Room 237 : les mystères et théories autour de Shining

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Room 237 est le dernier documentaire en date qui aborde les interprétations autour du film Shining de Stanley Kubrick. Alors qu’il est sorti il y a une semaine au cinéma en France, retour sur les théories les plus croustillantes.

shining

Les jumelles de Shining, référence au travail de Diane Arbus (Shining, 1980)

Un reporter de guerre américain pour la chaîne ABC (Bill Blakemore), un historien (Geoffrey Cocks) une écrivaine (Juli Kearns) ou un adepte des théories du complot (Jay Weidner) : la voix de ces personnalités est réunie à travers un documentaire sorti le 19 juin dernier qui n’est pas passé inaperçu : Room 237. Plusieurs raisons à cela.

Avant tout, il s’agit d’une œuvre réalisée par Stanley Kubrick. Derrière ce nom, une institution et l’une des filmographies les plus riches et fantasmées de l’histoire du cinéma, de 2001 : l’Odyssée de l’espace à Eyes Wide Shut en passant par Orange Mécanique. Mais Room 237 est avant tout un documentaire de Rodney Ascher qui aborde la fascination portée sur l’un des films les plus mystérieux de sa carrière : Shining.

Bande-annonce de Room 237 (2013)

Un film d’horreur sorti en 1980 qui, derrière une ordinaire adaptation d’un roman de Stephen King, cacherait une dédale d’interprétations. Censées et loufoques si l’on en croit le résultat. Retour sur les pistes les plus intéressantes compilées par Rodney Ascher, la Toile et, surtout, ces “Shinologists”, néologisme inventé par le New York Times pour évoquer ces théoriciens un peu fous.

La piste de l’holocauste

Geoffrey Cocks en est sûr et certain. Cet historien de l’université du Michigan prétend que Stanley Kubrick a éparpillé un indice redondant dans Shining afin d’aborder, de manière subliminale, la Shoah. En perspective, un nombre qui revient sans cesse : 42.  Il est cité dans un  journal télévisé où il est question d’un budget de 42 millions de dollars. On le voit sur la manche du pull de Danny.

Ou à travers un film que regardent Danny et sa mère Wendy dans un hall : Un été 42. Enfin, on peut aussi le voir, à travers une multiplication poussée, dans la mystérieuse chambre 237. Soit 2 x 3 x 7=42. Un chiffre qui résumerait l’envie de Stanley Kubrick de traiter à l’image la Solution Finale, pensée et orchestrée en 1942.

Même si Geoffrey Cocks ne la cite pas, une théorie tourne aussi autour de la fameuse scène des ascenseurs submergés par une vague de sang. Elle peut autant être en lien avec la piste de l’holocauste ou du génocide indien (voir ci-dessous). Si l’on ralentit la vidéo, vous pouvez voir une forme humaine :

La piste du génocide des Indiens d’Amérique

Une boîte de conserve : voilà un objet a priori anodin. Lorsque Wendy et Danny visitent l’hôtel, le personnage de Dick Hallorann les invite dans la conserve alimentaire de l’hôtel. Un plan capte l’attention de Bill Blakemore, ce journaliste pour ABC.

Capture d’écran de Shining (1980)

Selon lui, la boite de levure sur laquelle est écrit “Calumet” fait écho au génocide des Indiens d’Amérique qui sont “partout dans le film”. Car pour bon nombre de cinéphiles, Kubrick place avec beaucoup de soins des objets dans les scènes et ses plans. Pas étonnant donc que le reporter d’ABC fait référence dans le documentaire à cette séquence lorsqu’on annonce à Jack et à sa famille que l’hôtel Overlook a été bâti sur un ancien cimetière indien.

Il n’y a qu’un pas, que franchit allégremment Bill Blakemore, pour penser que Stanley Kubrick a utilisé le roman de Stephen King  comme d’une métaphore d’une Amérique construite sur un génocide.

La piste du complot américain

Jay Weidner possède une toute autre interprétation, sûrement la plus atypique, la plus folle, la plus démente : elle porte le sceau du complot et du non-dit des années de la Guerre Froide. Selon lui, Shining est voué à émettre un seul et unique message : affirmer que Stanley Kubrick a participé à la réalisation des images soi disant “truquées” de la mission lunaire de 1969. En d’autres termes, Stanley Kubrick aurait lui-même filmé Neil Amstrong posant le pied sur la (fausse) Lune.

Derrière cette hypothèse, des indices ici et là. La chambre 237 ? 237 000 miles, soit à peu de choses près la distance entre la Terre et la Lune. Sur la clé de la chambre est écrit “Room No” soit “Moon Room”. Et dans une scène ou le petit Danny joue dans les couloirs de l’hôtel (à la 58ème minute), il porte ce pull sur lequel est écrit “Apollo 11 USA”.

Le personnage de Danny et son pull “Apollo (Capture d’écran de Shining, 1980)

Selon Jay Weidner, cette flopée d’indices illustre les difficultés de Stanley Kubrick à mentir à sa femme à propos de ce projet secret. Le personnage de Jack ne serait qu’une projection du cinéaste. Selon Jay Weidner, à chaque fois qu’il s’éloignait du roman de Stephen King, Stanley Kubrick raconterait un secret.

La piste de la CIA et des niveaux

Dans Room 237, Juli Kearns se saisit d’un poster où l’on voit une personne skier. Selon la dramaturge, il s’agirait d’un minotaure. Mais il y a une autre théorie derrière ce même poster : le plus important est le mot “Monarch” qui apparait en dessous. Il s’agirait d’un nom de code de la CIA pour parler de son programme MKUltra.

Capture d’écran de Shining

Mais une autre théorie, bien plus intéressante que la simple analyse d’un poster qu’on ne voit qu’une seule fois, allie utilisation de l’espace et construction du scénario. Cette interprétation fait de Shining un véritable labyrinthe intellectuel que traverse Danny sur son tricycle : il accède dans l’hôtel Overlook aux subconscients de sa mère ou de son père. Les indices d’une telle hypothèse ? Au regard du plan de l’hôtel dessiné par Julie Kearns, Danny changerait d’étages sans qu’on s’en rende compte :

Jack Nicholson, ce diable

Jack Torrance, le diable de Shining ?

Ici ce n’est plus une théorie qui porte sur l’ensemble du film mais un unique lien réalisé entre Jack Torrance et une figure de l’occulte : Baphomet. Le personnage fictif de Jack possède quasiment la même posture : bras droit levé, bras gauche pendant. Coïncidence ou véritable mise en scène diabolique ? Certains disent même que l’homme à moustache à la droite de Jack Nicholson serait Woodrow Wilson, vingt-huitième président des États-Unis.

Rodney Ascher : “Kubrick était brillant”

Dans le cadre de la promotion de Room 237, nous avons rencontré son réalisateur Rodney Ascher afin de nous en dire plus. “Shining était un sujet qui pouvait partir dans beaucoup de directions et d’interprétations : je savais que je pouvais faire un film dessus” explique t-il. D’après lui, Stanley Kubrick réalise des oeuvres qui sont à mi-chemin entre l’art et le divertissement, accompagnées d’éléments très personnels.

Il précise que le cinéaste “n’était pas un homme qui sortait mais un homme de famille” et poursuit :

Shining raconte l’histoire d’un homme qui se bat pour garder un équilibre entre sa famille et ses ambitions.

Rodney Ascher, réalisateur de Room 237, lors de l’entretien.

Pour le choix des théoriciens du documentaire, Rodney Ascher voulait des personnes qui aient à la fois des visions très différentes et qui possèdent un attachement émotif et personnel avec Shining. Et lorsqu’on lui demande s’il est possible pour lui de faire un lien entre toutes ces théories, Rodney Ascher affirme :

Geoffrey Cocks parle de la Seconde Guerre mondiale et de l’holocauste tandis que Jay Weidner parle de complot spatial. J’ai été très surpris quand j’ai découvert qu’il y avait un point commun : le logo récurrent d’un aigle. Le lien est que le programme spatial américain a été en partie conçu par des ingénieurs allemands nazis.

Stanley Kubrick, était-il assez intelligent pour embarquer son film dans autant de directions intellectuelles ? “C’est une des grandes questions” souligne Rodney Ascher . Et comme pour mieux laisser planer le mystère :

Il était brillant et il avait beaucoup travaillé sur la symbolique dans ses autres productions.

Des “balivernes” selon l’assistant-réalisateur

Pourtant, selon Leon Vitali, l’assistant de Stanley Kubrick sur Shining et présent pendant les 13 mois de tournage qui se sont majoritairement déroulés à Londres, ces théories sont la plupart du temps farfelues. Interrogé par le New York Times, il précise qu’il était “plié en deux” pendant la projection de Room 237 et évoque des “balivernes”.

Pour le fameux pull de Danny, Leon Vitali explique que Stanley Kubrick voulait un vêtement “fait maison” et la costumière Milena Canonero est revenue avec un pull ordinaire et a déclaré : “Et pourquoi pas ça ?”. Pour ce qui est du calumet évoqué par Bill Blakemore, l’assistant réalisateur affirme que Stanley Kubrick ne l’a pas choisi comme d’une référence au génocide indien mais parce que la boite de levure avait des couleurs “brillantes”.

Leon Vitali est lui sûr d’une chose : Stanley Kubrick n’aurait pas écouté 70 à 80% de Room 237. Il n’y aurait vu que du “pur charabia”.

 

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Journaliste culture depuis 1956. Musique, cinéma et un peu de photographie.

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