On est allés voir Whiplash avec un batteur de jazz

Nos confrères de Konbini UK sont allés voir Whiplash avec un batteur. Le film de Damien Chazelle résiste-t-il à l'examen d'un musicien aguerri ? Réponse plus bas. C'est en tout cas l'occasion d'en apprendre beaucoup sur la batterie, le jazz et la vie en école de musique.

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À la fin de Whiplash, la plupart des spectateurs dans la salle étaient debout, criant, applaudissant dans une standing ovation digne de Cannes, sauf qu'on était dans un banal cinéma londonien. Le film est intense comme un bon solo de batterie et finit aussi soudainement qu'il a commencé. La performance de J.K. Simmons est éblouissante et devrait lui valoir un Oscar.

Assis à côté de moi se trouvait Benoit Parmentier, qui souriait et applaudissait lui aussi. Mais il n'a pas vu le même film que moi. Pilier du duo jazz-electro Kinkajous, il est âgé de 26 ans et joue de la batterie depuis dix-neuf. Cela inclut seize ans d'études en France, au Conservatoire d'Épinal, à Nancy puis à Londres au sein de l'école Drum Tech et au Centre de Musique contemporaine.

Cette formation solide lui a permis de porter un regard complètement différent sur le film de Damien Chazelle, qui était lui même passé par une douleureuse expérience de batteur de jazz quand il était plus jeune. Bien sûr, si vous n'avez pas encore vu le film, évitez cet article.

Konbini | D'abord la question évidente : est-ce que l'acteur joue vraiment de la batterie ? 

Benoit Parmentier | Parfois. Quand on le voit galérer pour progresser et quand les batteurs sont mis en compétition par le prof, ils jouent tous. Mais dès que le héros commence à mieux jouer, ce ne sont plus les acteurs qui jouent. On le comprend assez vite, c'est très clair. Tu entends une cymbale au moment où il tape sur un snare...

K | Alors tu n'as pas aimé le film ?

Mon côté cinéphile l'a trouvé vraiment bon, avec une super dynamique. Mon côté batteur l'a trouvé sympa, mais il y a des détails, des erreurs qui auraient pu être mieux gérées. En fait, je suis surpris qu'ils n'aient pas fait des recherches plus poussées sur la technique de la batterie. S'ils veulent faire des films sur des musiciens, ils devraient faire en sorte que tout soit parfait. La façon dont ils installent le kit, dont ils jouent, tu peux voir que les mecs n'ont jamais touché de batterie avant.

Et puis il y a trop de clichés. Comme Buddy Rich (le batteur préféré du personnage principal), c'est un cliché vraiment suranné du jazz. Le film se déroule dans le New York d'aujourd'hui, ce qui se passe dans le monde de la batterie à New York en ce moment est à des années-lumière de ça. La vision du jazz de Buddy Rich... Buddy Rich est un batteur très célèbre, admiré et extraordinaire.

Mais toute cette génération de jazzmen flamboyants du Big Band, c'était aux débuts de la télévision. Il était partout à l'époque. Donc quand les gens pensent au jazz ils voient ça : la flamboyance. C'est une solution de facilité.

Quand quelqu'un, ton mentor, te dit que tu n'es qu'une merde, bien sûr que tu veux lui sauter à la gorge.

K | Et la référence à Charlie Parker ? 

Ah ! Cette anecdote n’existe pas. Je ne me souviens pas des détails exacts de l’histoire, mais ce film est basé sur une fausse anecdote. Jo Jones n’a jamais envoyé de cymbale au visage de Charlie Parker. Je crois qu’il en a lancé un à ses pieds pour l’effrayer un peu, pour avoir le dernier mot, mais c’est tout.

K| Ah.

K| Tu as déjà saigné en jouant ?

(rires) Ça arrive. Tes mains peuvent saigner lorsque tu manques un temps, ton doigt tape contre le snare. Ça coupe, tu saignes, ça arrive. Mais dans le film, les mecs ne devraient pas se retrouver aux urgences ! C’est bien pour le film, mais en vrai ça n’existe pas. Je veux dire, regarde mes mains [il montre ses mains], j’ai beaucoup joué, j’ai des cals. Mes mains sont un peu rongées. Une baguette ne va pas me faire mal. Alors que le personnage principal saigne de là [il montre l’endroit entre le pouce et l’index].

K| Au cours de tes études, est-ce que tu as déjà eu un prof qui, sans être un psychopathe comme J.K Simmons, était quand même dur et méchant ?

Le truc c’est que la batterie est un univers assez détendu. Tous les profs étaient plutôt cool. Mais j’ai aussi étudié le piano, et j’ai eu ce prof qui était violent. Je finissais régulièrement les cours en larmes. J’étais jeune, mais quand même. C’était de la violence psychologique, tout simplement. Tu passes beaucoup de temps à quelque chose qui te passionne vraiment. C’est ton obsession. Alors quand quelqu’un, ton mentor, te dit que tu n’es qu’une merde, bien sûr que tu as envie de lui sauter à la gorge.

Mais c’est assez drôle parce qu’après que j’ai arrêté les cours avec lui, il m’a vu jouer de la batterie à un concert. Ce qui était mon instrument principal, bien sûr. Il me disait tout le temps que je devrais arrêter la musique, que je n’avais rien à y apporter. Quand il m’a vu jouer il m’a dit : « D’accord, tu peux continuer ». Donc j’ai eu des profs difficiles, mais pas comme celui du film. Ça n’existe pas.

Tu travailles une partition pendant quatre heures tous les jours. Tu la joues, tu l’écoutes. Même quand tu enlèves tes écouteurs, tu l’entends encore.

K | Est-ce que tu t’es reconnu dans le comportement du personnage principal ?

Je me suis un peu reconnu dans son obsession destructrice. Tu as un but : jouer de la batterie, tout le reste passe après. Ce passage avec la petite amie du personnage principal est réaliste. Éviter de s’attacher… La scène du dîner aussi m’a rappelé beaucoup de repas de famille. Tout le monde parle de ses études et quand vient ton tour : "Alors tu fais toujours de la musique ? Cool. Mais tu veux faire quoi de ta vie ?" Tous les musiciens l’ont entendue au moins une fois celle-là, j’imagine. Je ressentais vraiment ça chez moi, quand j’étais ado. Personne ne comprend ce que tu fais.

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K | Il y a aussi une concurrence malsaine entre les batteurs, surtout les plus âgés. As-tu vécu ce genre de situation ?

Encore une fois, ça n’existe pas. Peut-être que ça peut exister dans la musique plus classique, de se battre pour un pupitre. Mais chez les batteurs, mon expérience est plus celle d’une atmosphère d’entraide. Tout le monde est sur le même bateau, pas de guerre. Tu apprends de ton camarade et il apprend de toi. De toute façon, tu es probablement du même niveau que lui si tu es dans le même groupe.

K | L’acteur ne joue pas tout le temps, mais as-tu été impressionné par un passage musical du film ?

En général, le batteur fait un bon boulot. Même s’il reste dans le cliché. Il joue en quelque sorte la même chose durant tout le film. C’est jouer de la batterie pour jouer de la batterie. La dynamique générale du film te dit que jouer de la batterie, c’est taper partout. Taper, taper, taper. Mais le solo final est fantastique !

C’est très facile de considérer les profs comme des mentors, des dieux, des gens qui savent tout. Le prof a toujours raison.

K | Même quand tu ne joues pas, tu as l’impression d’entendre des percussions en permanence. Comme un tintement. Est-ce que la batterie te reste en tête quand tu es à l’école à jouer tout le temps ?

Oui, totalement. Surtout dans cette atmosphère d’école. C’est intense. Tu travailles une partition pendant des heures tous les jours. Tu la joues, tu l’écoutes. Même quand tu enlèves tes écouteurs, tu l’entends encore. Mais c’est la même chose que lorsque tu as une chanson dans la tête.

K | Qu’est-ce qu’ils écrivent tout le temps sur les partitions ?

Ce sont des annotations, les temps, le rythme, 1,2,3,4. Pour savoir où tu en es. Les partitions du Big Band comme celles-ci, tu travailles dessus tout le temps. Tu notes tout, tout ce à quoi tu as besoin de faire attention. Il faut que tout soit bien organisé, carré. Ça devient naturel.

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K | Quand le prof dit qu’ils ne sont pas dans le bon tempo. Ils n’y sont vraiment pas ? Tu peux l’entendre facilement ?

En quelque sorte. Honnêtement, si un gars me dit que je ne suis pas dans le tempo sans me donner d’indications, sans compter, 1,2,3,4, etc, c’est que le gars n’a pas de tempo lui-même. Il fait plus ça pour asseoir son pouvoir. Si ton mentor te dit que tu fais mal quelque chose, tu le crois.

Quand tu arrives super jeune, à genre 19 ans, dans une école de musique, la tête pleine de rêves, tu vois les profs comme un moyen direct de réussir. C’est très facile de les considérer comme des mentors, des dieux, des gens qui savent tout. Le prof a toujours raison.

K | Est-ce que tu as vu de meilleurs films qui parlent de batteurs ?

Ben, il n’y en a pas beaucoup. Ce sont surtout des documentaires. Je veux dire, Whiplash est très divertissant, mais en tant que batteur tu ne devrais pas aller le voir en croyant que tu vas apprendre quelque chose. Quand tu vois un batteur, surtout le plus âgé dans le film, balancer ses bras dans tous les sens en faisant semblant de jouer, ça fait mal au cœur.

Il y a aussi une polémique autour du fait que le film montre la musique sans aucune passion. Pas d’amour, pas de passion. Toute la relation du héros à la musique est fondée sur la peur. La peur n’a jamais aidé personne à faire de la musique.

K | Mais au moins, si tu entrais dans une pièce et que tu voyais ce jeune mec jouer de la batterie comme dans la première scène, est-ce que tu te dirais : “Ce gamin a quelque chose” ?

Non, pas vraiment.

Kinkajous ont sorti leur premier EP éponyme en octobre 2014. Ils ont également joué pour des artistes tels que Gilles Peterson sur sa tournée Worldwide Show et pour Lauren Laverne sur BBC6. Leur premier single, « Limb », a été propulsé par un clip surprenant.

Article rédigé par Thomas Andrei pour Konbini UK, et traduit de l'anglais par François Oulac.