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On a rencontré Don Rosa, le génie derrière La Jeunesse de Picsou

À l’occasion de la dernière Comic Con de Paris, nous sommes allés à la rencontre de l’homme derrière les aventures modernes de Picsou en bande dessinée, également auteur de la magistrale Jeunesse de Picsou : le scénariste et dessinateur Don Rosa.

Don Rosa à la Motor City Comic Con de Novi, Michigan, en 2014. (© Monica Morgan/WireImage)

Toute personne ayant ouvert un Picsou Magazine dans sa vie sait qui est Don Rosa : l’héritier de Carl Barks et l’auteur de dizaines de bande dessinées cultes sur la famille de Picsou. Don Rosa est si doué pour étendre un univers et ancrer des histoires dans leur temps, que son œuvre est devenue un modèle d’imaginaire et de continuité artistique. Nous avons eu la chance de l’interviewer à l’occasion de la dernière Comic Con de Paris.

Le Donald Duck de Carl Barks est loin d’être une personne sympathique. Qu’est-ce qui vous a poussé à reprendre ce personnage ?

En fait, ce n’est pas tant Donald Duck qui m’intéressait, mais Picsou. Donald incarne un peu le quidam, celui dans lequel on peut tous se reconnaître, et je pense que ça explique sa popularité. Mais Picsou est bien plus intéressant. Il est hors du commun. J’adorais les histoires où Barks suggérait qu’il avait vécu moult aventures dans sa jeunesse, dont on entend souvent vaguement parler.

Je suis parti de cette base. Il semblait être un personnage aventureux. J’ai fait quelques histoires sur Donald, mais j’étais davantage passionné par le Picsou de Carl Barks.

Qu’est-ce qui, selon vous, rend vos histoires si célèbres en Europe ?

Cela fait déjà 30 ans que je me pose cette question ! Quand je les regarde, elles me semblent un peu trop brutes, et toutes les autres bandes dessinées ont l’air plus professionnelles. C’est comme si n’importe quel autre artiste pouvait voir que je ne dessine pas correctement.

Mais quand des artistes en herbe me demandent des conseils, je leur réponds souvent : "Tu ne veux pas dessiner comme moi, les autres ne sont pas fans de mon style." Aujourd’hui, je crois qu’ils sont contrariés par la popularité de mes histoires.

J’imagine que mes BD sont populaires, parce que j’ai su fournir une touche de travail supplémentaire, bien au-delà de ce pour quoi j’étais payé. J’aimais faire ça ! J’aimais raconter des histoires à d’autres fans de canards. Vous dites "populaires en Europe" parce que c’est là que sont la plupart de mes fans, pas aux États-Unis. Cela fait 40 ans que rien n’y est publié. Je pars du principe que les gens se disent : "Wow ! Ce monsieur met tant de travail dans ce dessin moche, il doit vraiment aimer ce qu’il fait."

Et s’ils prennent autant de plaisir que moi, c’est déjà une bonne explication. Ils savent que je le fais en tant que fan, pas simplement pour gagner de l’argent. Après, je le fais pour les adultes, pas pour les enfants. Ça ne me soucie pas si des enfants lisent mes histoires, les plus intelligents peuvent les comprendre. Mais je travaille avant tout pour les fans, ce sont ceux qu’on entend le plus et qui rendent mes œuvres populaires.

(© Glénat)

Pourquoi aimez-vous autant resituer vos récits dans un contexte historique ?

C’est vrai que j’aime situer mes histoires dans le passé, je trouve que ça leur donne plus d’intérêt. J’aime écrire sur l’époque où moi-même j’en lisais, jusqu’au début des années 1950. Je lisais les collections de BD de ma sœur, qui était bien plus âgée. Mes histoires se situent donc au temps où Carl Barks créait les siennes.

Je ne suis pas payé proportionnellement à la popularité de mes travaux. Il n’y a pas d’adaptation moderne : je n’y ai pas mis de jeux sur ordinateur et les neveux de Picsou n’utilisent pas de portables. J’écris des histoires comme si je les envoyais à mon moi du passé. J’aime baser mes histoires sur le passé, car je suis un passionné d’histoire.

Je trouve ça bien plus difficile de monter une histoire sur des événements fictifs, de les lier et d’en faire un bon scénario. Je dois avoir l’air d’être un prof d’histoire grincheux, mais c’est vrai. Ce qu’on apprend à l’école, ce n’est que la partie ennuyeuse. Des dates, tout le toutim… si on prend le temps d’étudier l’histoire, c’est mieux que les films !

De l’intrigue, des meurtres, des espions… en faisant mes recherches, je tombe parfois sur des trucs si intéressants que je me dis "Pourquoi personne n’en a jamais fait un film ?" C’était peut-être au détriment du résultat final, mais je me suis engagé personnellement à inventer le moins de choses possible.

Est-ce que ça veut dire que vous n’aimez pas les uchronies ?

Si, j’adore ça. Les passés alternatifs, c’est génial. Ce n’est juste pas mon style, je ne ferais pas ça. Il n’y a pas si longtemps, j’ai vu un film finlandais où les nazis allaient sur la lune [Iron Sky, ndlr]. J’ai trouvé ça pas mal. Le film n’était pas terrible – le trailer était mieux que le résultat final – mais je devais absolument voir quelque chose comme ça.

Y a-t-il un univers animé ou dessiné qui vous passionne ou qui vous a passionné ?

Je ne lis ou ne vois pas grand-chose de récent. Par exemple, je ne comprends pas vraiment les mangas. Pas mal de gens autour de moi en lisent, mais ce n’est pas mon cas. Cependant, j’ai peur que mes références ne disent pas grand-chose à vos lecteurs et votre génération – je pense à des trucs comme Les Mystères de l’Ouest ou Petite Lulu.

Après, j’ai quand même une très grande collection d’ouvrages de pop culture. Dans les années 1970, j’ai même lu une grande anthologie référentielle de l’histoire de la télévision et des films. Ça m’a plus passionné que les comics. J’ai écrit des articles sur l’histoire des médias et de la pop culture : c’est quelque chose qui me passionne.

Qu’est-ce qui a influencé votre imaginaire ?

Carl Barks bien sûr, Mad Magazine, Harvey Kurtzman, Alfred Hitchcock, John Ford, Frank Capra… Autant de réalisateurs que de gens que j’ai essayé d’imiter. Il y a aussi Will Eisner, mais je ne saurais trouver des références directes dans mes travaux. J’ai beaucoup d’admiration pour Giorgio Cavazzano, qui pouvait dessiner dans une multitude de styles. Quand je dessine Picsou, j’essaie de m’approcher le plus possible du style de Frank Frazetta.

(© Glénat)

Avec Interstellar ou Inception, on a l’impression de retrouver certaines de vos BD et leurs idées à Hollywood. Qu’en pensez-vous ?

Je n’ai jamais vu Interstellar, mais j’ai bien vu Inception. C’était il y a deux ou trois ans, quand cette comparaison était devenue virale sur Internet. Mon nom n’a jamais été cité, l’auteur devait penser que c’était le travail de Disney ou quelque chose du genre. Quand j’ai lu ces histoires de ressemblances entre Inception et ma BD intitulée "Le Rêve d’une vie", je me suis dit que c’était une coïncidence, que ces idées ont été créées séparément. Mais en voyant le film… je n’étais plus aussi sûr. Mais je ne sais pas : Disney a les droits, c’est à eux d’attaquer en justice !

À propos d’idées répandues, connaissez-vous le site TvTropes ? Il répertorie les mécaniques de fiction et clichés les plus courants. On vous retrouve dans de nombreux exemples !

Je le connais et oui, je l’ai bien vu. Ses auteurs et collaborateurs doivent être de grands fans ! Parfois, quand je tape mon nom sur Google, je tombe sur certaines de ces pages.

C’est sans doute parce que mes BD sont inspirées de vieux films et de vieux comics. Je réutilise moi aussi de vieux tropes, et il n’y a, fondamentalement, jamais rien de nouveau. Il suffit de réassembler des éléments d’une nouvelle façon. C’est comme ça qu’on crée quelque chose de nouveau. C’est ça la créativité.

Je sais que vous avez eu quelques soucis avec Disney, notamment sur la manière dont vous avez été payé…

Je n’ai jamais travaillé pour Disney.

Mais vous avez connu les difficultés d’un freelance. Que diriez-vous aux artistes d’aujourd’hui ?

C’est simple ! Il ne faut pas reproduire mon erreur : tomber amoureux de personnages de la Walt Disney Company.

Que pensez-vous de votre fandom ?

Il est très gratifiant et je ne m’en lasserai jamais. C’est pourquoi je voyage aux États-Unis et aux quatre coins de l’Europe pour rencontrer le plus de fans possible. Je ne leur fais jamais payer quoique ce soit [aux États-Unis, il est d’usage de payer ou de donner un pourboire pour avoir un dessin lors d’une dédicace, ndlr]. Je ne leur demande rien, ils sont toute ma vie. Je ne peux toujours pas m’y habituer.

Quand je vois des gens faire la queue six ou sept heures pour me voir, c’est comme si un pays tout entier s’était organisé pour me faire une bonne blague – "On va lui faire croire qu’il est connu, ahahah !" – et tout le monde serait dans le coup.

Ne serait-ce que sur le chemin, j’ai rencontré un Finlandais à l’aéroport. Je lui ai demandé s’il savait qui était Carl Barks. Quand il m’a répondu "Non", je lui ai demandé s’il savait qui était Don Rosa, il m’a dit "Bien sûr ! Celui qui fait la saga des Picsou !" Je pense qu’il m’avait reconnu et il ne pouvait pas le croire. Et quand il m’a dit que, de nous deux, il venait d’en tirer le meilleur moment, je pense hélas qu’il se trompait.

(© Glénat)

Journaliste cybertech, cyberjeux, cybertrucs de niche. Dixième dan en culture pop jap.