Conversation dans Paris, la nuit, avec Jazzy Bazz

"Je suis coutumier de la vie nocturne en solitaire."

© Valentin Lecron / Konbini

Il était très attendu. Après P-Town sorti en 2016, Jazzy Bazz revient avec un deuxième projet solo intitulé Nuit, dans les bacs depuis le 7 septembre. Sur ce nouvel opus construit autour de l’univers nocturne et long de 12 titres, le rappeur parisien se livre à travers des textes toujours aussi bien écrits, enveloppés d’une musicalité nouvelle. Une musicalité qu’il n’avait encore jamais poussée aussi loin.

Autour d’un dîner puis d’une balade dans le quartier de Saint-Michel quelques jours avant la sortie de Nuit, Jazzy Bazz a pris le temps de mettre des mots sur ce nouveau projet. Et si à ses yeux, Nuit n’est pas son projet le plus abouti, c’est tout simplement parce qu’il se dit qu’il pourra toujours faire mieux.

Rencontre avec le plus noctambule des rappeurs parisiens.

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Konbini | Tu me disais la dernière fois que tu étais beaucoup plus content de Nuit que de P-Town, c’est toujours le cas ?

Jazzy Bazz | En fait j’ai pas envie de dire de bêtises, parce que quand tu finis quelque chose tu n’as jamais le recul nécessaire. Je suis convaincu que je me suis plus surpassé que sur P-Town. J’ai du mal à me souvenir de mon état de satisfaction après la sortie de P-Town, mais là je sais que je suis vraiment fier.

T’as décidé de construire cet album autour de l’univers nocturne ?

Ouais c’est plutôt comme une trame de fond que j’ai construite un peu comme P-Town où il s’agissait de Paris. Dans Nuit j’ai essayé de construire un univers référencé de deux-trois titres tout en ne s’enfermant pas dans l’album à thème. C’est juste histoire de poser un décor en fait.

Ceux qui t’écoutent savent que la nuit est un thème récurrent dans ta musique, pourquoi avoir choisi d’en faire le titre de ton nouvel album ?

Je voulais juste un mot très simple qui puisse évoquer une ambiance et un univers qui peut varier en façon de la personne qui l’écoute. C’est ce que j’ai voulu faire avec ce titre, laisser une place à l’imaginaire de chacun.

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Est-ce que tu vois ça comme une manière d’élargir son public ?

En fait c’est pour donner envie de découvrir l’album. Des fois j’aimerais qu’il n’y ait ni titre ni pochette et que ce soit que la musique, même sans clip. L’avantage du titre "Nuit" c’est qu’il peut évoquer à quelque chose de positif, de négatif, de lumineux, de sombre, et je voulais un mot qui permette de ne pas trop restreindre l’idée que tu te fais de la musique que t’es en train d’écouter.

Tu trouves que Nuit est plus varié que P-Town ?

Ouais c’est plus varié. Quand j’ai fini P-Town, le but c’était déjà de faire un truc plus varié, aussi d’essayer de mieux construire l’album. Mais faire un truc plus varié faisait partie des objectifs.

Donc objectif atteint ?

Complètement. Il aurait pu être plus long mais au final il est plus court que P-Town. J’ai fait un gros tri, j’ai viré quinze morceaux et j’en ai gardé douze. Je pense que ça se ressent qualitativement.

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Qu’est-ce que tu vas faire de ces 15 morceaux laissés de côté ?

Il y a trois types de morceaux : ceux que je peux utiliser, ceux que je jette totalement, et ceux que je peux remanier, où je peux reprendre le texte ou juste un refrain par exemple. Dans le freestyle "Feu Grégeois" j’ai repris plein de punchlines qui traînaient, mais ça, c’est un grand classique dans le rap.

L’univers de la nuit te colle à la peau depuis longtemps, pourtant le titre de l’album a mis du temps avant de se présenter comme une évidence ?

J’étais en galère, je cherchais des noms, et quand j’ai trouvé "Nuit", j’étais déjà à la moitié de création de l’album. Avant que je le trouve je me disais que je pourrais prendre le titre d’un des morceaux de l’album mais ça ne marchait pas. Donc j’ai vraiment planché là-dessus, ça m’a bien aidé parce qu’après avoir trouvé le titre, les derniers sons qui me restaient à faire ont été totalement influencés par ça. C’est à ce moment-là que j’ai pu commencer à construire la tracklist de l’album, du "Crépuscule" jusqu’au lever du soleil, "5 heures du matin".

En fait le titre m’est venu assez tard. En revanche je sais déjà comment va s’appeler le prochain album parce qu’en recherchant des titres pour Nuit, j’en ai trouvé des cool pour celui d’après.

Elles ressemblent à quoi les nuits de Jazzy Bazz ?

À 99.9 % du temps, c’est la nuit que j’écris et que je fais de la musique. Je vis en général la nuit parce que je me couche ultra tard, des bails de 7 heures du mat'. Je suis coutumier de la vie nocturne en solitaire, pas en mode fêtard, bien au contraire.

En fait, à mes yeux, quand t’as un métier comme rappeur, t’as aucun cadre. C’est ce manque de cadre qui fait que je repousse mon coucher. Mais au-delà de ça, je sais que la nuit offre un cadre de travail unique. C’est le moment où la bonne inspi m’empêche de dormir. Puis au fur et à mesure ça devient ton rythme de vie, ton horloge interne vient se fixer là-dessus.

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T’écoutes quoi comme musique en ce moment ?

Plein de choses. J’écoute énormément de jazz et de salsa. Dans chaque album il y a toujours un ou deux titres que je mets de côté. Je suis à la page en ce qui concerne les sorties rap évidemment, j’ai bien aimé l’album de Jok’air ou encore celui de Caba et Jeanjass, j’attends celui de Josman, d’Alpha Wann évidemment… Niveau U.S. j’ai bien aimé Travis Scott, Mac Miller, Drake… Mention spéciale à Swimming de Mac Miller qui est un album très élégant à mes yeux, vraiment classe. J’ai écouté aussi le dernier projet de Freddie Gibbs, celui de Jay Rock, ceux de Kanye…

Tu reviens de deux semaines à New York, c’est une ville qui t’a aidé dans ton développement artistique ?

Je suis allé quatre fois à New York. Les deux premières j’étais vraiment dans l’ambiance rap new-yorkais etc. La troisième fois que j’y suis allé j’étais resté trois mois et j’étais juste obnubilé par la B.O. de Il était une fois en Amérique. Je saoule tout le monde avec ce truc mais je suis vraiment ultra fan de cette B.O.

Et là, quand j’y suis allé il y a quelques semaines, j’étais vraiment en mode salsa. En fait je me suis mis à vraiment kiffer cette ambiance parce que son histoire est particulière. On a tendance à croire que c’est une musique de lover mais en fait ça ne peut pas se résumer à ça. Ça a été créé à New York par les premières générations d’immigrés cubains et portoricains et en fait ça parle beaucoup de la rue, de meurtres entre autres, c’est vachement street en fin de compte.

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En juin dernier tu sortais le premier extrait de Nuit, "El Presidente" puis un second avec "Leticia" quelques semaines plus tard, pourquoi as-tu choisi ces deux morceaux pour promouvoir la sortie de ton nouvel album ?

Je trouvais qu'"El Presidente" était cool pour un retour. C’est un titre qui marche bien, que j’ai toujours bien kiffé, je n’en ai jamais douté. En plus je le trouvais vraiment original vu la manière avec laquelle je l’ai enregistré.

Pour "Leticia", je savais que c’était le titre de l’album qui était le plus susceptible de devenir un gros single. Vu que c’était encore l’été je me suis dit que c’était le bon moment de l’envoyer. Ceux qui étaient encore un peu en vacances pouvaient l’avoir avec eux, c’est plus agréable d’écouter ce son au bord d’une piscine que dans l’ambiance de la rentrée.

Ça fait maintenant six ans que tu as sorti ton premier projet Sur la route du 3.14, quel regard tu portes sur l’évolution de ta carrière ?

Sur la route du 3.14 n’avait pas la prétention d’être un album, mais c’est un projet qui me tient grave à cœur. Déjà parce que c’est le premier, et aussi parce qu’il a vraiment une bonne vibe. P-Town c’était une autre époque, j’étais peut-être trop sérieux. Je me disais "allez là on part sur un album" donc c’était un peu trop conditionné, ça manquait d’improvisation, d’imprévu. Du coup dans Nuit j’ai essayé d’apporter cette notion d’improvisation en faisant beaucoup de sons et en voyant ce qu’il en ressortait.

C’est pour ça que je suis content de Nuit. J’ai réussi à entremêler un truc bien bossé avec de l’exigence à un processus de création dans lequel je ne me mettais pas la pression. Regarde ce qu’accomplit Mbappé à 19 ans, il ne se met pas la pression. C’est que dans la tête, il faut s’inspirer des champions comme ça, même dans le rap.

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À tes yeux, Nuit est ton projet le plus abouti ?

Non parce que je me dis que je ferai mieux après.

Et par rapport aux deux premiers ?

Non en fait je trouve qu’ils sont tous biens et tous différents. C’est comme un album photo, ils marquent tous une période de ma vie et ils sont ce qu’ils devaient être à ce moment-là. Et même si, admettons qu’il y a un son ou un projet en particulier que je trouve moins bien, c’est ce que ça devait être à ce moment-là, point. Je continuerai à faire des projets tant que j’ai envie d’en faire et ils marqueront tous une période différente de ma vie.

Un groupe d’étudiants l’interpelle, ils discutent quelques minutes et immortalisent leur rencontre.

Quel rapport tu as avec les gens qui te reconnaissent dans la rue ?

Ça me fait plaisir quand je tombe sur des gens qui me reconnaissent et qui ont vraiment quelque chose à me dire. Là le gars m’a dit qu’il m’avait cité dans sa thèse, et l’autre il connaissait les deux extraits que j’ai sortis, il m’a déjà vu en concert etc. Ça m’est arrivé l’autre jour dans le métro aussi, j’achetais un ticket, et il y a une fille qui bloquait sur moi parce qu’elle était en train d’écouter "Trompe de Fallope".

"Trompe de Fallope" parle d’amour mais y a-t-il un thème en particulier dans lequel tu t’épanouis totalement ?

Ce que je fais le plus souvent, c’est "un puzzle de mots et de pensées" comme dit Booba. C’est-à-dire un freestyle dans lequel tu passes du coq à l’âne. Je trouve que c’est l’exercice le plus plaisant quand tu fais du rap. Il y a énormément de phrases dans un morceau, alors soit tu développes un thème avec un délire particulier, soit tu parles un peu de tout et de rien, et c’est ça que j’aime dans le rap.

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À quel moment tu as senti que ta carrière prenait une autre envergure ?

Je peux même te dire le jour exact : quand mon clash avec Wojtek dans Rap Contenders a été mis en ligne. À partir du moment où il est sorti ça a vraiment explosé. Comme la première saison des RC avait déjà bien tourné, j’avais pu préparer mon clash tout en sachant que ça allait marcher sur internet. Quand il est sorti, je suis rentré chez moi le soir et je savais que ça allait être ma première confrontation à des avis de gens que je ne connais pas etc.

Et tu l’as bien vécu ?

Non justement. Les premiers commentaires étaient un peu durs parce que Wojtek était déjà connu. Moi je débarquais alors c’était difficile de s’imposer aux yeux du public. En fait il n’y avait rien de vraiment méchant dans les commentaires, c’est juste spécial quand t’es confronté à ça pour la première fois.

L’écriture est très importante dans ton travail, est-ce que tu as l’impression d’avoir poussé l’écriture encore plus loin sur Nuit ?

Je me suis dit qu'il fallait plus de musicalité dans le flow, mais il ne faut pas que ce soit une seule seconde au détriment de l’écriture. Déjà parce que je pense que les gens s’attendent à ce que mes textes soient bien ficelés, qu’il y ait des doubles sens, une recherche de la rime etc. Pour Nuit, j’ai essayé que mon écriture, telle que les gens la connaissent, s’adapte à la musicalité de cet album.

J’ai fini Nuit depuis des mois. Entre-temps j’en ai pas écris deux autres mais je sais ce que je veux faire, je sais où je veux aller.

T’es du genre à planifier ta carrière ?

Le seul truc que je calcule c’est que je me dis que je vais essayer d’en refaire un, c’est déjà pas mal.

© Valentin Lecron / Konbini

Jazzy Bazz sera en tournée du 17 octobre au 19 décembre prochain dans toute la France, retrouvez toutes les dates ici.