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Joaquin Phoenix : plongée dans l’obscure clarté d’un génie

À l’affiche mercredi 8 novembre de A Beautiful Day, le nouveau film de Lynne Ramsay, Joaquin Phoenix prouve, une fois de plus, l’immensité de son talent. Voyage dans les abîmes d’un acteur qui dérange et fascine.

(© SND)

Son regard, pénétrant et tranchant, est de ceux qui aspirent dans un gouffre aussi noir que les ténèbres. De ceux qui charrient à la fois des forces vives et des plaies non refermées. Il y a également ce petit froncement de sourcils qui ajoute de la gravité au faciès, de l’ombre aux ombres. C’est indubitable : Joaquin Phoenix n’a nul besoin de parler pour transmettre une émotion. Lorsqu’il apparaît à l’écran, il parvient en effet à exercer, par sa seule présence, un pouvoir de fascination vertigineux et immédiat. Les caméras adorent se cogner contre ses aspérités tandis qu’il semble lui-même, inconsciemment, craindre leur présence de façon épidermique. En trente ans de carrière, l’acteur américain, 43 ans, a tracé une route sinueuse et escarpée, aussi énigmatique que Mulholland Drive filmée de nuit par le chamanique David Lynch. Une route de désespoir, de violence, de suie, loin des schémas de carrière, loin du glam hollywoodien, loin du confort dans lequel bien des comédiens s’encotonnent.

Les normes, c’est sûrement ce que l’intéressé supporte le moins. Et pour le comprendre, il suffit de se pencher sur l’éducation alternative que lui ont inculquée ses parents, membres de la secte des Enfants de Dieu. "Nous vivions de manière assez libre, nous avons longtemps habité sur la plage au Venezuela, nous jouions beaucoup de musique, ma sœur et mon frère aînés faisaient la manche pour nourrir la famille et je les accompagnais souvent", expliquait Phoenix en février 2015 à Télérama. Un mode de vie hippie et itinérant qui l’a marqué au fer rouge, symbole de "grande considération pour les autres et pour le monde" et de "réelle défiance vis-à-vis du matérialisme et de la consommation à tout prix". Se démarquer des autres semblait être le leitmotiv de la famille. Jusqu’au choix des prénoms, références à la nature. Trois sœurs : Rain, Liberty et Summer. Et un frère : River. Se sentant lésé, Joaquin se fera d’ailleurs surnommer Leaf (feuille) jusqu’à l’adolescence.

À la fin des eighties, il apparaît dans deux longs-métrages : Russkies de Rick Rosenthal et Portrait craché d’une famille modèle de Ron Howard (il y incarne le fils de Dianne Wiest). Tout semble se goupiller à la perfection mais en 1993, année noire, sa vie change de visage. Le tableau s’obscurcit. En pleine ascension après My own private Idaho de Gus Van Sant, son frère River meurt à l’hôpital d’une overdose après s’être effondré sur le trottoir d’une boîte de nuit de Los Angeles. Ce soir-là, Joaquin, 19 ans, est présent et passe un coup de fil aux pompiers, lequel sera abondamment relayé par les médias. À partir de cet instant fatidique, la confiance entre les journalistes et l’homme éploré se rompt totalement. Ce qui explique, jusqu’à aujourd’hui, le rapport complexe et contrarié qu’il entretient avec la presse. C’est de notoriété publique : Joaquin déteste parler aux médias, de lui ou de son travail, ne supportant guère l’idée d’analyser ses faits et gestes, artistiques comme personnels.

Non aux journalistes !

Je me souviens encore de ma seule et unique rencontre avec lui. En 2015, au cœur d’un palace parisien, dans le cadre de la promotion d’Inherent Vice de Paul Thomas Anderson. La star torturée avait consenti à trois tables rondes. Une demi-heure pour chacune. Sauf que le monsieur est imprévisible et fragile. Lorsqu’il nous rejoint dans la pièce, c’est à croire qu’il grimpe vers la potence. Tête baissée, impénétrable, il s’assoit après un timide bonjour. Rajuste sa mèche rebelle. Une ou deux fois, il lève les yeux. Je croise enfin ce fameux regard qui transperce les chairs. Il s’ennuie ferme, ça se voit, il est mal à l’aise. Souffre. Les réponses sont courtes, paresseuses. Quand soudain, dans un moment de vérité qu’aucun VRP de Hollywood ne peut offrir, il lâche : "Putain, je me déteste là, tout de suite ! J’en ai assez de ce truc ! […] Je suis tellement embarrassé par ce que je dis. Cet exercice est si éloigné de ce que j’aime. Je sais que c’est important. J’apprécie vraiment votre curiosité et l’intérêt que vous portez au film. Mais putain qu’est-ce que je déteste ça ! Ça sonne tellement faux ! J’ai du mal. Je n’aime pas ce sentiment. Je pourrais vous parler tranquillement en off mais il n’y a rien que j’ai vraiment envie de dire publiquement. J’espère que vous comprenez. J’aimerais tant vous donner ce que vous voulez… Écoutez, s’il y a des choses que vous avez envie de me faire dire, je les dirais avec plaisir. Vous avez l’air cool !"

Imaginez notre sidération. Nous nous sommes regardés, nous demandant comment relancer l’entretien. En vain, car nous l’avions déjà perdu. Il s’est retiré avant le terme et quand un journaliste l’a suivi pour prendre une photo-coulisse de sa rencontre, il a refusé fermement. En moyenne, il faut savoir que 99 % des stars US ne sortent jamais des clous en interview, se montrant globalement affables et courtoises, jouant le jeu, souriant, basta. Ce qui n’est pas le cas de Phoenix, qui paraît se contrebalancer de ce qu’on peut bien penser de lui, préférant toujours la fuite, le flou, le dérobement aux "amazing", "fantastic" et autres superlatifs clé en main. À l’avant-première parisienne d’Inherent Vice, il a littéralement repoussé la lumière, se tenant à l’écart de l’équipe, agité, stressé, caché des projecteurs. Les spectateurs s’en souviennent sûrement. Refus de parler. Mal à l’aise. Presque fou et en même temps, si génial. Oui, Joaquin préfère le silence aux commentaires, moyen pour lui d’intéresser le public tout en maintenant les secrets qui le chaperonnent.

Revenons à sa carrière. Si Gus Van Sant (encore lui) le révèle en 1995 sous de nouveaux atours dans Prête à tout, aux côtés de Nicole Kidman, c’est en 2000 que son visage si singulier devient véritablement populaire aux quatre coins de la planète. En le castant pour interpréter l’intraitable Commode dans Gladiator, le cinéaste britannique Ridley Scott assoit définitivement sa réputation et lui offre sa première nomination aux Oscars. Il ne remportera pas la statuette. Mais, en échange, un bien meilleur cadeau tombe du ciel. Un autre écorché vif voit en lui la page noire sur laquelle il peut délayer ses propres démons. James Gray. Le réalisateur new-yorkais, lui aussi chantre de l’autodétestation, le transforme en grandiose figure dépressive, sombre, tragique. Ce dernier, le timbre las, aime à dire qu’il a entrevu en lui quelque chose de shakespearien, notamment dans sa manière de communiquer ses luttes internes et externes. Dans The Yards, La Nuit nous appartient, Two Lovers et The Immigrant, Joaquin se bat constamment contre l’histoire et son moi, à l’endroit précis où réside la question-essence consistant à être ou ne pas être.

Quand James Gray évoque son collaborateur fétiche, qu’il connaît sur le bout des doigts, il ne tarit jamais d’éloges. En 2011, il confiait à L’Express : "C’est un cadeau inestimable que d’avoir trouvé un comédien qui comprend ce que j’ai envie de communiquer et qui possède cette sensibilité. La profondeur de Joaquin se voit à l’écran. La caméra dit la vérité vingt-quatre fois par seconde. Face à elle, impossible de mentir. Il en est, de toute façon, incapable : c’est un acteur en questionnement permanent. […] Au moment de The Yards, il n’aimait pas improviser. Cet exercice l’effrayait. Il avait peur de perdre le contrôle. Mais je l’ai poussé dans cette direction. Quand on a quelqu’un d’aussi doué devant soi, on doit es­sayer de lui donner confiance pour qu’au fil des prises, il ose proposer des choses auxquelles il pense mais qu’il ne tente pas par manque d’assurance. Pour en arriver là, on a beaucoup parlé. Et, au fur et à mesure, j’ai pu être de plus en plus vague. Parler plus de la saveur d’une scène que d’un mot spécifique à dire dans une réplique."

Entre The Yards (2000) et La Nuit nous appartient (2007), Joaquin Phoenix excelle dans Signes de M. Night Shyamalan et fait chavirer le public sous les traits de Johnny Cash dans Walk the line. Là encore, en campant le célèbre chanteur de musique country rongé par un spleen d’enfer, l’acteur, qui a cédé à la gnole pendant le tournage, s’installe en grande figure tourmentée dans l’inconscient collectif. Sa prestation, habitée, le portera une seconde fois aux Oscars où il échouera face au regretté Philip Seymour Hoffman (Truman Capote). Au sortir de Two Lovers en 2008, coup de tonnerre, il inflige un curieux et ubuesque virage à sa filmographie en participant au vrai-faux documentaire I’m still here de Casey Affleck, où on le découvre en pleine reconversion 100 % rap. Son interview surréaliste, à ce propos, chez David Letterman en 2010 apposera la mention fucked up sur son front. Bluff passablement réussi.

Des Oscars, il en sera encore question en 2013. Dans The Master, Joaquin Phoenix saisit et sidère en se glissant dans la peau de Freddie, un vétéran de guerre cancérisé par l’alcoolisme et peu enclin à canaliser la violence qui l’habite. Il est, fort justement, nommé dans la catégorie du meilleur acteur. Et peut-être proche du "but". Mais quelque temps avant la cérémonie, il lâche, guerroyeur, à Interview : "C’est de la connerie. De la connerie totale et je n’ai pas envie de participer à ça. Je n’y crois pas. C’est une carotte […] qui a un très mauvais goût. Je ne veux pas de cette carotte. C’est totalement subjectif. Mettre les gens les uns contre les autres est la chose la plus stupide qui soit." Bien qu’il ait finalement assisté aux festivités, les votants ne le plébiscitent pas. Il faut bien avouer que l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences aime le compassé, le neutre, le propre. Joaquin Phoenix trempe dans des eaux beaucoup trop troubles pour la séduire. Il échappe aux cases, refuse les salamalecs et autres coupes de champagne avec des Weinstein bis.

Pourtant phénoménal dans Her de Spike Jonze, Inherent Vice de Paul Thomas Anderson et L’Homme irrationnel de Woody Allen, Joaquin Phoenix ne foulera plus jamais le tapis rouge des Oscars. C’est qu’à Hollywood, on n’aime pas les vilains petits canards, les candidats indociles, insaisissables et, surtout, indomptables. On n’aime pas non plus manipuler des artistes retors, récalcitrants aux donneurs de leçon et passés par des cases dramatiques, violentes, par des addictions… On le sait : nul n’est prophète en son pays. Les récompenses se trouvent donc ailleurs. Comme pour réparer les distinctions volées, le jury du dernier Festival de Cannes lui a ainsi décerné, cinq ans après sa coupe Volpi à Venise pour The Master, le prix d’interprétation masculine pour A beautiful day de Lynne Ramsay. Un rôle en or. Un rôle-somme. Celui de Joe, un ex-soldat marqué par le front et vivant reclus avec sa maman. Un Norman Bates – son personnage mime à ce propos la scène de la douche de Psychose – des temps modernes mais qui, comme Dexter, met sa brutalité au service de causes qu’il juge "nobles". En l’occurrence, il doit sauver ici la fille d’un sénateur, séquestrée.

Allure hirsute, embonpoint, barbe d’homme des cavernes, Joaquin Phoenix totalise dans ce personnage tous les héros de son passé, de sa filmo. Un homme vêtu de noir, aux idées noires, à l’âme noire, qui va glisser comme un venin entre les nuits interlopes. Ses détracteurs diront qu’il fait du Joaquin Phoenix. Qu’il cabotine. À mes yeux, il n’en est rien. Au contraire, son mutisme et sa posture suintent l’oubli de soi, la perte, la fugue mentale. Le cinéma pour exutoire. La caméra pour catalyse. Et gare à celui qui l’accusera de verser dans l’Actor’s Studio performatif. À Télérama, il lançait : "[…] j’ai toujours été rétif à toute forme d’enseignement. J’avais les règles de la télévision et du cinéma américains en horreur, je rechignais à apprendre mon texte, à prendre mes marques et à en savoir plus sur la place de la caméra et la nature de la lumière… J’ai toujours voulu avancer selon mon propre instinct et je ne crois pas beaucoup à la méthode de l’Actors Studio, qui consiste à faire appel à des émotions enfouies pour nourrir son personnage. Je ne me sers jamais de mes propres souvenirs."

À l’image de Leonardo DiCaprio ou de Jake Gyllenhaal, Joaquin Phoenix s’est imposé comme l’un des meilleurs acteurs de sa génération. À quelques écarts près – un doublage dans Frères des ours ou un rôle anecdotique dans Piège de Feu –, le quarantenaire, contrairement aux autres acteurs, a toujours refusé les compromis. Les grands films mainstream, avec slow motion et fond vert. Pourtant, bien des majors l’ont approché pour de grosses productions pop-corn. "J’ai flirté avec quelques-uns de ces films. J’ai rencontré des gens, me suis rapproché de certains, mais, au bout du compte, je n’estimais pas ces projets satisfaisants. Ils impliquent des exigences qui font contre mes instincts", assurait-il à Time Out. Intelligemment, Phoenix garde sa capuche, tapi. Il accentue les zones d’ombre, préservant son intimité et continue ainsi à cultiver son mystère, ses mystères. On sait juste qu’il ne revoit jamais ses films (sauf The Master et Her), qu’il abhorre le feu des projecteurs (cf. sa réaction à Cannes, apeuré), qu’il a lutté contre certaines addictions et qu’il partage une idylle avec Rooney Mara. Et c’est très bien comme ça.