De Brooklyn à Johannesburg, le festival Afropunk raconté par son fondateur Matthew Morgan

Grâce à la portée de son festival désormais implanté à Brooklyn, Londres ou encore Johannesburg, ce New-Yorkais natif de Londres est considéré comme l’un des acteurs majeurs de la culture noire. De passage à Paris, où se tiendra les 14 et 15 juillet la nouvelle édition d’Afropunk, Matthew Morgan revient sur le succès de ce projet et s’apprête aujourd’hui à conquérir le Brésil.

Matthew Morgan. (© Erin Patrice O’Brien)

À sa naissance à New York en 2005, le festival Afropunk, alors tout juste fondé par Matthew Morgan et James Spooner, a pour but d’offrir à la communauté noire américaine un espace sûr pour exprimer librement son amour pour le punk. Et pour cause : à cette époque, le punk est encore largement considéré comme appartenant aux Blancs. Les Noirs, eux, sont systématiquement affiliés au rap et au R’n’B (deux genres qui connaissent alors un succès sans précédent aux États-Unis).

S’ouvrant peu à peu à d’autres genres, dont le hip-hop et le reggae, ce festival a fini par devenir l’une des plus grandes manifestations de la culture noire, réunissant chaque année 60 000 personnes et programmant quelques-uns des chanteurs, rappeurs et musiciens noirs les plus prometteurs de l’industrie, dont Childish Gambino ou Tyler, the Creator. "Nous avons vu l’émergence de ces artistes, qui ont fini par devenir des voix fortes et qui laissent la possibilité d’être différent de ce que la majorité pense", commentera Matthew Morgan.

Originaire de Londres mais basé à New York depuis le début des années 2000, Matthew Morgan est aujourd’hui considéré comme l’une des personnes œuvrant le plus pour la représentation de la diaspora africaine à travers le monde. "Je pense qu’avec ce festival, nous avons réussi à briser pas mal de perceptions, ce qui me rend fier", poursuit-il. De passage à Paris, où se déroulera ces 14 et 15 juillet la nouvelle édition d’Afropunk, pour laquelle joueront notamment SZA, Maxwell et Mahalia, cet humaniste passionné de musique revient sur les débuts, l’ascension et le futur de cet important festival.

"Je n’avais pas l’impression d’être au bon endroit, d’être entouré de la bonne tribu"

Konbini | En 2002, tu participes à la production du film Afro-Punk, qui met en lumière les punks noirs d’Amérique. Qu’est-ce qui t’a donné envie de prendre part à ce projet ?

Matthew Morgan | L’idée de ce film n’était pas initialement la mienne, mais celle du réalisateur James Spooner, dont j’ai d’abord été un fan, puis le manager et, enfin, l’associé. À l’époque, je venais de quitter Londres pour m’installer aux États-Unis, où je comptais bien travailler dans le domaine du R’n’B et du hip-hop, deux industries noires très populaires à ce moment-là.

J’ai commencé à manager plusieurs artistes dans ce domaine, et ça marchait vraiment bien pour moi. Mais, bizarrement, je n’étais pas satisfait de cette expérience. Je n’avais pas l’impression d’être au bon endroit, d’être entouré de la bonne tribu. C’est à ce moment-là que j’ai fait la rencontre d’une bande de jeunes artistes noirs qui ne voulaient pas faire de hip-hop ou de R’n’B – ce qui paraissait assez étrange à l’époque.

Ils voulaient faire partie d’un groupe de punk, de metal, voire d’électro. L’une de ces artistes s’appelait Santigold. J’ai commencé à la manager alors qu’elle faisait partie d’un groupe punk, Stiffed. J’ai également pris sous mon aile une artiste du nom de Cree Summer, qui a sorti un superbe projet, Street Faërie, sur lequel on retrouvait notamment Lenny Kravitz.

Quand James [Spooner, ndlr] est venu me voir quelque temps plus tard en me parlant de son film dédié aux punks noirs, je me suis tout de suite dit que ce serait un projet pour moi, qui permettrait de créer un espace pour tous ces jeunes artistes et groupes noirs laissés dans l’ombre, pour lesquels je m’étais pris de passion. Ma philosophie, ma sensibilité musicale et la façon dont je regardais le monde étaient davantage proches de ces gosses-là que des gens avec lesquels j’avais l’habitude de bosser dans le cadre de mon "vrai" travail.

C’est donc de cette expérience avec le film Afro-Punk qu’a découlé le festival Afropunk…

Oui, tout à fait. Ce film nous a permis, à moi comme à James Spooner, de vivre notre première expérience en tant que réalisateur et producteur de film. Mais j’avais besoin d’aller plus loin, de justifier mon existence, si tu veux. De là est née l’idée de mettre sur pied des évènements autour du film, qui me permettaient notamment de faire jouer Santigold et son groupe.

Cette envie de créer une véritable communauté autour du film et de ces différents artistes était très importante pour moi. Et nous étions convaincus qu’il y avait d’autres gosses noirs qui n’écoutaient pas de R’n’B et de hip-hop, avec lesquels nous pourrions nous connecter et construire une communauté.

"On avait l’impression de créer quelque chose de nouveau"

Comment s’est passée la première édition du festival, en 2005 ?

La première édition s’est tenue à la Brooklyn Academy of Music, et le fait de savoir que ces jeunes punks noirs allaient entrer dans un établissement qui n’avait jusqu’ici jamais accueilli ce genre de communauté nous donnait l’impression de créer quelque chose de nouveau, auquel ont souhaité participer tous les cool kids des quartiers alentour. C’était bien plus petit que ce qui se passait dans une sphère comme le hip-hop par exemple, mais on s’en foutait. À nos yeux, c’était la chose la plus importante du monde à ce moment-là.

Qu’est-ce que tu as ressenti en voyant que ton projet, ton bébé, prenait vie ?

Comme tout Anglais qui se respecte, je suis quelqu’un de très anxieux [rires], du coup, dans ce genre de moment, j’ai l’habitude de rester assez stoïque, pour m’assurer que tout se déroule parfaitement, que personne ne soit blessé… À mes yeux, il fallait que j’assure, parce qu’il y avait (et il y a toujours) beaucoup de stéréotypes autour des évènements organisés par des Noirs.

Donc cette posture m’a un peu empêché de vraiment profiter du moment présent et de m’amuser. Mais quand je repense à cette première édition, je me dis que c’était un grand moment.

Faty, chanteuse du groupe français Tshegue, sur la scène de l’édition 2017 du festival Afropunk de Paris. (© DR)

"Si nous pouvons faire en sorte que les gens se sentent bien au moins une fois dans l’année, alors c’est déjà gagné"

Tu disais qu’à l’époque le festival était petit comparé à d’autres évènements, de hip-hop notamment. Pourtant, aujourd’hui, l’Afropunk est le deuxième plus gros festival de New York. Comment expliques-tu ce succès ?

Je pense qu’avec ce festival, nous avons réussi à briser pas mal de perceptions, ce qui me rend très fier. Toutes les éditions se sont jusqu’ici déroulées sans encombre, ce qui va à l’encontre de la perception qu’ont les gens des évènements organisés par les Noirs. Ça peut paraître étonnant quand on sait les débordements qu’il y a dans les autres évènements d’envergure similaire. Cela souligne tout simplement l’amour que les gens ont à l’égard des uns et des autres au sein de cette communauté.

À Londres, j’ai grandi avec des Indiens, des Pakistanais, des Noirs, des Blancs, des Algériens, des Ghanéens, des Jamaïcains… Des gens issus de tout horizon. Quand je suis arrivé aux États-Unis, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il était si important d’avoir des universités dites "traditionnellement noires" ["Historically black colleges and universities" en anglais, ndlr].

Mais après quelques années passées là-bas, j’ai compris. J’ai compris que le racisme faisait partie de l’histoire de ce pays, et qu’il continuait à le diviser. Et que les gens qui étaient les plus tolérants étaient ceux qui avaient étudié dans ces universités, parce qu’ils sont allés dans des écoles où la question de la "race" n’était pas évoquée. Les seules questions qui leur étaient posées, c’était : "Est-ce qu’un tel est meilleur que moi ? Plus intelligent ? Plus rapide ?"

Quand ils sortent diplômés de là, ils pensent autrement. Et parce que je pense que nous devons tous, mais vraiment tous prendre soin les uns des autres, il est à mon sens nécessaire que les gens apprennent d’abord à être en phase avec leur identité et à s’aimer eux-mêmes avant qu’on leur demande d’aimer les autres.

D’où l’importance de ces universités, mais aussi d’évènements comme Afropunk… Nous ne sommes pas des Jésus noirs, mais si nous pouvons faire en sorte que les gens se sentent bien au moins une fois dans l’année, alors c’est déjà gagné.

Depuis la naissance d’Afropunk en 2005, as-tu l’impression que la communauté noire est aujourd’hui davantage visible et représentée aux États-Unis ?

Oui, je crois. Nous avons vu l’émergence de d’artistes comme Childish Gambino ou Tyler, the Creator, qui ont fini par devenir des voix fortes, qui laissent la possibilité d’être différent de ce que la majorité pense. Mais attention, je ne dis pas que c’est uniquement grâce à la présence d’Afropunk. Je crois que c’est aussi grâce à la force d’autres mouvements, comme Black Lives Matter par exemple.

© Alexandre Fumeron

"Notre mission n’aurait pu être accomplie sans une édition africaine"

En dehors de Brooklyn, où il est né, et d’Atlanta, le festival Afropunk est également présent à Paris, Londres et Johannesburg. À quel moment vous êtes-vous dit qu’il était temps de s’étendre en dehors des États-Unis ?

Je l’ai compris il y a environ six ans, le jour où Suroosh Alvi, l’un des fondateurs de Vice, m’a dit : "Je trouve qu’Afropunk est un projet incroyable, mais je ne comprends pas pourquoi il n’est pas plus grand." À ce moment-là, je me suis dit (et c’est une réaction très banale chez moi) : "Fuck this guy !" [Rires.]

Nous savions déjà que nous voulions entrer en connexion avec la diaspora africaine au-delà du territoire américain, mais nous avions peur de nous lancer, car nous n’avions pas le financement nécessaire ! Nous ne roulions clairement pas sur l’or [rires]. Mais, paradoxalement (et c’est une autre réaction très banale chez moi), le fait que cela paraisse impossible m’a donné l’énergie nécessaire pour me lancer.

Ce week-end, le festival se déplacera à Paris. Est-ce qu’il y a une différence entre cette édition parisienne et les autres éditions ?

Oui, complètement ! Il faut déjà savoir que Paris a été la première ville à nous relier au continent européen, et c’était important pour nous, parce que cela permettait de toucher la diaspora francophone. Mais pour répondre à ta question plus directement, disons qu’il y a… beaucoup plus de cigarettes [rires], et que les gens parlent beaucoup plus aussi je crois, et que le style est très pointu… Il y a une énergie très différente de celle de New York, mais tout aussi magnifique.

"Développer la communauté Afropunk sur le territoire africain"

Tu parlais à l’instant de relier le continent européen, mais vous avez aussi décidé de relier le continent africain, puisque vous avez ouvert le festival à Johannesburg. À quel point était-ce important pour vous d’être implanté dans un pays africain ?

Je crois que notre mission n’aurait pu être accomplie sans une édition africaine. Le fait d’avoir le festival à Johannesburg permet de renforcer ce pont que nous souhaitons créer au sein de la diaspora. Ça permet aussi de montrer au monde qu’il faut cesser de nous considérer, nous les Noirs, comme une minorité – un mot que les gens nous collent dans certains endroits comme les États-Unis, l’Angleterre ou la France, alors que nous sommes la majorité sur la planète.

Quand je suis en Afrique du Sud et que je vois les gens créer des choses à partir de rien, pour moi, ce sont eux qui incarnent l’essence de la culture DIY, l’essence de ce qu’est le mouvement afropunk. Après, bien sûr, Johannesburg est une ville très dure, très brutale. Mais il faut garder en tête qu’il y a encore vingt-quatre ans, cette ville était soumise à l’un des régimes les plus oppressifs de notre Histoire, un régime qui a traité certains individus comme des moins que rien pendant des décennies…

Des hommes et des femmes de mon âge, qui étaient enfants durant l’apartheid, m’ont raconté des histoires d’une violence inouïe, et j’ai vraiment du mal à comprendre comment ces gens réussissent aujourd’hui à être si tolérants, si aimants, si curieux… Ils sont très inspirants pour moi et pour le mouvement afropunk.

Avez-vous prévu de vous implanter dans d’autres pays ?

Oui, tout à fait. Nous sommes actuellement en train de travailler sur une édition brésilienne ! Et puis, nous avons d’autres évènements en marge du festival. Nous venons par exemple de faire un "take over" à Dakar, au Sénégal, que nous comptons bien mettre en place prochainement en Côte d'Ivoire et au Kenya.

Maintenant que nous sommes implantés en Afrique (nous avons un bureau avec une équipe de quatre personnes en Afrique du Sud, qui créent notamment du contenu pour le site), nous avons vraiment l’envie de continuer à développer la communauté Afropunk sur le territoire africain.

© Jean Michel Tébah-Kiah

À lire -> Reportage : les looks qui ont retenu notre attention au festival Afropunk 2017

Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.