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Jigsaw : itinéraire d’un psychopathe à la mécanique mortelle

Après sept ans d’absence, la lucrative et sanglante franchise Saw repart mercredi 1er novembre à l’assaut des salles obscures avec un huitième opus baptisé Jigsaw. Un titre qui fait référence au tueur de la saga, qui a très largement contribué à son succès. Qui est-il ? Éléments de réponse.

© Lions Gate Entertainment

En 2005, lorsque le premier Saw sort au cinéma, c’est un choc narratif et psychologique pour de très nombreux spectateurs. Il faut dire que son entame, 100 % frontale, avait de quoi dérouter : deux hommes se réveillent dans une salle de bains insalubre, enchaînés, déboussolés, et disposent de moins de huit heures pour se sortir d’une mouise d’enfer. Le hic, c’est que l’un doit obligatoirement tuer l’autre. Tourné pour la somme dérisoire de 1,2 million de dollars, l’opus en rapportera 100 fois plus, ouvrant un boulevard à une franchise juteuse.

Sept films et près de 900 millions de dollars de recettes au box-office mondial plus tard, voilà qu’une huitième incursion au cinéma s’apprête à faire frémir le public dopé au torture porn. Son titre, Jigsaw, fait écho au tueur de la série cinématographique : un être machiavélique, précis et sans pitié qui, en quelques années, a réussi à imposer son empreinte rougeoyante dans la pop culture. Pour comprendre les raisons de ce plébiscite, il suffit de décortiquer les pièces du puzzle.

Pièce n° 1 : James Wan et Leigh Whannell, ses créateurs

Au commencement était une amitié. Avant d’atteindre les cimes de Hollywood avec la réalisation d’Insidious, Conjuring 1 et 2, Fast and Furious 7 et bientôt Aquaman, James Wan était un élève comme un autre de la Royal Melbourne Institute of Technology, une université australienne publique. C’est là qu’il fait la connaissance d’un certain Leigh Whannell. En un rien de temps, ils deviennent potes et s’entraident volontiers dans leurs projets respectifs. Une fois les études terminées, les comparses ne peuvent se résoudre à des adieux. Oh que non. Ils décident dès lors de poursuivre l’aventure ensemble. James, nul en dialogues, excelle derrière la caméra. Leigh se démarque à l’écriture. La fusion se fait naturellement. Leur credo : un alliage d’étrangeté et de bizarreries.

Dans ce contexte naît spontanément la trame de Saw. Pour la matérialiser à l’écran, les trublions de l’adrénaline, inspirés par l’esprit de "huis clos" du Projet Blair Witch, se rapprochent d’abord de producteurs à Sydney, en vain. Loin de se décourager, ils prennent ensuite la direction de Los Angeles et tournent un court-métrage en 16 millimètres pour 2 000 dollars, avec à l’écran Leigh Whannell en personne, autour du piège à ours. L’opération teasing est efficace puisqu’une petite enveloppe de billets verts leur est (enfin) allouée afin de convertir ce petit film en long-métrage.

Si Saw s’est mué, au fil des ans, en emblème du film d’horreur ultraviolent, l’intention de départ se situait pourtant aux antipodes des torrents d’hémoglobine que l’on connaît. Dix ans après sa sortie, James Wan l’a clairement expliqué lors d’une interview accordée à Complex en 2014 :

"Il faut que les gens se souviennent qu’il y a eu un moment dans l’histoire de Saw où il n’était pas uniquement question que de sang et de pièges. […] De notre point de vue, à Leigh et moi, il s’agit plutôt d’un thriller." Et Leigh Whannell d’ajouter :

"Je me rappelle que, pendant l’écriture du film, je ne pensais jamais au gore. James et moi voulions créer une œuvre à suspense, claustro, dotée d’une structure non-linéaire. […] Une combinaison de Seven, Cube et Memento, mes longs-métrages préférés de l’époque. C’est intéressant de voir qu’à sa sortie, Saw est devenu, dans la conscience du public, un baromètre pour les films d’horreur gore. Ce n’était pas notre intention."

Drôle d’ironie du sort : se profile dans ce témoignage l’un des mythes les plus populaires et appréciés du cinéma de genre, celui de la créature qui échappe à ses créateurs. Celui du fameux Frankenstein. En imaginant Jigsaw, le tueur de leur premier opus, Wan et Whannell étaient loin de se douter que d’autres qu’eux pousseraient sa psychopathie jusqu’à d’incroyables extrêmes. Par amour de la peur et des dollars, bien sûr.

Pièce n° 2 : la sophistication des meurtres

"Contrairement aux autres croque-mitaines, Jigsaw ne tue pas directement. Il révèle au contraire les plus bas instincts de ses proies, en les plaçant face à des dilemmes pervers totalement insolubles", analyse Alexandre Poncet, journaliste à Mad Movies et coréalisateur du docu Le Complexe de Frankenstein (disponible en DVD/Blu-Ray chez Carlotta depuis le 27 septembre). Ici, pas de griffes façon Freddy Krueger ou de machette à la main comme Jason Voorhees (Vendredi 13). Jigsaw (incarné par Tobin Bell), de son vrai nom John Kramer, potasse ses exécutions avec minutie, comme l’ancien ingénieur civil qu’il fut, sans jamais y participer. Son mode opératoire, extrêmement bien huilé, au grand dam de ses pauvres victimes, est infaillible. Le voici :

#1. Se renseigner sur ses proies pour ne jamais rien laisser au hasard au moment d’agir.

#2. Kidnapper les individus ciblés par sa folie en se cachant sous son emblématique masque de cochon et leur administrer un anesthésique surpuissant.

#3. Les amener dans une pièce désaffectée, bien glauque et sordide, où il a au préalable pensé et disposé son fameux piège avec méticulosité.

#4. Faire entendre aux malheureux, une fois réveillés, un message audio ou vidéo (où apparaissent sa marionnette Billy et son tricycle) qui leur explique les raisons de leur séquestration et leur soumet les règles d’un jeu parfaitement létal.

#5. Le prisonnier se démerde pour vivre. Mais meurt dans 99,9 % des cas.

#6. Couper un morceau de peau en forme de pièce de puzzle sur les corps des morts (d’où son fameux surnom de "Tueur au puzzle").

Ce qui est saisissant quand on se lance dans la série Saw, c’est sans nul doute l’effroyable créativité macabre mise en place par le tueur. Celle-là même qui aiguise efficacement l’attention malsaine du spectateur, toujours curieux de savoir quel sera le prochain piège tendu et quelles conséquences (physiques) il aura. Car oui, chaque mécanisme utilisé est pensé pour infliger une douleur plus qu’insurmontable. Une manière imparable d’inclure le spectateur dans la boucle, lui qui va sans mal se contorsionner dans son siège, se raidir, se crisper et serrer les dents. Comment oublier par exemple le puits gorgé de seringues dans lequel des camés doivent trouver la clé qui mène à la sortie ? Ou ce four qui grille les corps ? Ou ces couteaux extra-tranchants à un millimètre d’un visage terrorisé ?

© Lions Gate Entertainment

"Les pièges en question, généralement liés à des mécanismes de torture de l’ancienne époque [de ceux qu’on peut trouver par exemple au musée de la Torture d’Amsterdam, ndlr], sont un gros atout des films et ravissent les nombreux fans de torture porn", soutient notamment Alexandre Tristram, fondateur du festival Boulogne Horror Show et du site CinemaClubFR.

"Ce genre cinématographique confronte les spectateurs à leur seuil de tolérance face à des images 'limites', il les force à s’interroger sur leur attrait pour elles. Mais au-delà, il soulève des questions troublantes sur les liens entre bourreau et victime, sur la réversibilité de ces deux rôles, sur l’universalité de la violence, sur les rapports hommes-femmes et, là aussi, sur la réversibilité de ces catégories sexuelles", complète Pascal Françaix, dans une interview donnée au site Grand-Ecart lors de la sortie du livre Torture Porn : l’horreur postmoderne.

À l’instar des plans chirurgicaux de la mort dans la saga Destination Finale, il existe donc une véritable jubilation morbide autour des méfaits de Jigsaw, lesquels sont consignés à longueur de sites Web, analysés, sous-pesés et tutti quanti. Certains fans s’essayent même, de temps à autre, à des classements farfelus des crimes les plus sordides. L’efficience du personnage, désormais bien installé dans l’esprit du public, a même donné son nom, au-delà des frontières du septième art, à un redoutable virus informatique – un "ransomware" pour Windows précisément – qui, après avoir chiffré vos documents, menace de les supprimer et exige une rançon. Par ailleurs, la multiplication des produits dérivés liés au bad guy de la saga prouve, s’il en est, l’attrait que lui portent les aficionados. On ne compte plus les masques, déguisements pour Halloween, T-shirts et autres figurines à son effigie.

Pièce n° 3 : la philosophie tapie sous le masque

"Vivre ou mourir. À toi de choisir." Même si la fenêtre de survie est quasiment inatteignable, Jigsaw laisse tout de même, en préambule de chaque forfait, le choix à ses victimes. C’est sa ligne de conduite, à lui et ses nombreux apprentis. Mais pour s’en tirer, il leur faut souffrir le martyre. Qu’est-ce qui se cache derrière cette directive ? Pourquoi le meurtrier emploie-t-il des méthodes aussi cruelles et radicales, impliquant blessures, brûlures et autres mutilations en tous genres ?

La réponse se cache, en réalité, dans le corps du protagoniste. La clé est là, à l’intérieur d’un cancer incurable qui le dévore à petit feu. Ajoutez à cela un passé douloureux, tressé de fêlures intimes et vous obtiendrez ce donneur de leçons jusqu’au-boutiste, chevronné et décidé à changer le monde. "Ce n’est pas Freddy Krueger ou Jason Voorhees. Ce n’est pas Hannibal Lecter. C’est un homme aux croyances extrêmes qui est persuadé de vraiment faire la différence, un justicier s’il en est", le décrit ainsi Darren Lynn Bousman, réalisateur des deuxième, troisième et quatrième volets de la saga.

À l’instar du tueur de Seven, évoqué par Leigh Wannell, il y a cette même volonté de sévir en punissant les humains pour leurs faiblesses et/ou leur incapacité à jouir de l’existence. En cela, et toutes proportions gardées, le film de David Fincher et les Saw ont un caractère sensiblement jumeau. "Sa philosophie, c’est qu’il ne faut pas sous-estimer la vie. Qu’il faut, au contraire, la chérir. Sa vision de la société est très critiquée. Il s’en prend notamment aux compagnies d’assurances, qui essayent de récupérer un maximum d’argent sur le dos des gens malades, explique Alexandre Tristram. Sa conduite est efficace, et dans le même temps hautement mortelle… On pourrait la comparer à celle du film Battle Royale. Une façon d’opérer dangereuse mais qui fait ses preuves."

En prenant un peu de distance, on peut clairement distinguer, avec acuité, la représentation sombre et nihiliste que cette franchise cinématographique propose à la lumière noire de nos comportements.

"Le fait que Jigsaw tue par procuration, à travers les choix de ses propres victimes, est en soi un commentaire sur l’aspect foncièrement individualiste de notre société, estime Alexandre Poncet. Tous les personnages, dans la série Saw, finissent par se plier aux règles qui leur sont imposées, l’idée de se sacrifier pour que l’autre survive étant évacuée en quelques secondes par habitude ou par instinct. Difficile de condamner l’attitude des victimes, compte tenu des souffrances qui les attendent, mais le portrait sociétal qui en ressort est particulièrement pessimiste." Ténébreux, pervers, cruel… Jigsaw interpelle ainsi les bas penchants du public tout en les divertissant.

Attention toutefois au phénomène d’essoufflement. Il a en effet fallu sept ans avant la préparation d’un huitième opus en raison de la mauvaise performance du sixième épisode. Plutôt prudents, les producteurs ont ainsi décidé de rebooter le système avec une version 2017 qui fait peau neuve. Repartir sur des bases nouvelles, en somme. Sans briller de mille feux, Jigsaw s’est quand même hissé à la première place du box-office US pour son premier week-end, avec 16 millions de dollars de recettes. Pas catastrophique. Pas fou non plus.

"Si le premier épisode de James Wan était brillant sur bien des aspects, les six sequels ont vidé le concept initial de sa substance, avec une utilisation du gore franchement racoleuse", certifie Alexandre Poncet. Constat auquel il est ardu de ne pas souscrire, même pour les fans les plus vénères. Il va donc bien falloir que ce personnage protéiforme (on ne spoilera rien) pense à prendre une retraite méritée. Sinon…