Pourquoi le nouveau single de Rita Ora a fait polémique cette semaine

Le dernier titre de Rita Ora, sur lequel elle a convié toutes ses amies, dérange certain·e·s qui y voient une exploitation de la bisexualité à des fins mercantiles.

Pour son nouveau single, la chanteuse britannique Rita Ora a sorti l’artillerie lourde : Bebe Rexha vient poser un couplet, Charli XCX accompagne Rita sur les refrains, et Cardi B lâche des punchlines lors d’un rap, le tout sur une production assurée par les collaborateurs de Beyoncé, The Weeknd et Post Malone. "Parfois j’ai juste envie des filles / Du vin rouge, j’ai juste envie d’embrasser des filles", "Je pourrais être ton rouge à lèvres juste pour ce soir" et "Ce soir, je n’ai pas envie d’un chien, je veux un chaton" sont autant de clichés enfilés le long des 3 minutes 41 du morceau.

Une pratique qui ne date pas d’hier

Si la chanson semble fun et accrocheuse au premier abord (elle l’est), on peut s’interroger sur la pertinence d’un tel sujet comme argument de vente en 2018, au sein d’une société où la sexualité de tout un chacun est considérée comme plus fluide et bien moins tranchée qu’auparavant.

En 2002, lorsque les t.A.T.u. débarquaient en Europe avec leur titre "All The Things She Said", les médias étaient en émoi : deux adolescentes russes lesbiennes qui s’embrassent sous la pluie, du jamais-vu pour la génération MTV. Sauf qu’il s’avérera a posteriori que tout était faux, de l’amitié entre les deux chanteuses, à leur prétendue relation ; l’une des deux est même une homophobe notoire.

Puis, en 2008, pour ses premiers pas sur la scène mainstream après un album de rock chrétien passé inaperçu, Katy Perry choisit "I Kissed a Girl", titre faussement subversif qui traite de l’idée d’embrasser une fille comme une "expérimentation" et quelque chose que "les filles gentilles ne font pas" (sic). Les parents inquiets de voir la jeunesse se pervertir sous leurs yeux peuvent se rassurer : à la fin du clip, on constate qu’il ne s’agissait que d’un rêve, et que Katy se réveille bel et bien aux côtés de son petit ami.

Impossible non plus de ne pas penser à Jessie J, pop star britannique qui avait déclaré en 2014 que sa bisexualité n’était "qu’une phase". A contrario, rares sont les hommes hétérosexuels de la scène pop actuelle osant flirter avec le thème de la bisexualité, hormis Harry Styles qui a surpris ses fans en présentant le titre inédit "Medicine" en plein concert, sur lequel il chante "Les garçons et les filles sont là/Je flirte avec lui/Et ça me va". Un "deux poids, deux mesures" qui nourrit la croyance populaire selon laquelle une femme qui expérimente des choses avec une autre, c’est sexy, mais pour les hommes, la donne est différente.

Les pop stars LGBTQ+ montent au créneau

Dans la communauté LGBTQ+, la chanson n’est pas passée inaperçue. La chanteuse de R’n’B Kehlani, qui parle autant de femmes que d’hommes selon ses morceaux, a estimé via Twitter que certaines des paroles ne sont "pas progressistes", voire "blessantes". Une position qu’elle nuance tout de même en ajoutant : "toutes les artistes impliquées dans cette chanson sont fantastiques. Mais ce n’est pas une question de talent. C’est une question de choix."

Katie Gavin, membre du trio dark-pop Muna s’est également fendu d’un long message sarcastique sur son compte Twitter : "Je suis reconnaissante que cette chanson existe. Reconnaissante parce qu’il s’agit d’un rappel que le milieu des auteurs de musique pop est plein de gens qui se sentent légitimes à écrire au sujet de communautés auxquelles ils n’appartiennent pas. […] Je me souviens avoir été cette jeune fille bisexuelle qui embrassait des filles pendant les soirées pyjama et m’être fait humilier par les autres filles parce que j’avais trop l’air d’aimer ça. Ce sont ces filles-là que j’entends dans cette chanson."

Enfin, Hayley Kiyoko, ex-actrice Disney devenue pop star, a fait part de son mécontentement sur Instagram. La chanteuse, ouvertement lesbienne (elle est même surnommée "Lesbian Jesus" par ses fans), écrit :

"Je soutiens entièrement le droit des autres artistes à s’exprimer librement. Mais de temps à autre, il arrive que certaines chansons, au message carrément à côté de la plaque, fassent plus de mal que de bien à la communauté LGBTQ+ […]. Je sais que ce n’était pas l’intention des artistes sur la chanson, mais c’est surtout le manque de considération derrière ces paroles qui me touche. Je n’ai pas besoin de vin rouge pour embrasser une fille : j’ai aimé les femmes toute ma vie."

Il faut dire que le concept de "Girls" fait étrangement écho à ce qu’Hayley Kiyoko dénonce dans son single "Curious", sorti au début de l’année : dans la chanson, tirée d’une anecdote survenue à Hayley Kiyoko, une fille avec qui elle a eu une aventure n’assume pas sa bisexualité et préfère retourner dans les bras d’un homme en la ghostant totalement.

En quête d’un hymne

Assurant la promotion de son single au magazine People juste avant que naisse la polémique, Rita Ora a déclaré vouloir que "Girls" devienne un hymne bisexuel. Mais lorsque l’intervieweur lui demande si elle se considère elle-même bisexuelle, la chanteuse botte en touche : "Si les gens voient les choses comme ça… c’est un point de vue étriqué, et je ne crois pas que ça soit le propos de cette chanson. Je ne pense pas que ça ait d’importance."

Cardi B, comme le rappellent ses fans, avait déjà évoqué sa bisexualité par le passé : "J’aime aussi les vagins, donc je suppose que je suis bisexuelle. Mais je ne me vois pas tomber amoureuse d’une fille, même quand je sortais avec des filles quand j’étais plus jeune, ça ne l’a jamais fait pour moi."

Inutile pour autant de tergiverser sur les attirances de chacune d’elles. Il est possible de ne voir la chanson que pour ce qu’elle est : un titre qui n’a pas d’autres velléités que de nous faire dodeliner de la tête. Mais ce que Kehlani et les autres artistes dénoncent, c’est le manque de représentativité des bisexuel·les sur la scène pop, et de voir cela traité avec autant de frivolité.

Dommage donc que pour sa première tentative officielle de pénétrer le marché américain, Rita Ora ait eu recours à ce genre de gimmick. L’an dernier, la chanteuse Halsey a collaboré avec Lauren Jauregui (membre des Fifth Harmony) pour une chanson bien plus en phase avec son temps, sur laquelle les artistes, toutes deux bisexuelles, se lamentent de l’état de leur relation.

Rien n’est cependant gravé dans le marbre : dans une interview accordée à Glamour en février 2018, Katy Perry avait par exemple reconnu la maladresse d'"I Kissed a Girl" dix ans après sa sortie, soulignant : "On ne parlait pas autant de bisexualité à l’époque. Si je devais réécrire cette chanson, je changerais certaines paroles. Elles contenaient quelques stéréotypes." Lundi soir, c’est Rita Ora qui s’est à son tour expliquée sur Twitter, certifiant que "Girls" est "une retranscription fidèle d’une expérience qui [lui] est vraiment arrivée" et présentant ses excuses à la communauté LGBTQ+.

Rita Ora, qui soutient par ailleurs une campagne pour encourager les femmes à pratiquer le football, semble sincère dans ses intentions de représenter le "girl power" : sa tournée européenne qui la fera passer par l’Élysée-Montmartre le 23 mai s’intitule "The Girls Tour". Et peu importe si le hasard a voulu que cette collaboration, qui ne devait inclure que Charli XCX au départ, comporte la présence de "girls" qui pèsent telles que Cardi B et Bebe Rexha, deux choix mûrement réfléchis pour conquérir les charts américains.

Il convient toutefois à tout un chacun de recevoir la chanson comme il l’entend. On peut y voir un club banger sans finesse qui remplit sa fonction première. On peut aussi y voir un titre sans prétention qui encourage les femmes à s’amuser sans crainte du jugement extérieur. Mais difficile d’y voir là un nouvel hymne représentatif de la communauté bisexuelle.

Article écrit par Thomas Rietzmann pour l’édition de Konbini du Discover Snapchat le mardi 15 mai.