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Comment les Victoires de la musique choisissent leurs gagnants

Chaque année, la liste des artistes nommés aux Victoires de la musique suscite de nombreuses critiques. L’édition 2018, qui a lieu ce vendredi 9 février, ne déroge pas à la règle. Pour bien comprendre comment on peut en arriver à des choix aussi contestables, petit tour d’horizon d’un système de vote qui laisse la porte ouverte à des arrangements entre maisons de disques et influence les votants dans leurs choix.

… ou PAS.

C’est presque devenu un marronnier. Les articles dégommant la liste des nommés aux Victoires de la musique ne sont plus quantifiables. Sans même parler des réactions sur les réseaux sociaux. Il faut dire que, comme n’importe quelle liste, celle-ci est incomplète, met des noms de côté et ne reflète pas la réalité.

Mais pour cette édition 2018, le comité des Victoires a fait fort, entre les absences d’un Damso ou d’un Vald − sans jeter la pierre à Orelsan ni à Bigflo & Oli, qui ont réalisé une belle année −, la présence d’un MC Solaar qui signe un come-back mitigé, la catégorie Album de musiques électroniques qui frôle le risible, celle de l’Album rock qui est peut-être pire encore, les nominations de Gauvain Sers, de Kyo… Un joli bouquet d’aberrations.

À lire -> Voici nos Victoires de la musique : et les nommés sont…

Des votants, oui, mais lesquels ?

Chaque année, on s’interroge sur la façon dont les Victoires peuvent passer à côté de certains phénomènes musicaux, ne semblant absolument pas prendre en considération la façon dont le public consomme aujourd’hui la musique. Comprenez bien : les Victoires de la musique ne sont en rien une cérémonie révélatrice des goûts du public ou le reflet des ventes. C’est un entre-soi professionnel dans lequel l’industrie du disque s’autocongratule.

Rien de mal en soi, les responsables de la cérémonie l’assument d’ailleurs parfaitement. Le problème, c’est que ça n’est pas franchement annoncé comme tel. Pour mieux cerner la chose, il faut s’intéresser au système de nomination, plus complexe qu’il n’y paraît.

Les Victoires de la musique ont ainsi un conseil d’administration, lequel établit les intitulés, détermine le nom des catégories, leur nombre, ainsi que leur contenu. Il dresse ensuite une liste de 600 personnes qui vont composer l’académie des votants des Victoires. Celle-ci est ensuite divisée en trois groupes de taille égale.

Le premier comprend des producteurs de spectacles et des responsables de maisons de disques, le deuxième se compose d’artistes, d’auteurs, de compositeurs et d’arrangeurs, tandis que le troisième réunit des diffuseurs, des présidents de festivals, des libraires, des journalistes, etc. Tous décident, par vote, des artistes qui composent les différentes catégories. Seul le prix de la chanson originale est attribué en fonction des votes du public, par SMS et sur Internet.

Le lauréat n’est pas choisi parmi les trois artistes finalistes

Il faut bien avoir à l’esprit que les membres qui composent la première catégorie de votants sont principalement issus des majors (60 %), au détriment des labels indépendants (40 %). Tout cela se base donc grossièrement sur les parts de marché de chacun, ce qui peut expliquer la présence de certains types d’artistes – et l’absence de bien d’autres.

Le vote se déroule comme tel : grâce à un partenariat avec Deezer (mis en place il y a trois ans), le comité des Victoires fait écouter à l’académie des votants une grande liste de projets et de sorties pour lesquels voter. Chaque membre vote ensuite pour un seul artiste par catégorie. Les huit artistes qui récoltent le plus de voix sont ensuite départagés par un second vote, à l’issue duquel les trois premiers sont nommés aux Victoires. Ainsi, on observe parfois d’énormes différences entre le vainqueur du premier tour et celui du second.

Ce système a un impact crucial sur les résultats : le lauréat n’est pas choisi parmi les trois artistes finalistes, mais bien parmi les huit artistes du second tour. Ainsi, lorsque le vainqueur pour l’album de musiques urbaines sera dévoilé, celui-ci n’aura pas été choisi entre Lomepal, Bigflo & Oli et Orelsan, mais bien avant, parmi les huit noms du vote précédent. Ça fait la diff'.

La part de responsabilité des artistes

Autre détail très important, ce sont les artistes eux-mêmes (ou leur maison de disques) qui décident dans quelle catégorie ils souhaitent figurer. C’est pour cela, par exemple, que MC Solaar se retrouve à concourir pour l’album de chansons, et non pour l’album de musiques urbaines. En 2014, la chanteuse Nili Hadida, moitié de Lilly Wood & The Prick, s’était pourtant fendue d’une tribune sur le Huffington Post :

"Il y a quelques semaines, la nouvelle tombe : 'Hey les gars, vous êtes nommés aux Victoires de la musique.' Trop bien. Puis, quand on demande [à leur maison de disques, ndlr] dans quelle catégorie, léger malaise : artiste interprète féminine. Benjamin ne dit rien. Je gueule."

Mais une question subsiste : comment éviter de retrouver les mêmes nommés à peu près dans toutes les catégories des Victoires ? Tout d’abord, parce que le choix par les artistes de leur(s) catégorie(s) évite un paquet de redites : cela leur permet de juger de leurs chances dans telle ou telle catégorie, et de s’adapter.

Et il y a certains critères (parfois loufoques) à suivre : il est par exemple impossible d’être cité à la fois dans les catégories Révélation scène et Album révélation. Ou pour concourir dans la catégorie Révélation scène, il faut avoir tourné sur au moins 20 dates différentes en tant que tête d’affiche ou co-tête d’affiche, dans au moins trois départements différents.

Petits arrangements entre amis

Dernier problème, et non des moindres : le comité des Victoires refuse de communiquer la liste des 600 membres de l’académie des votants. De fait, on ne peut que très difficilement juger de leur pertinence. Les quelques journalistes l’ayant réclamée se sont retrouvés face à un mur. Cela fait ainsi planer de forts soupçons quant à des tractations internes entre maisons de disques. Le Parisien a notamment recueilli les dires d’un acteur du monde musical :

"Deux labels peuvent se mettre d’accord pour reverser leurs artistes dans deux catégories différentes. Même chose pour deux artistes d’un même label que l’on dispatche sur deux prix différents, pour maximiser ses chances et s’éviter une rivalité vaine."

Ce à quoi le directeur général de la cérémonie, Gilles Désangles, répond : "Je n’irais pas jusqu’à parler de coups de pression entre les votants, mais bien sûr que des coups de fil doivent être échangés. C’est dans la nature humaine. En revanche, je vous assure que jamais une maison de disques, Universal par exemple, ne peut faire gagner un artiste à elle seule."

Faire gagner, non. Mais influencer fortement les résultats et tronquer cette pseudo-messe de l’industrie de la musique, si.

Article écrit par Brice Miclet et Rachid Majdoub