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Précoce et indépendante, Little Simz n'a de petit que son nom

Quasiment inconnu il y a encore deux ans, le nom de Little Simz s'affiche désormais sur les lèvres de Kendrick Lamar et Snoop Dogg. Une ascension que la rappeuse londonienne a menée seule, et qui se concrétise aujourd'hui par la sortie d'un premier album. Rencontre.

Little Simz ©

Little Simz © DR

Le contraste entre le rap frontal de Little Simz et son physique de brindille est frappant. Déroutant, même. "J'adore cet effet de contradiction, s'amuse-t-elle. Quand les gens me regardent, ils ne s'attendent pas à ce que je fasse ce genre de musique. J'aime l'idée que l'habit ne fait pas le moine."

Car c'est bien à cette jeune femme de 21 ans, dont la grandeur (elle mesure 1m80) s'oppose au qualificatif de son nom de scène ("Little"), que l'on doit le très mûr A Curious Tale of Trial + Persons. Un premier album autobiographique et percutant qu'elle a sorti seule, sur son propre label Age 101 Music, créé il y a tout juste un an.

L'idée d'indépendance semble intrinsèque à la personnalité à la fois douce et forte de Little Simz. Si elle a bien été adoubée par les plus grands barons du rap américain tels que Kendrick Lamar, Mos Def ou Jay Z (sur le site duquel est parue sa toute première mixtape "Blank Canvas" il y a deux ans, alors qu'elle n'avait que 19 ans), Simbi Ajikawo, de son vrai nom, n'a à aucun moment envisagé être signée par l'un d'entre eux, ou par toute autre major :

J'aime me concevoir comme une femme indépendante, qui peut prendre soin d'elle-même, tenir debout toute seule. Je n'ai jamais voulu me sentir dépendante de quoi ou de qui que ce soit, surtout en ce qui concerne ma carrière. C'est MA carrière, et donc je devrais être la seule à la contrôler, à la driver. J'aime aussi l'idée de faire les choses un peu à contre-courant, pas à la manière traditionnelle. C'est excitant.

J'aimerais que la future génération se dise : "Oh, Simz l'a fait de cette façon donc peut-être que je peux le faire moi aussi, puisque ce n'est pas impossible." C'est tout ce que je veux. Et c'est aussi ce que j'aurais aimé voir quand j'étais enfant. Parce qu'à l'époque, je pensais que la seule façon de réussir était de signer sur un gros label.

Lauryn Hill comme maîtresse à penser

Sans doute est-ce pour cela que Simbi s'essaie un temps au cinéma. Enfant artistique, constamment dans la performance – "qu'il s'agisse de la danse, du cinéma ou de la musique", elle décroche à 15 ans ses premiers rôles dans les séries télévisées Spirit Warriors et Youngers, et commence alors à envisager une carrière d'actrice. Mais son amour pour l'écriture et la musique prend rapidement le dessus.

Postée devant la télévision, l'adolescente s'éprend de passion pour Missy Elliott, "qui ne faisait que danser dans ses clips", et surtout pour Lauryn Hill, dont le rap sincère et engagé l'inspire. "Lauryn Hill a touché mon âme et cela m'a beaucoup affecté, se souvient la jeune femme, non sans nostalgie. Et c'est à ce moment-là que je me suis dit : 'Ok, si quelqu'un peut avoir cet effet sur moi, peut-être que je peux faire la même chose sur quelqu'un d'autre.'"

Si le rap de Simz est aussi clair et limpide que la queen des Fugees, il est toutefois plus rapide, à l'image de son élocution. "Je crois que c'est dû au fait que j'ai énormément de choses à dire, et du coup il faut que je parle très vite", analyse-t-elle dans un rire. Et d'ajouter :

Je ne vais pas mentir : parfois, j'écoute certains de mes anciens morceaux, et je n'arrive pas à comprendre tout ce que je dis (rires). Donc j'essaie sans cesse d'améliorer ma clarté. D'autant plus que tout le monde ne vient pas de Londres, et je sais que ce n'est pas facile de comprendre mon accent.

"C'est un peu comme être l'ami de quelqu'un à distance"

Surtout, Simbi est prolifique. En quatre ans, elle sort quatre mixtapes et autant d'EPs, soit une centaine de chansons au total, au travers desquelles elle se confie, transparente, en espérant faire écho chez ses auditeurs. "Beaucoup de mes paroles sont inspirées de conversations que j'ai échangées avec des amis, par texto notamment, décrypte la rappeuse. [...] Je base mes textes sur des expériences réelles et personnelles, jamais sur des éléments fantaisistes."

La sincérité est finalement ce qui pourrait le plus caractériser le rap de Little Simz. A Curious Tale of Trial + Persons, qu'elle a enregistré en seulement un mois dans les studios londoniens de Red Bull, est un album conceptuel qui discute de la célébrité et des nombreux changements que celle-ci peut engendrer dans la vie d'une jeune adulte, des sentiments qui naissent et des questions qui se bousculent.

Dans "Tainted", la quatrième piste de ce disque, Simz se met dans la peau d'une jeune femme "rich as fuck", comme elle nous la décrira elle-même, et critique avec humour les dégâts de la célébrité et de la richesse. On trouve aussi "Dead Body", un morceau porté par une production très grime, à travers lequel l'artiste évoque ses vieux démons. Autant de titres qui se basent sur son vécu, et la mettent à nue.

"Ce n'est pas facile de parler de choses personnelles à des inconnus, confie-t-elle, à des gens que je ne connais pas mais qui vont écouter mes chansons et tout savoir de moi en quelques secondes. Mais je suis fière de m'être mise dans cette situation inconfortable pour pouvoir réconforter quelqu'un, et que ce quelqu'un se dise : 'Simz a traversé ce que je traverse actuellement.'" Elle poursuit :

C'est un peu comme être l'ami de quelqu'un à distance. C'était important pour moi, et j'espère que les gens le ressentiront à travers l'album. Ça me fait du bien d'avoir ce pouvoir de parler directement à quelqu'un en lui racontant simplement mes expériences de vie, et que ce quelqu'un se dise : "Merde, je ressens exactement la même chose." C'est une récompense qui me suffit.

"À Londres, l'amour qu'on me renvoie n'est pas aussi fort qu'ici"

La récompense ne s'arrête pas à cela. À chacun de ses concerts, Little Simz réunit une petite armée de fans passionnés, qui semble, le temps d'un live, faire de sa musique son étendard : "La dernière fois que je suis venue à Paris, j'ai fait quelques concerts en back-to-back avec Joey Badass, puis un autre toute seule... et je ne m'attendais pas à ce que l'ambiance soit aussi folle ! Voir tous ces gens venir à mon concert et connaître par cœur mes morceaux en anglais, qui n'est pourtant pas leur langue maternelle ; se rendre compte qu'ils comprennent et qu'ils se connectent à ma musique... c'est juste fou."

Les yeux plein de souvenirs, Little Simz marque une pause, lève les yeux au ciel et expire gravement, comme si la suite de sa réponse s'avérait difficile à formuler. Elle reprend :

C'est dingue parce que chez moi, à Londres, l'amour qu'on me renvoie n'est pas aussi fort qu'ici. Tu sais, c'est comme si parfois on n'était pas capable d'apprécier ce qui est juste devant nos yeux... C'est vraiment bizarre. [...] Je ne dis pas que je n'ai pas d'amour à Londres, mais j'en reçois bien plus ailleurs, dans différentes villes du monde, à Paris et aux États-Unis notamment. [...]

Je n'aurais jamais pensé réussir à faire tout ça, venir à Paris faire des concerts à guichets fermés [...], être assise en studio avec Kendrick Lamar. Je n'aurais jamais cru que Snoop Dogg connaisse un jour mon nom, que j'irais en tournée avec Schoolboy Q... Les choses vont tellement vite ! Il y a quelques années, quand j'ai commencé, je voulais juste parler et toucher les gens.

Simbi Ajikawo sur tous les fronts

La réussite de Little Simz n'est pas seulement profitable à Simbi Ajikawo. Avec son succès, la rappeuse apporte un peu plus de lumière sur un hip-hop anglais qui n'avait jusqu'ici que très peu traversé les eaux froides de la Manche. Preuve en est : le remix de son titre "Dead Body" par Stormzy et Kano, deux figures de la grime UK, cumule actuellement plus de 180 000 écoutes sur SoundCloud, et contribue ainsi un peu plus à exporter ce genre musical au-delà des frontières britanniques.

À ce sujet, Little Simz commente :

La grime m'inspire dans la mesure où c'est un genre qui vient de loin, et qui devient assez énorme aujourd'hui. C'est trop bon de voir cette musique, qui est née au même endroit que moi, migrer dans différents endroits du monde. [...] Même si je ne suis pas une artiste grime, j'apprécie cette culture avec laquelle je grandis depuis mes 11 ans. [...] Le monde entier a les yeux rivés sur nous. C'est génial, et je pense que ce sera plus facile pour la prochaine génération.

Dans son ascension artistique, Simbi porte aussi, de façon peut-être plus inconsciente, le combat des artistes féminines de hip-hop, dont la représentation est souvent faible et parfois confuse. La rappeuse en a d'ailleurs fait les frais : elle a plus d'une fois été comparée à Azealia Banks, "parce que je suis noire et que je rappe", souligne-t-elle dans un ton légèrement agacé.

Et de poursuivre : "Les gens devraient prendre le temps d'écouter Azealia Banks et de m'écouter. Il verraient qu'il y a un monde entre nous. Je ne suis pas une femme-rappeuse, je suis une artiste à part entière et c'est parfois fatigant parce que j'ai l'impression qu'on me met dans une case alors que j'aimerais faire tellement de choses en dehors de la musique ! J'aimerais faire de l'humanitaire, être anthropologue..."

Little Simz © DR

Little Simz © DR

Inspirer la nouvelle génération, sortir le hip-hop anglais de son carcan, garder un statut d'indépendance, poursuivre son ascension artistique... du haut de ses 21 ans, Little Simz cumule les projets, et paraîtrait presque s'oublier. À demi-mot, et avec la douceur qui la caractérise, la jeune femme exprime pour la première fois au cours de notre entretien une certaine crainte :

Pour être honnête, j'ai traversé quelques phases très bizarres en pensant à mon futur récemment. Je suis tellement concentrée sur ce qu'il va se passer demain que j'oublie de profiter d'aujourd'hui. Ce qui est pourtant essentiel, puisque c'est ce présent qui va déterminer mon futur.

En attendant de savoir ce que l'avenir lui réserve, Little Simz défendra ce soir les couleurs de son rap incisif sur la scène des MOBO Awards, à Leeds. Et nous apprendra vraisemblablement, une énième fois, que l'habit ne fait pas le moine.

Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.