Des réseaux sociaux aux charts Billboard : la montée en puissance d’Ella Mai

Méconnue il y a encore un an, la Londonienne est aujourd’hui l’un des plus grands espoirs de la scène R’n’B. Son premier album, paru ce 12 octobre, confirme tout son potentiel.

Ella Mai. (© Jonathan Mannion)

Comme à son habitude, la cérémonie des American Music Awards, qui s’est tenue le 9 octobre dernier dans la Cité des anges, a mis à l’honneur les artistes les plus marquants de l’année écoulée. Parmi eux, Cardi B, qui a interprété son tube "I Like It" aux côtés de Bad Bunny et J Balvin ; Ciara, qui, épaulée de sa comparse Missy Elliott, a donné corps à son percutant "Level Up" ; mais également Ella Mai, l’une des plus grandes révélations de 2018.

Du haut de ses 23 ans, cette Anglaise est considérée comme le nouveau visage d’une scène R’n’B en plein renouveau. Et pour cause : son single "Bood’Up" a tout emporté sur son passage.

Classé à la cinquième place du Billboard Hot 100 et certifié disque de platine aux États-Unis, ce titre langoureux, réminiscence de l’âge d’or du R’n’B, est resté seize semaines consécutives en pôle position du classement "R&B/Hip-Hop Airplay", détrônant l’iconique Mary J. Blige dont le sublime "Be Without You" (2005) était resté treize semaines. Une ascension fulgurante, que l’artiste peine encore à réaliser :

"Je n’aurais jamais imaginé que 'Boo’d Up' marche à ce point, confiait-elle récemment à Billboard. Aucune des personnes ayant travaillé sur ce titre n’avait prévu qu’un morceau à ce point R’n’B connaisse un tel succès. Nous avons juste fait ce qu’on aime, et par chance, ça a explosé."

Une voix repérée sur Instagram

Née à Londres d’un père irlandais et d’une mère jamaïcaine, Ella Mai commence à chanter très jeune, à l’église, où sa grand-mère l’emmène régulièrement, et grandit en écoutant les albums des incontournables Lauryn Hill et Missy Elliott, deux artistes que sa mère écoutait religieusement.

À 12 ans, après avoir appris l’art de la scène musicale et du théâtre à la Colour House Theatre School de Londres, où elle joue dans des productions telles que West Side Story, l’adolescente s’envole, accompagnée de sa mère et de son frère, à New York, où elle poursuit ses études jusqu’à ses 18 ans. De retour à Londres, elle s’inscrit dans un cursus de musique et prend part à Arize, un girls band avec lequel elle tente sa chance sur le plateau de l’émission britannique The X-Factor – en vain.

Malgré cet échec, Ella Mai décide de poursuivre la musique en solo en partageant sur son compte Instagram, où elle est alors suivie par quelque 500 abonnés, des reprises de tubes hip-hop tels que "679" de Fetty Wap, "Hotline Bling" de Drake ou encore "White Iversion" de Post Malone. L’effet est immédiat.

Repostées par l’influent compte @TheShadeRoom, ces courtes vidéos lui apportent très vite des centaines de milliers de nouveaux fans, qui n’hésitent pas à lui faire part de leurs requêtes. "Les gens me demandaient : 'Tu peux chanter telle chanson, tel morceau ?, se souvient-elle pour Rolling Stone. Je me suis dit : 'Je ne sais pas où tout cela me mènera, mais je vais clairement continuer à le faire.'"

Ella Mai sur le tournage du clip de "Boo’d Up", qui cumule aujourd’hui près 250 millions de vues. (© Meeno)

Prise sous l’aile de DJ Mustard

Parmi ses nouveaux fans se trouve le producteur américain DJ Mustard, connu pour avoir collaboré avec YG, 2 Chainz, Big Sean ou Rihanna. À l’automne 2015, ce dernier lui propose de se rencontrer en studio. "Il m’a écrit, en mode : 'T’es libre ?' J’étais genre : 'Bien sûr que je suis libre !', relate-t-elle, toujours dans les colonnes de Rolling Stone. Je n’avais pas encore sorti de morceau, donc il avait juste vu mes reprises sur Instagram à ce moment-là. Et entre faire des reprises sur les réseaux sociaux et façonner sa propre musique… Il y a un monde."

Convaincu de leurs sessions en studio, DJ Mustard décide de la signer sur son label 10 Summers Records, via lequel Ella Mai sort bientôt trois EPs : Time (2016), Change (2016) et Ready (2017). Avec eux, l’auteure-compositrice-interprète développe son écriture cathartique, qui lui permet d’extérioriser ses sentiments les plus enfouis et parfois les plus douloureux, et affûte un style musical singulier, érigeant un pont entre la scène R’n’B actuelle et celle, si inspirante, des années 1990.

"Nous voulions introduire les gens au son que nous avions façonné ensemble, DJ Mustard et moi, et leur donner le temps de les digérer, continuait-elle pour Rolling Stone. [Mustard] m’a laissé la liberté de choisir les morceaux que je voulais garder, les titres que je voulais leur donner… Même si nous travaillions à deux, il m’a v’aiment laissé de la place pour créer mon projet."

Un premier album qui contribue au renouveau du R’n’B

Parmi les titres présents sur ces EPs se trouve le brillant "Boo’d U’". Relativement peu remarqué à sa sortie début 2017, le single finit par exploser à l’été 2018, porté par un clip réjouissant et encensé par les radios locales de la Bay Area, permettant à Ella Mai d’accroître sa notoriété aussi bien auprès des amateurs de R’n’B qu'auprès d’artistes issus de la communauté hip-hop américaine, à l’instar de Cardi B et Quavo, qui ont remixé le titre en juillet dernier.

Désormais attendue au tournant, la chanteuse délivre aujourd’hui son premier album : Ella Mai. Avec lui, elle poursuit son travail d’exploration sentimentale ("l’album parle beaucoup d’amour, mon sujet de prédilection", détaillait-elle au Billboard), attirant dans ses filets des artistes issus de la scène soul et R’n’B américaines comme Chris Brown ("Watchamacallit"), John Legend ("Everything") mais aussi H.E.R. ("Gut Feeling"). Au sujet de cette dernière, Ella Mai affirmait au Billboard :

"J’avais vraiment à cœur que H.E.R. participe à l’album car nous sommes toutes les deux des chanteuses de R’n’B émergentes, et les médias ont souvent tendance à créer des compétitions entre deux artistes aux parcours similaires. Et puis, même si nos R’n’B sont assez différents, je trouve qu’ils se mélangent merveilleusement bien."

Avec cet album, surtout, Ella Mai précise sa musique, à la fois entêtante et enchanteresse, contribuant à renouveler l’héritage du R’n’B des années 1990 et 2000 sans jamais le trahir. Sur "Dangerous", la troisième piste de l’opus, sa voix puissante est portée pour une production évoquant la grande époque des TLC, et son flow saccadé, qui s’approche parfois du rap, rappelle une Beyoncé version "Say My Name". "Beaucoup de gens ont cru que le R’n’B était mort, ce que j’ai vraiment du mal à comprendre", s’offusquait-elle dans Billboard. Et de conclure :

"À mon sens, c’est le meilleur genre musical au monde. Bien sûr, chacun ses goûts, surtout en matière de musique ; mais disons que le R’n’B permet de parler d’amour de façon honnête, de raconter ses sentiments de la façon la plus exacte possible. À partir de ce moment-là, le débat est clos."

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Journaliste indépendante basée à Paris. Musique, mode et tatouage, principalement.