arrive là. C’est un rêve ! Tous les rappeurs passent à la radio, à la télé… Même si pour la télé, c’est pas encore tout à fait ça [rires] !

En 1995, dans "Shoota Babylon" du groupe Assassin, Rockin' Squat dit : "Je ne pense pas qu’une chanson puisse changer la condition de l’homme." Tu penses que ça a changé ? Que la musique est capable de faire bouger les choses ?

Bien sûr ! En bien, comme en mal. Changer les esprits, c’est plus difficile, car plus long, mais ce qui est sûr, c’est que la musique est la chose la plus influente du monde.

Il y a quelque chose de très révélateur qui va dans ce sens : c’est le rayon immense des casques audio dans les magasins de multimédia. Alors qu’il y a dix ans, ce n’était que des minuscules parcelles. C’est une preuve matérielle qu’on n’a jamais autant écouté de musique dans toute l’histoire de l’humanité. Il n’y a jamais eu autant d’artistes qu’aujourd’hui. Gagner sa vie de manière artistique était impensable il y a quinze ans, mais maintenant tout le monde peut le faire avec un peu d’audace grâce à Internet. Au-delà de ça, la musique apporte du bonheur et rend les gens heureux. Si ça ne prouve pas que la musique change les choses, je ne sais pas quoi dire.

La musique adoucit les mœurs, mais par rapport à une époque où le rap était très revendicatif, tu ne trouves pas qu’on a perdu cet engagement ? Typiquement, au moment des élections ou même durant les manifestations actuelles, on n’entend plus les rappeurs s’exprimer, prendre position sur ces sujets, comme ils pouvaient le faire dans les années 1990.

Non, c’est vrai, parce que le rap est soumis à des impératifs commerciaux désormais. On est plus sur la devanture que sur le propos. C’est ce qui fonctionne et qui attire l’attention. Alors, il y a quand même des artistes qui arrivent avec des discours personnels et sincères, mais il y en a beaucoup dont le discours est calculé et qui répond à une demande. Les artistes saisissent des opportunités. Et ce sont d’eux dont les médias parlent le plus. C’est un échange commercial qui n’existait pas avant.

Tu ne penses pas que ça dénature quelque peu l’essence du rap et du hip-hop ?

Si, forcément. Mais le truc, c’est que le rap revendicatif l’a seulement été à cause de son contexte. Ce n’était pas une volonté. Les rappeurs regardaient autour d’eux, avaient envie d’exprimer quelque chose, et le faisaient micro en main. C’était spontané. Maintenant, un rappeur, dès qu’il prend le micro, il sait ce qui va intéresser le public. Ça va rentrer dans son processus créatif. Il va prendre en compte les autres artistes et, inconsciemment, il va rentrer dans une étude de marché et se dénaturer lui-même.

Avant, il n’y avait pas beaucoup de rappeurs riches. Un rappeur ne pouvait pas prétendre à une carrière. Désormais, tout est calculé, il faut faire des chiffres ou des vues. Pour les gonfler, tu vas rajouter un pistolet. Hélas, les artistes sont obligés de prendre ça en compte, et ça influe forcément sur la proposition artistique globale. Pour les gens sensibles, ce n’est pas digeste.

Tu me dis ça, mais je t’entends pourtant rester optimiste depuis tout à l’heure.

Oui, je le suis. Je trouve que c’est génial, parce que c’est une proposition différente, et ça laisse plusieurs propositions au public. On peut choisir d’aller vers cette tendance, d’aller vers autre chose ou d’opter pour les deux. Chacun est libre. Mais c’est sûr que les goûts du grand public manquent peut-être de variété.

Quand on s’appelle Oxmo Puccino, il y a encore des artistes avec lesquels on rêverait de travailler ?

Je ne fantasme pas sur des artistes en particulier. Je fonctionne en sens inverse : la plupart du temps, c’est le morceau qui demande une voix. Et ce n’est qu’après qu’on se charge de chercher cette voix parmi nos connaissances et les gens qu’on apprécie.

Par contre, j’admire les musiciens. Par exemple, lorsque je monte sur scène avec Vincent Ségal, je suis aux anges. Pareil avec Erik Truffaz ou Ibrahim Maalouf. Collaborer avec de grands musiciens, c’est quelque chose qui me rend heureux et fou. Pour moi, la musique dépasse les mots.

Justement, je sais que tu travailles sur ton prochain album. Comment, après tout ce que tu as écrit et dans le contexte de la réédition de ton premier album, tu trouves encore l’inspiration ? C’est plus difficile ?

Non, parce que, quelle que soit l’inspiration, le tout est d’être synchro et cohérent avec l’époque dans laquelle tu sors ton projet. À partir du moment où je me sens en phase avec le contexte temporel de mes chansons, tout va bien. Comme pour le premier, j’essaie encore d’être un peu en avance, et j’espère devenir intemporel.

Quelle en sera la saveur ?

Même s’il y a de la musique, je suis parti sur beaucoup de production. Je pense que ça va être un album où beaucoup vont me reconnaître. Je n’ai pas encore la couleur et la direction définitive de l’album, mais je m’en approche bien. C’est très récent d’ailleurs : je travaille dessus depuis presque deux ans, et j’ai trouvé ma voie il y a peu. Je pense le sortir l’année prochaine. Tout va dépendre de l’évolution du processus.

Tu travailles aussi sur d’autres projets, un opéra notamment…

Oui, je suis en train d’écrire le préambule d’un opéra de Béla Bartók, Le Château de Barbe-Bleue. J’écris le texte, le livret que je dois mettre en forme. Je dois l’apprendre pour l’interpréter fin mai. Je prépare aussi mes deux concerts à L’Olympia, et puis je coécris l’album de deux chanteuses que j’aime beaucoup. J’espère que l’on entendra parler d’elles l’année prochaine. Et je suis aussi en train d’écrire une pièce de théâtre avec Kim Chapiron.

J’imagine que tu as déjà presque tout dit, mais y a-t-il une anecdote autour d’Opéra Puccino que tu n’aurais jamais racontée ?

[Rires.] Je me rappelle de Prince Charles Alexander, le producteur et ingé son. J’essayais d’interpréter "Hitman", et j’avais du mal. Pour que l’on décompresse, il s’est alors mis à me raconter une histoire. Il était en studio avec Biggie pendant l’enregistrement de Ready to Die et du morceau "Suicidal Thoughts".

Tu te souviens, à la fin du son, de ce bruit de corps qui tombe ? Il m’avait expliqué que tout le monde était en train de réfléchir dans le studio. Biggie était dans la cabine et s’était alors levé pour faire des tests de voix. Il avait demandé de monter le volume, et juste après, il y avait eu un gros boom. C’était lui qui s’était jeté par terre du haut de ses 1 m 90 et 140 kg. Voilà le secret du son que tu entends à la fin du titre !

Enfin, s’il te restait 24 heures à vivre, qu’est-ce que tu ferais ?

Je me mettrais à pleurer toutes les larmes de mon corps pendant 23 heures, je pense [rires] ! Je prendrais un avion pour aller au bord de la mer, je regarderais la mer et je me mouillerais le visage pour cacher mes larmes !