Clara Luciani : "On dit que mon album est féministe, mais c’est un album de femme avant tout"

Après plusieurs années passées à écumer les salles de concerts et autres festivals internationaux au sein du groupe La Femme, Clara Luciani dévoile aujourd’hui Sainte-Victoire, son premier album solo. À cette occasion, la Française de 25 ans nous a parlé d’engagement, de rap et de sa vision si singulière de la musique.

(© Benjamin Marius Petit/Konbini)

À l’écoute de son premier EP Monstre d’amour, on retient de la musique produite par Clara Luciani une incommensurable tristesse qui fait écho à celle des "pleureuses italiennes", qu’elle chante dans son morceau "Pleure Clara, pleure". Pour conjurer le chagrin d’amour qui a déclenché l’écriture de ce premier projet de quatre titres, la chanteuse n’a tenté aucun détour édulcoré, préférant nous immerger sans ménagement dans sa profonde mélancolie.

Ce n’est cependant pas l’unique sentiment que souhaite aujourd’hui partager la jeune artiste qui, dans son quotidien comme en interview, est bien loin du spleen de ses textes. Drôle et rayonnante, Clara Luciani est une musicienne aux multiples facettes. Native de Marseille, c’est dans la cité phocéenne qu’elle développe son goût pour l’écriture avant de s’orienter vers la musique, propulsée par le groupe La Femme qu’elle intègre à 19 ans.

Rodée par l’expérience des tournées au sein de ce dernier, c’est en solo et en français qu’elle choisit finalement de se lancer, faisant de ses poèmes des chansons très personnelles, empreintes d’influences aussi bien puisées dans l’univers de la peinture que dans celui de la littérature. Des inspirations variées et à l’image de ses collaborations, puisque Clara n’a pas hésité à travailler avec des artistes tels que Nekfeu, Calogero ou encore Benjamin Biolay.

Aujourd’hui, Clara Luciani dévoile Sainte-Victoire, son premier album solo dont le nom fait référence aux montagnes de son Sud natal. Comme un clin d’œil à sa propre histoire, son objectif est de s’y montrer tel qu’elle est : complexe, engagée et moderne. Elle y développe ainsi une palette de sonorités et d’émotions plus grande, plus large, censée rompre avec la froideur de ses débuts. Elle nous raconte.

Konbini | Ton premier album se nomme Sainte-Victoire, soit le nom d’une montagne à l’est d’Aix en Provence, la région dans laquelle tu as grandi. Est-ce que cela signifie que ce projet te représente plus que Monstre d’amour ?

Clara Luciani | Le fait d’avoir mis un clin d’œil un peu autobiographique dans le titre, je crois que ça en dit long sur l’album. Mon désir, depuis toujours, c’est de produire quelque chose d’authentique. Ça n’a fait qu’évoluer ces derniers temps jusqu’à arriver à une espèce d’autoportrait exact de ce que je suis.

J’ai l’impression que ce projet est plus lumineux et conquérant. Tu as voulu te détacher de cette image froide et mélancolique qu’on pouvait te prêter ?

Exactement. En vérité, je n’ai pas de regret concernant l’EP. Je l’ai écrit après un chagrin d’amour et j’avais besoin de faire quelque chose de cette tristesse-là. Je n’avais pas envie de la maquiller, je voulais qu’elle soit exactement comme je la vivais, c’est-à-dire très sombre, froide et impénétrable. Cependant, je souffrais un peu de cette idée que l’EP ne représente qu’une seule facette de ce que je suis.

Bien sûr, je suis hypersensible, mais je passe aussi mes journées à rire aux éclats, et ça m’énervait qu’on n’entende pas cela de moi. Dans cet album, je ne raconte pas de blagues, mais il y a un peu de légèreté, des chansons sur lesquelles on peut danser, un truc plus éclairé, plus solaire, et au final plus "moi". J’avais envie qu’on entende ma force, ma vulnérabilité, et le fait que je rie beaucoup, comme sur la chanson "Dernière fois" de laquelle se dégage une espèce de vrai second degré.

Parmi tes inspirations reviennent souvent Barbara, France Gall, Nico ou des artistes contemporaines aux univers nostalgiques, comme Lana Del Rey. Le passé, c’est quelque chose qui t’attire ?

Oui, et pourtant, je suis trop heureuse de vivre en 2018, je me sens bien dans mon temps. Je me sens vraiment comme une femme de mon époque, avec tout ce que cela comporte de difficultés ou de joies. J’aime des artistes assez récents comme Juliette Armanet ou PJ Harvey, que je trouve toujours hyper modernes, en perpétuel renouvellement.

Je pense que je ne cherche ni à citer le passé, ni à être tendance. Mon véritable souci serait d’être intemporelle, de faire quelque chose qui vieillisse le mieux possible. Pour cela, j’ai l’impression qu’il ne faut pas trop aller dans les tendances, mais simplement essayer de faire quelque chose de simple et authentique.

Il y avait un peu de mauvaise foi dans cette question car je sais que tu écoutes des artistes récents : tu avais notamment cité parmi tes plaisirs musicaux le morceau "Tchikita" de JuL...

Mais j’adore ! Je suis hyper admirative. Je trouve ça fou ces chanteurs qui arrivent à s’adresser à autant de monde, qu’il s’agisse de JuL ou de Maître Gims. Ça me touche de voir des artistes fédérateurs, qui rassemblent les gens. La musique ne doit pas seulement être un truc snob et très écrit, c’est aussi une histoire de connexion, de rassemblement de foule, et c’est super beau quand quelqu’un arrive à créer cette communion entre les gens, comme JuL avec son "Tchikita", ou Johnny, pour ne citer qu’eux.

J’aimerais revenir à cette idée de nostalgie. Dans le morceau "Drôle d’époque", tu chantes que tu n’as "pas les épaules pour être une femme de [ton] époque". Pourquoi ?

J’ai 25 ans et l’année dernière, j’ai vécu une sorte de traversée du désert quand je me suis rendu compte de tout ce que l’on attendait d’une femme : d’être à la fois une mère aimante, une épouse parfaite, tout en étant très sexy… Il faut que la femme ne vieillisse jamais, et qu’elle soit aussi une présence bienveillante, presque sainte. Moi, je ne peux pas être tout ça à la fois. Je suis une femme qui fait de la musique et c’est déjà beaucoup. Je ne peux pas être tout ce que la société attend de moi. C’est ce que raconte cette chanson.

Ton titre "La Grenade" parle aussi des femmes. Tu y développes l’idée que les femmes ne sont pas forcément des êtres fragiles mais possèdent en elles une grande force. Le sexisme, c’est quelque chose que tu as rencontré dans ta vie d’artiste ?

Oui, j’ai entendu des trucs horribles. Quand je jouais avec La Femme par exemple, un mec du public avait lancé un : "Ah bah celle-là ils l’ont pas prise pour sa voix !", tout ça parce que j’avais mis une jupe un peu courte. Mais je peux te citer des milliards d’exemples de blagues que j’entends tout le temps sur le fait que je sois une femme. Ce sont de petites choses qui, multipliées par 100, commencent à devenir insupportables.

Et parfois, ça peut venir d’un bon sentiment, mais aujourd’hui, même les excès de galanterie, ça m’énerve. Par exemple, les mecs qui veulent t’aider avec les branchements de ta guitare alors qu’ils ne le feraient pas pour un mec car ils partent du principe qu’il sait faire… Ça entretient trop l’idée qu’on est des petites choses fragiles.

As-tu eu des retours de femmes concernant le morceau ?

Oui, pas mal. J’ai même eu une interprétation nouvelle du morceau à laquelle je ne m’attendais pas du tout ! Il s’agissait d’une association de femmes contre le cancer du sein qui a donné une espèce de double lecture à ma chanson. J’ai trouvé ça super beau, cette façon qu’elles ont eu de l’interpréter et de se l’approprier comme un hymne. La musique, ça doit être de l’échange tout le temps, du contact avec les gens, c’est pour ça que je fais ces chansons.

Tu as commencé en faisant partie du groupe La Femme puis tu as formé le duo Hologram avec Maxime Sokolinski. Qu’est-ce que le fait d’avoir fait partie d’un groupe t’apporte en tant qu’artiste solo ?

C’est vraiment la somme de toutes ces expériences en groupe qui m’a donné le courage de me dire que j’allais faire les choses seule. Tout spécialement le temps passé avec La Femme. Ils ont été les premiers à croire en moi et à me faire chanter sur un disque. C’est avec eux que j’ai fait mon premier concert à 19 ans en Angleterre. J’en suis hyper reconnaissante.

Cet album, j’ai l’impression qu’il est le fruit de tellement de rencontres… Je n’ai pas mis de remerciements parce que justement, je crois que la liste serait beaucoup trop longue. Car il y a aussi les gens qui m’ont fait confiance, comme Benjamin Biolay, qui m’a pris comme première partie au Zénith. J’étais toute seule en guitare voix. C’était hyper impressionnant. Et une fois que tu as fait ça, ça te donne du courage pour la suite. Je leur dois beaucoup, à tous.

Quel est le moment le plus fort que tu as vécu cette année?

Le plus improbable de tous, c’est la fois où Nekfeu m’a envoyé un texto. J’ai trouvé ça tellement chic, parce que je ne suis pas connue, je fais de la musique qui n’a rien à voir avec la sienne, j’ai une voix un peu cheloue, mais on va quand même faire un morceau ensemble. Faire un morceau avec lui a été quelque chose d’assez unique dans la mesure où je ne viens pas du rap, et donc j’avais un peu peur que nos univers ne matchent pas.

Mais c’est une des personnes les plus curieuses et intelligentes que j’ai rencontrées. Il connaît tout de la musique indé actuelle, que ce soit du rap ou du rock. Par exemple, il connaissait très bien La Femme. Cette curiosité est une forme d’intelligence pour moi.

(© Benjamin Marius Petit/Konbini)

Est-ce que cette rencontre t’a poussée à écouter davantage de rap ?

J’en ai toujours écouté un peu. Genre là, j’aime bien PNL, car ils ont ce coté hyper mélancolique, à fleur de peau. C’est des néo-Baudelaire, et il n’y a qu’eux qui font cela à mes yeux. Il y a un quelque chose de tellement triste et tellement vrai, ça me renverse. C’est sûrement le projet qui m’a mis la plus grosse claque, alors que je m’y attendais le moins. Peut-être que Nekfeu a ouvert cette porte, que je n’aurais jamais eu la curiosité d’écouter PNL si je n’avais pas travaillé avec lui. Même si ce que fait Nekfeu est très différent de ce qu’ils peuvent faire, ça reste un truc plus rap que moi en tout cas [rires].

Le point commun entre les gens que tu as cité, c’est qu’il s’agit de personnes qui manient très bien les mots. C’est ce que tu privilégies dans la musique ?

Oui, c’est des genres de poètes. Franchement, Cyborg [de Nekfeu, ndlr]… je me suis pris une énorme claque ! J’ai trouvé ça hyper bien écrit. L’écriture, c’est très important pour moi, et le français quand c’est mal écrit, ça me crispe. Pour moi, les chansons sont des poèmes mis en musique, et si le poème est mauvais, c’est emmerdant.

D’ailleurs, comment s’est développé ton goût pour l’écriture ?

J’écrivais avant de faire de la musique, j’adorais ça. Quand j’avais 8 ans, j’ai même écrit la suite d’Harry Potter [rires] ! Enfant, j’étais hyper moche, j’avais un énorme mono sourcil et un physique compliqué, donc je me retrouvais souvent toute seule car les enfants, ça met vite de côté quand t’es différent. J’ai vraiment des souvenirs de grande solitude pendant mon enfance, et dans ces moments-là, la première chose que je faisais, c’était écrire. D’abord la suite d’Harry Potter, puis après des textes, des poèmes puis des chansons… L’écriture a toujours été nécessaire pour moi.

Pendant un temps, tu te présentais seule sur scène, en chantant en français. C’est un genre de performance très transparent, car on ne peut pas se cacher derrière la langue ou un groupe. Ce n’était pas effrayant ?

Disons que je me sentais totalement nue, comme dans ce mauvais rêve où tu réalises que t’as oublié de t’habiller en partant de chez toi. À ce moment-là, je me regarde, et je me dis : "Qu’est-ce que tu fais ? T’es toute nue devant plein de gens à raconter tes histoires d’amour hyper personnelles… T’es un peu folle en fait !" Mais en même temps, c’est complètement irrésistible, je ne sais pas faire autre chose. Ce mélange d’impudeur et de conscience de me mettre en péril, ça fait partie du métier.

(© Benjamin Marius Petit/Konbini)

Quelle est l’importance de la scène dans ta musique ?

Il y a eu des passages compliqués où je n’arrivais même pas à tenir le médiator sur scène tellement j’étais terrifiée. Des fois où je sortais de scène en ayant l’impression de sortir d’un ring et de m’être fait boxer le visage pendant une heure. Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, c’est ce qui donne du sens à ma vie. Et encore plus maintenant que j’ai de super musiciens et que du coup, toutes mes sensations sont multipliées par dix. Il y a ce truc de communion qui est indescriptible, et dont j’ai du mal à me passer. Là par exemple, j’ai pas de concert pendant dix jours, et… ça me manque, en fait.

Parmi tes inspirations, il y a l’amour mais aussi les voyages, et de nombreuses autres formes d’art…

J’ai fait un peu d’histoire de l’art avant de faire la musique, donc j’ai encore dans la tête un petit catalogue de trucs qui m’ont beaucoup touchée, que je garde et que je consulte. Les tableaux de paysages exotiques de Gauguin, qui m’ont inspiré pour "La Baie", c’était hyper fort pour moi. Dans la chanson "Comme toi", je parle de "mon cœur qui s’écœure" et ça par exemple, je l’ai volé à Verlaine – mais bon, a priori, il va pas trop m’embêter [rires].

Annie Arnaud m’inspire aussi énormément. Ses écrits sont vraiment empreints de sa féminité, elle parle super bien du fait d’être une femme, que ce soit dans La Femme gelée ou Mémoire de fille. J’ai été touchée par ses récits, et peut-être que c’est ce qui m’a encouragée à donner cette couleur à l’album. On me dit que c’est un album féministe ; je dis que c’est un album de femme avant tout.

Le premier album de Clara Luciani, Sainte-Victoire, est disponible depuis le 6 avril 2018 sur iTunes et Spotify.

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