Comment l'adaptation de World War Z a tué le livre de Max Brooks

World War Z est sorti il y a quelques jours au cinéma. Une adaptation de 190 millions de dollars qui trahit à la fois la figure du zombie au cinéma comme le propos de Max Brooks, auteur du livre World War Z.

Depuis les années 70, le film de zombie a connu plusieurs jeunesses, plusieurs variantes, plusieurs mentors. En 1968, le génial George A. Romero fait revenir à la vie un genre dont les souvenirs se perdent au cinéma dans les années 30 (White Zombie en 1932), option vaudou et esclaves sexuels, ou entre les années 50 et 60 avec les nanars à la Ed Wood (Night of the Ghouls) comme The Astro-Zombies (1968) de Ted V. Mikels.

Le zombie, cette créature mutante

1968, donc. Avec La Nuit des Morts Vivants, le réalisateur américain pose la première pierre de ce qui va devenir l'une des filmographies les plus identifiables : du zombie, en veux-tu en voilà, oui. Mais aussi et surtout une critique politique violente qui ne cache pas son anti-consumérisme. Cela aboutira à un chef-d'oeuvre, Zombie (Dawn of the Dead), en 1978, et une scène devenue culte lorsque les zombies, instinctivement, se massent devant un centre commercial.

Bande-annonce de Zombie, de George A. Romero

George A. Romero est ainsi l'un des premiers a comprendre que le zombie, aux antipodes du loup-garou ou du vampire, peut avoir une portée symbolique et faire passer un message en fonction de l'époque : son corps, aussi contaminé qu'il soit, est adaptable en permanence à des thématiques.

Comme :

  • la société de consommation avec Zombie (retranscrit efficacement en 2004 par Zack Snyder avec L'Armée des morts);
  • l'humour britannique un peu timbré (Shaun of the Dead, 2004);
  • la guerre (Le Mort-Vivant de Bob Clark, 1974);
  • la contamination par la maladie, le sida plus précisément (Moi Zombie : Chronique de la douleur, du britannique Andrew Parkinson).

World War Z, ce livre politique

En 2006 sort World War Z. Un livre de Max Brooks, fils de (Mel Brooks), qui réussit, trois ans après son Guide de survie en territoire Zombie, à marcher dans les pas de George A. Romero : à travers des témoignages recueillis dans le monde entier par un représentant de l'ONU, le livre devient une puissante critique politique. On le sait dès le début : les zombies n'ont pas décimé la race humaine.

Max Brooks, au centre.

Le zombie continue à n'être qu'un pretexte, un appât, pour mieux illustrer pléthore de problématiques contemporaines : un industriel véreux qui gagne des centaines de millions de dollars pour avoir vendu un vaccin antirabique inefficace contre l'infection des zombies (bonjour le capitalisme) ; un bunker rempli de stars dont le quotidien devient une télé-réalité à gerber (bonjour la société du spectacle) ou encore une anti-carte postale du trafic d'organes qui se mord la queue, illustrant le fossé entre pays du Nord et pays du Sud.

Max Brooks, digne hériter zombie de papa Romero ? Oui.

De l'art de ne pas adapter un livre

Sept ans plus tard, World War Z est adapté au cinéma. 190 millions d'euros de budget, un tournage chaotique et Brad Pitt à la fois derrière (casquette de producteur) et devant la caméra (acteur principal, on ne voit que lui). Bien que la machine hollywodienne est reconnaissable avant même d'en être le spectateur, on ne dresse aucun jugement de valeur : une adaptation d'un livre au cinéma n'est jamais aisée. Les sagas Harry Potter et Le Seigneur des Anneaux rencontreront toujours des fans intégristes.

Mais comparer World War Z de Brooks à World War Z de Forster relève de l'impossible. Ce n'est pas que certains détails scénaristiques ont été oubliés mais bien que les fondements du roman d'anticipation de Max Brooks ont été écartés au profit d'une lecture apocalyptique à coup de scènes et de plans effrayants.

Pour autant, on pouvait s'attendre, au regard des déclarations des producteurs de World War Z, à un résultat honnête :

Le fait que l’histoire se déroule à l’échelle planétaire et mêle la pandémie à la politique et aux grandes institutions a piqué notre curiosité.

Mais la différence majeure, au propre comme au figuré, réside dans la mise en perspective de l'histoire : pré-apocalyptique, à vivre en direct, pour le film. Post-apocalyptique, avec une réelle prise de recul, pour le livre. Oubliées les cruelles descriptions de l'inutilité des gouvernements ; oublié l'aveuglement des pouvoirs publics ; oublié le regard ironique sur le conflit israelo-palestinien : World War Z est devenu un divertissement monstre dans lequel sombre à la fois la figure du zombie (ici, elle est rapide mais lisse, flippante mais vite oubliée et parfois même ridicule quand il prend les traits d'anciens scientifiques) et les raisonnements de Max Brooks.

Une seule (mais faible) originalité sauve un peu la face de World War Z : avec ses monticules de zombies qui réussissent à grimper les plus hautes tours, le film réussit, à coup d'effets spéciaux, à illustrer le problème de la surpopulation mondiale. Quoi qu'il en soit, on compte une victime à la fin : le zombie, noyé dans les moyens gargantuesques d'un film hollywoodien.

On se fait un Pepsi ?

Journaliste culture depuis 1956. Musique, cinéma et un peu de photographie.