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Cinq choses qu’il faut retenir de la résidence de Banksy

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Alors que le mois de résidence de l’artiste Banksy s’achève du côté de New York, il est bon de revenir sur ce qu’il y a à retenir de cet évènement hors du commun. En cinq étapes. 

Banksy

Image donnant le coup d’envoi de la résidence. Pour l’inspiration ? À rechercher probablement du côté de Tyler, The Creator et son clip “Yonkers”

30 jours et autant d’oeuvres réalisées dans l’espace public, jetées à la vue des badauds et autres curieux. Mais également un mec en proie à des forces qu’il ne maitrisait certainement pas. Pendant un mois Banksy a animé la planète graffiti de son talent, ses échecs, sa verve pour un feuilleton sans précédent dans l’univers de “l’art de rue”. Rien que pour le symbole pareille initiative méritait une couverture quotidienne.

Mais aussi pour la création. Outre les murs, Banksy s’est adonné à la sculpture, la vidéo, l’installation et même l’écriture d’articles de presse factices après que son billet ait été refusé par le New York Times. Il quitte peu à peu les rivages du graffiti pour entrer dans le monde de l’art contemporain.

Mis à part cet aspect évènementiel c’est également le fond qui nous intéresse. Parce que derrière les réalisations et la réinvention constante de son univers artistique (pour ce mois on s’est rendu compte que ses ambitions allaient bien au-delà du maniement de la bombe), Banksy a l’air d’être un type malin qui s’interroge et qui, mine de rien, pose pas mal de questions via son art.

Au dessus d’un NEKST, Banksy se fait un throw-up en ballon dans le Queens – Crédit Image Banksy

Et tout ça ne date pas d’aujourd’hui. C’est plutôt une constante chez lui. De l’apposition de ses toiles dans des lieux consacrés, jusqu’au film Faites Le Mur, Banksy aime la polémique, la discussion, le choc des arguments duquel émerge (ou non d’ailleurs) une vérité. C’est peut être en cela d’ailleurs (en sus de son action dans la rue) qu’on peut l’appeler “street-artist” au sens noble du terme : c’est un mec qui pose des questions dans et sur l’espace public. Et, pour notre part on a relevé cinq saillances que l’artiste a souligné pendant son mois d’activisme artistique.

Banksy est un catalyseur

La première n’est pas véritablement une “interrogation” mais plutôt un constat d’état. Si Banksy est aujourd’hui une personnalité qui compte, c’est parce qu’il touche différents milieux, (le graffiti, l’art contemporain, le “cool”, l’espace politique). Mais surtout parce qu’il a une action comparable à un catalyseur chimique. Si on en revenait à la définition ?

Selon le Petit Larousse un “catalyseur” est :

  • [Une] substance qui augmente la vitesse d’une réaction chimique sans paraître participer à cette réaction.
  • [Un] élément qui provoque une réaction par sa seule présence ou par son intervention.

Au cours du mois d’octobre, l’artiste a mis au jour nombre d’éléments culturels, sociétaux et artistiques dont il n’était pas parti prenant à la base. Et cette influence de l’artiste concerne bien évidemment des choses positives (l’interrogation féconde qu’il propose constamment sur le prix de l’art ou la place de ses oeuvres dans la rue) mais également au sujet de trucs moins reluisants.

Des passants prenant en photo l’hommage de l’artiste au WTC – Crédit Image Reuters

Comme le rappelle le webzine américain Death And Taxes dans une tribune un poil acerbe mais pas forcément fausse :

La résidence de l’artiste londonien fait emerger le pire de New York : une soif insatiable pour l’art et une quête de “sens”.

L’auteur déroule : les bobos dans des quartiers qu’ils n’ont jamais visité armés d’appareils photos numériques et de “bonne volonté culturelle” c’est lui. La farce de Central Park c’est encore signé Banksy. Et si son plaidoyer est excessif, l’auteur n’a pas tort sur une chose : au moins une partie de l’oeuvre de Banksy est tournée vers la satyre (ce qu’il évoque en guise d’introduction). Grand interrogateur de l’art, le britannique adresse au monde des pochoirs, des sculptures mais aussi des calembours et des questions.

Art ou pas art ?

Au registre des questions il y en a une que l’artiste s’est amusé à secouer chaque jour comme un vieux paillasson rêche. En faisant se rencontrer des codes issues des institutions muséales et des créations qui avaient l’habitude d’élire domicile dans l’espace public, Banksy demande : alors le graffiti / art urbain (peu importe la dénomination finalement) art ou pas art ?

Et la réponse ne semble pas être aisée. Car si la résidence du britannique a fini d’engager l’enthousiasme des milieux artistiques elle a également mis au jour des éléments pas très reluisants : si l’art urbain est effectivement en train d’entrer dans les galeries et les institutions “plus classiques”, son traitement n’est toujours pas celui qui incombe à cette reconnaissance.

Sous un pont de New York, une exposition de peinture classique : vigiles, bancs – Crédit Image Banksy

L’artiste répond à la question par une pirouette pas forcément inintéressante. Dans une interview, il déclare que “le graffiti est une forme d’expression dans lequel le geste, l’intention est au moins, si ce n’est plus importante que le résultat. Un peu comme quand on disait que Jackson Pollock était un “performer” qui utilisait de temps à autre de la peinture“. Exit les galeries donc. Pour lui, l’important est ailleurs.

Néanmoins derrière tout cela affleure la question de la propriété, de la protection des oeuvres nées dans la rue (nombre de créations de l’artiste ont été dérobées puis revendues au plus offrant à des collectionneurs) ; un problème qui ne se pose pas uniquement pour lui mais bien pour toute une génération d’artistes qui semblent préférer encore et toujours le grain des murs à la blancheur immaculée des salles de vente.

À New York on fait son marché parmi les oeuvres crées par le street-artist dans l’espace public

La leçon de Thorstein Veblen à la sauce Bansky

Pour continuer sur ce registre “art contemporain”, la résidence de Banksy n’a probablement jamais été aussi féconde “intellectuellement” qu’en ce 12 octobre 2013, jour où l’artiste a décide de brader ses toiles aux abords de Central Park. Et plus qu’un geste de provocation, l’interrogation qui semble en résulter est la suivante : quel est le bon prix pour une oeuvre d’art ?

Capture d’écran de la vidéo YouTube à voir plus bas

Et si le marché répond par la “cote”, Banksy lui a un petit truc en plus. Non loin du poumon de la Grosse Pomme, il a vendu des originaux 60$. Une aubaine pour des collectionneurs, pensait-on.

Sauf que voilà, les acheteurs peu nombreux ne se bousculent pas au portillon (7 toiles vendus en une journée) et cette vente permet à Banksy d’illustrer une des conclusions majeures de la théorie économique contemporaine que l’on doit à l’intellectuel norvégien Thorstein Veblen : pour toute une gamme de produit (à commencer par l’art rangé sous l’étendard des “biens ostentatoires”), le prix est tant une valeur d’échange indexée sur la demande du public qu’une preuve d’authenticité.

“60 $ pour un Banksy ? Pas possible” ont pu se dire les passants aux abords de ce stand sans prétention qui recelait pour autant des trésors artistiques et des placements “sûrs”. En art le prix n’est pas vraiment le coût du travail, ni la reconnaissance de la qualité d’une création mais bien plus quelque chose de composite sur lequel l’artiste a mis le doigt.

La fame de la rue n’est pas la reconnaissance des galeries

Si un aspect a été longuement et âprement discuté, c’est le vandalisme et les réactions hostiles dont ont fait preuve les graffeurs newyorkais à l’égard des oeuvres du britannique. À chaque jour son nouveau Banksy et sa nouvelle souillure pour une incompréhension assez manifeste du grand public. Pourquoi donc des graffeurs abîment-ils ses oeuvres ?

Pour Sacha Jenkins, fondateur du magazine Egotrip Land et sommité du milieu hip-hop, les locaux ne font que contester, un peu jalousement, l’écart de moyen et de reconnaissance entre leurs productions et celle de cet anglais qui a posé ses valises sur les bords de l’Hudson. Mouais. Sauf que quand ils parlent, ce n’est pas ce qu’ils disent.

Omar, graffeur anonyme, s’est évertué à apposer sa marque sur les mêmes spots que Banksy. Provocation ? 

La réponse la plus intelligente (selon nous) fut celle du magazine américain Animal : les journalistes sont allés à la rencontre des différents “Kings” (ou figures) de la scène newyorkaise pour leur demander leur avis. Et les réponses qu’ils offrent sont éclairantes.

FABER par exemple, d’une sobriété à toute épreuve :

Ça fait partie du jeu. A nos yeux, son travail n’est pas plus ou moins important que ceux d’autres.

Pour tous ces mecs qui ont commencé dans la rue comme Banksy le problème n’est pas de savoir si ce qu’il fait est “beau”, ou de grande ampleur. Tout ça se résume bien plus à une question de territoire ou de légitimité. Si les oeuvres du street-artist ont été toyées (barrées, rayées, mutilées si vous préférez) ce n’est pas tant par jalousie, ou haine. C’est juste pour montrer à l’anglais qu’il était à New York, berceau du hip-hop et que sa légitimité toute “artistique” n’a pas droit de citer dans la rue. Ici d’autres codes sont en cours : la sueur du front, le respect des anciens et des codes, l’humilité et le travail.

En 2009 à Bristol Banksy avait déjà eu à faire face aux critiques du graffeur KING ROBBO. Et il s’est vengé en peinture

Et voilà qu’on envisage Banksy, comme le cul entre deux chaises, un pied dans la rue l’autre dans les galeries. Un malaise qu’il évoque dans l’unique interview qu’il a donné au magazine américain Village Voice. Appréciez plutôt :

J’ai commencé à peindre dans les rues parce qu’elles étaient le seul endroit où je pouvais exposer simplement. Maintenant je dois continuer à peindre dans les rues pour me prouver que tout ça n’était pas un plan cynique.

Le street-art passe la vitesse supérieure

Ce que nous vivons enfin, mouvement que Banksy a engagé, façonné, utilisé, c’est le décollage du street-art. Non pas que la forme d’expression vive un moment particulièrement faste au niveau de l’inventivité (encore que c’est à discuter), mais bien plus que c’est le moment de son “institutionnalisation” et de son “artification”.

Les graffeurs entrent dans les galeries et les musées (on pense ici à LEK et SOWAT qui ont investis récemment en France le Palais de Tokyo), les parisiens se sont massés aux abords de la Tour Paris 13 pour en faire la visite et ça parlait graffiti à Drouot en pleine FIAC.

Trailer long-format du film “Faites Le Mur” ou “Exit Though The Gift Shop”

À ce sujet la position de l’artiste n’est pas claire. S’il a été l’un des premiers à proclamer la “toute-puissance” du mouvement street-art et la volonté d’en faire quelque chose de grand, le britannique semble être revenu de cette position de chapelle. Dans la même interview accordée au magazine américain Animal, il évoque :

Il en faut pas beaucoup pour être un artiste en vue : juste consacrer sa vie toute entière à cela. La chose que les gens admirait le plus chez Picasso n’était pas son équilibre entre son travail et sa vie.

Plus humble, plus vraiment héraut du “next big thing”, le natif de Bristol s’est montré sous les traits d’un mec qui continue à chercher artistiquement tout en contemplant, sceptique, ce qu’il a (en partie) engrangé : la machine street-art est en route tout comme son exploitation commerciale.

Celui-ci avoue sobrement :

Quand le graffiti n’est pas criminel, il perd un egrande partie de son innocence.

Et c’est probablement ça qu’il est le plus important de retenir. La fin de l’innocence c’est ce qu’on vit, et ce mois new-yorkais en a été le signe le plus manifeste.

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Journaliste musique, art contemporain, graffiti et autres broutilles. Party and Bullshit @ Konbini et Dinosaur Dog.

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